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"Qu'est-ce que je fous là..." (PV Bartel)

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Into Darkness
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Dans un coin de carnet
Surnoms honteux: L'Aveugle
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte): Guide d'Infinity
MessageSujet: "Qu'est-ce que je fous là..." (PV Bartel)   Lun 10 Nov - 19:32

Inferna était un monde connu pour sa chaleur. Là-bas, le soleil était Maître, Seigneur bien plus puissant que l'Architecte des lieux, qui règle le destin des Hommes en donnant assez de lumière pour aveugler quiconque. Ce n'est pas la lumière qui va déranger Morgan, mais plutôt la température. Morgan vient d'Aerials, monde de glace et d'hiver, et les océans d'Infinity sont toujours doux et agréable. Alors, pour l'Androgyne se cachant sous d'épaisses couches de vêtements, cette chaleur est un enfer sans nom...

Mais voilà, Morgan n'a plus de tabac pour son échoppe dans sa Ruelle Brumeuse, et les meilleures herbes viennent de cet enfer qu'elle redoute autant que les montagnes de son pays natal. Pourtant elle prit son courage à deux mains, et en un pas, se retrouva au milieu d'une ruelle de la Ville Basse, aux pieds du Palais Royale. Morgan se cachait sous son béret, son poncho, son pantalon et ses bottes noires, pour se protéger du soleil, dangereux pour sa peau pâle et fragile. Mais la couleur d'ombre avalait la chaleur, et elle avait l'impression d'être dans un véritable sauna...

L'Aveugle prit une grande inspiration, et commença à marcher, sa canne passant avant elle comme pour lui montrer le chemin. Le bruit du marché était assourdissant, et la chaleur l'empêchait de se concentrer sur ses pas, mais heureusement, le marchand habituel la reconnu facilement.


-Hé mon gars ! Tête blanche ! Par ici !

Morgan reconnut la voix de son marchand, et se dirigea vers lui grâce à ses appels. Le marchand s'occupa d'écarter les autres clients pour lui laisser la place.

- Ca fait un bail mon gars !
- Oui, je n'ai pas vendu mon stock très vite.
- Il faudra que tu me dises où tu t'installe quand même...
- C'est un secret.
- T'es pas marrant ! Qu'est-ce que je te met ?
- Comme d'habitude.
- J'ai reçu de nouvelles herbes, venant d'une oasis assez éloigné, un vrai bonheur pour passer du bon temps avec sa petite amie !

Morgan pouvait deviner le clin d'oeil coquin du marchand sans même le voir.

- Rajoutes-en un échantillon alors. Si ça me va, je t'en reprendrais bientôt.
- T'es un Seigneur !

Ca faisait longtemps qu'ils faisaient commerces, et l'Aveugle faisait confiance au marchand. La Guide sortit sa bourse de sous son poncho pour payer après avoir récupérer le sac contenant toute sortes de plantes, la nouvelle herbe était dans un sachet au toucher différent pour qu'elle fasse la différence, mais au moment de donner les pièces au marchand, elle se sentit vaciller. La chaleur était si forte qu'un malaise la guettait. Elle vacilla un peu plus, entendant à peine l'appel inquiet du marchand et recula, se cognant contre un torse pas vraiment inconnu....
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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Dans un coin de carnet
Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: "Qu'est-ce que je fous là..." (PV Bartel)   Sam 27 Déc - 3:04

