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« Ecrit avec de l’encre bouillante. »

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MessageSujet: « Ecrit avec de l’encre bouillante. »    Dim 25 Aoû - 4:51

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Requiem
Car tu n'es plus pour nous, Constance ; écoute nos chants qui content ton histoire.
Je garde un souvenir clair de cette enfant, assez pour noircir quelques pages de son sourire. Pourtant je ne voulais pas écrire sur elle, elle qui me laisse un tel sentiment de culpabilité. Ceci n'est alors plus qu'une confession, emplie de honte et d'amers regrets. Je ne peux que prier ; ‹‹ Ô sentiment funeste, libère moi de ton étreinte glacée ›› c'est ce que j'aimerai demander, à Dieu, à n'importe qui, mais je n'ai pas droit au pardon et j'en ai conscience. Je ne souhaite que le repos, qu'un instant. Quoi qu'elle soit devenue, Constance n'a jamais dû oublier. Jamais ; c'est terriblement long.  

Je me souviens des véritables hivers d'Aerials, ceux auxquels trop peu d'enfants ne survivaient. Ils venaient alors me rendre visite pour plusieurs mois, elle et son frère, l'ombre de leur père derrière eux. Le froid avait glacé mon visage depuis longtemps, ridé ma peau et épuisé mon corps autant que mon esprit en lambeaux. Je n'étais pas si vieux, pas plus que maintenant en tout cas. Mais elle me regardait de ses grands yeux bruns inexpressifs pour me demander quel âge j'avais d'une petite voix monotone. Son expression me faisait rire, presque indécente pour une fillette ; ne connaissait-elle donc pas de répit ? ses traits étaient toujours si sérieux. Alors moi je lui répondais un sourire aux lèvres ‹‹ J'ai plus de mille ans tu sais, mais chut : c'est un secret. ›› Elle battait des cils pour baisser la tête et réfléchir, cela m'amusait toujours, sa manière de décider si mes propos étaient vrais ou faux. ‹‹ Comme un vieux chêne ? ›› quelle jolie pensée. ‹‹ Comme un vieux chêne. ›› je répétais en me retenant de pouffer de rire. Elle avait alors pris ma main sur laquelle les tâches de vieillesse se comptaient par dizaine pour la poser contre sa joue brulante en marmonnant quelque chose d'inintelligible. Le regard de Stanzy s'était plongé dans le mien, ses yeux innocents m'avaient presque donné envie de détourner mes pupilles de glace. ‹‹ Je prendrai soin de toi, jusqu'à ce que tu meurs. Même les chênes meurent tu sais. ›› Que connaissait-elle de la mort ? elle en parlait d'un ton tellement dramatique. Pauvre enfant, qu'avait-elle vu ou subit avant venir me voir pour la dernière fois ? je n'en savais rien. Me disant que les mois à venir en sa compagnie allaient peut-être me révéler quelque chose sur elle, je n'y prêtais pas grande attention.  

Les semaines qui suivirent, la gamine ne me quitta pas d'une semelle, tenant ma main comme si elle avait peur que je puisse crever n'importe quand. Elle essayait de me remettre en état, passant de longues heures à soigner mon dos meurtri, mes mains pleines d'arthrose, mes dents pourries et mon coeur fragile. Une sorte de fantôme marchait à mon côté, les cheveux argentés et les yeux rougis par l'épuisement, plus pâle que la neige d'un blanc immaculé que l'on pouvait observer par les fenêtres du manoir. Le spectre ne me lâchait pas, je n'aurais peut-être pas été surpris de le voir m'emmener vers la mort elle-même en serrant ma main comme pour me rassurer. Elle n'étais pas mignonne, Stanzy. C'était plutôt une gamine effrayante si on ne faisait que l'observer de loin, mais l'enfant primait malgré tout même si elle semblait lutter contre lui. Son masque ne faisait que m'attrister, à son âge en porter un était bien chagrinant. Je me demandais bien de quelle manière mon fils avait-il décidé de l'endurcir, cette fillette trop peu insouciante. Mais j'essayais de chasser les questions envahissantes de mon esprit car en réalité... je ne voulais pas savoir. Je souhaitais simplement passer du temps avec ces enfants qui me faisaient tant de bien, réchauffants quelque peu la demeure glacée bien trop grande pour un seul homme et ses quelques domestiques. Malheureusement Constance n'y ajoutait qu'un peu d'ombre, je ne pouvais pas simplement ignorer le fait. Mais elle ne voulait pas parler, jamais. Lorsque je lui demandais si quelque chose n'allait pas elle secouait la tête en me souriant comme pour me dire : ‹‹ Tu vois je souris, je suis heureuse. ››.  

Mais mon fils vint me voir rapidement après son arrivée, apparemment très emballé par la demande qu'il souhaitait me faire. Cela n'était pas bon signe je le savais. À vrai dire, je n'aimais jamais le voir avec cet air si réjoui sur le visage. Voyez-vous, enfant il avait déjà du mal à prendre des décisions qui conviennent à tout le monde. Il n'avait jamais réussi à servir autre chose que son propre intérêt. J'étais alors dans mon bureau avec Constance à qui je racontais mes incroyables et terriblement fausses aventures qui me semblaient particulièrement excitantes. Elle aussi avait l'air de les aimer même si elle était bien trop maligne pour y croire, ‹‹ Les histoires c'est bien aussi ›› disait la gamine. Elle n'avait même pas eu besoin d'un signe de ma part pour comprendre qu'elle devait vite déguerpir. Le seul regard de son père avait réussi à lui faire comprendre que sa place n'était pas ici. Je dois bien avouer que j'aurai voulu que Constance reste, rien que pour affronter cet homme là avec moi. Mais la conversation qui suivit la concernait, mon fils avait été trop bon de lui épargner d'entendre tout cela... ce projet qui m'avait semblé si épouvantable mais auquel j'ai accepté de participer.
— Tu as vu la manière de laquelle il la regarde, ce type est un pervers ! Riche qui plus est... il pourra m'en donner pas mal d'argent. Je compte bien évidemment sur toi pour servir d'entremetteur.
Ses paroles m'avaient à peine surpris. Mon fils était bel et bien un imbécile fini, un salaud et un terrible père. J'avais alors essayé de me convaincre que je ne pouvais rien faire pour empêcher cela.  J'organisa un dîner où l'homme pu la contempler comme il le souhaitait. Ce fut la dernière fois que je vis Constance, elle avait arrêté de sourire.

Fiche par Narja pour Never-Utopia
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