Si Inferna était réputé pour son atmosphère torride, chaleur du climat et liberté plaisante des mœurs, les Égarés s'accordaient surtout sur le sentiment d'appartenance plus ouvertement éprouvé envers ce monde que les autres, trop déséquilibrés.
Faste et richesse s'y mêlait, il n'y régnait ni un libertinage excessif à qui ne cherchait pas à s'encanailler, ni l'implacable puritanisme d'Aérial. On y trouvait, dans un chaos organisé de plus magistrales, des brigands et des héros, des fous et des génies, des marchands et des voleurs, des putains, misérables ou splendides, et de fiables pucelles. Le tout s'agitant sous les remparts du Palais, où séjournait l'épicurien Berith, Architecte de ce monde de jouissance et de poussière. Pas tant de lois ici, juste ce qu'il fallait pour maintenir un semblant d'ordre... On y ressentait vite une certaine liberté, grisé par l'atmosphère chargée d'odeurs fluctuantes, par les rues colorées de soleil, les musiques et les cris qui s'entrechoquaient comme les pièces de monnaies qui tintaient à chaque coin du marché. Sans nul doute, Inferna miroitait en partie par de la poudre aux yeux. Aux maisons blanches, larges et luxueuses décorées de fresques murales, faisaient face des faubourgs et de modestes habitations entassées comme des dominos écroulés au sein de la ville basse. La pauvreté et la violence y étaient bien entendu présentes, régnant dans les rues même durant le plein jour. On y trouvait des orphelins voleurs organisés en bande , des cadavres abandonnés qui mollissaient à l'ombre, des repaires de bandits où les rats côtoyaient des corps sales, des cottes où s'enfouissaient la vermine et la crasse. Tripots sordides, maisons de passe infestées sous les teintures défraîchies, le tout baignant dans les alcools et les épices, comme un plat de viande faisandé parfumé de milles et unes saveurs exotiques pour cacher l'odeur de la déliquescence. Inferna ravissait et donnait la nausée, étourdissant, fascinant, chaotique. A qui le connaissait, ce monde avait bel et bien sa part d'ombre, sous ses voiles de poussière dorée, derrière ses appâts orientaux, ses promesses odorantes, langoureuses, empruntes de musc. Mais ce n'était pas une ombre aussi épaisse et présente que celle de Ténébris. Les ténèbres qui proliféraient dans la ville-basse étaient semblables à celles que l'on trouvaient sur Terre, et sans nul doute, Inferna était plus propice à l'exercice des plaisirs charnels qu'à celui des cauchemars malgré sa triste ambivalence. Tout du moins s'y sentait assez peu dépaysé, enfin de compte, après un temps d'émerveillement, finalement plus assuré en ce monde qu'en les autres : sa logique était plus familière aux Égarés que celle de ses concurrents, excessivement bons, excessivement mauvais, ou excessivement... Singulier, à l'image de Démentia. Parmi les six mondes qui côtoyaient le quotidien nocturne d'Hellishdale, Inferna restait le moins étrange. Et assurément pas le plus déplaisant.
Bartel faisait partie des Égarés qui retrouvaient fréquemment le chemin d'Inferna. On connaissait son nom au  palais, dans les quartiers favorisés et jusqu'au plus profond des ruelles ténébreuses. Il avait emprunt la ville de sa présence comme pour marquer son territoire, et sa présence y flottait aussi assurément que dans les brumes d'Hellishdale, au sein desquelles il se muait en Bête. On l'appréciait ici à sa juste valeur, ou on lui vouait une haine farouche. Il avait nourris des enfants abandonnés, sauver des orphelins de la violence et de la misère des rues, les avait envoyé au palais en tant que serviteurs ou convaincu quelque marchand ami de prendre tel ou tel petit être de crasse aux grands yeux noirs sous son aile ; il avait également brisé des ménages, pris sa pitance à des étals sans payer en espèce sonnante et trébuchantes, pénétré dans des demeures la nuit pour y chercher un lit, ou bien à la seule fin de se divertir un peu. Il avait protégé des femmes battues, fais cocu de braves hommes, grogner sur des gamins trop audacieux, briser des cœurs qui s'étaient mis à battre pour lui seul. Chanter dans les tavernes, dans les bordels, dans les rues, dans les chambres du palais. Il avait puer, aussi, comme n'importe quel habitant de cette ville, en compagnie d'honnêtes marchands et d'escrocs, puer au milieu des enfants de suie aux joues creuses et aux mains lestes, puer dans le lit de bandits cruels dont les corps avaient pliés sous ses caresses et sous ses coups- puer dans des draps de satin, et dans le plus profond du désert, à même le sable, aux côtés des nomades. Sa réputation n'était plus à faire, loin de là, qu'elle soit bonne ou mauvaise, qu'on le maudisse ou le bénisse, qu'on murmure ou qu'on hurle son nom cent mille fois prononcés... D'autant plus qu'il faisait partie des habitués du marché. On l'y appréciait, non pas en tant que client -il consommait très peu, chapardant surtout ou s'abstenant tout simplement de faire plus que renifler et observer les étales-  mais en tant que fournisseur. Car Bartel était des plus magnanimes et désintéressés : il se laissait volontiers escroqué par le premier marchand venu, n'accordant somme toute que très peu d'importance à l'argent, parfois au point de ne pas en réclamer. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir là une occasion de faire fortune : un Égaré, ayant accès à des trésors venus de tous les mondes, des denrées rares, des livres, d'étranges objets, des plantes, des animaux ; quand bien même il ne faisait aucun commerce de ces deniers, refusant de voler leur existence à des êtres vivants, libres et devant le rester.  Plus d'un avait tenté de l'avoir à sa botte, et bien entendu, tous avaient échoués. On ne pouvait pas compter sur Bartel pour faire un associé durable... Mais le voir débarquer, c'était toujours être assuré de faire une bonne affaire. On l’accueillait donc généralement avec un grand sourire, de grands gestes et de grands yeux avides. Et dans  un grand vacarme.
Rien ne changea ce jour non plus pour lui. Il sortit de nul part, se glissa dans la foule et s'appropria sans plus de difficulté les odeurs du marché, le bourdonnement ambiant, la matérialité et le visuel  de ces lieux qu'il connaissait si bien. Les bruits et les couleurs qui proliféraient se plantèrent dans sa chair, germèrent en sensations nouvelles. Bartel aurait pu se déplacer ici les yeux fermés, voguant entre tous ces corps qui embaumaient dans l'air un mélange inédit de parfums, frôlant les membres oscillants comme les branches d'une forêt, effleurant les tissus, les voiles, les chevelures détachées, tressées, huilées, qui glissaient autour de lui en un tourbillon maléfique de senteurs et de textures. Il eut tôt fait de rendre des saluts et des sourires voraces, de promettre par des œillades effrontées une nuit de plaisirs à venir, ou de répondre par sa morgue à des regards mauvais.
Le premier marchand à bénéficier de sa venue le déchargea d'une flopée versicolore de coquillages ramassés à Infinity, qui finiraient sur des gorges de femme ou au bout d'oreilles nobles. Il ne lui offrit en retour de ces présents dont il tirerait un indéniable bénéfice qu'un baisé goulu, à la demande même du satyre qui s'en fut avec un sourire gourmand et des yeux brillants. Ce n'était pas la première fois qu'il réclamait d'étranges paiements, et probablement pas la dernière. Celui-ci n'était, et de loin, pas le plus osé qu'il eut conçu dans son esprit joueur, et dieu savait qu'on lui avait cédé bien plus, sans qu'il n'ait à insisté plus que de rigueur tant sa réputation le précédait dans les rues d'Inferna...
Le deuxième marchand frotta ses joues dorées et ses bras velus d'une feuille odorante en échange de racines, de pétales gorgées, d'échantillons de miel sauvage et d'ambre gris. Au troisième, il apporta du sable coloré d'Infinity, des bijoux subtilisés à Neverland et quelques jouets holographiques trouvés à Hellishdale, ces vielles cartes râpeuses dont l'image changeait selon le point sous lequel on les observait. On ne connaissait pas ce genre de babioles ici, de telle manière qu'elle semblèrent ensorcelées à l'homme, mais on lui en offrit simplement des perles d'une essence qui lui plût immédiatement, d'un brun chaud, légèrement rouge. Il se promit d'en faire quelque chose, comme tresser sa barbe par exemple, mais il savait devoir les perdre ou les céder à l'une ou l'autre de ses connaissances plutôt que de s'offrir le luxe de cette coquetterie mineure. Peu importait.
Il vagua ainsi dans le marché pendant quelques heures, passant d'étals en étals pour troquer, bavarder et tenter le diable. Il échangea autant de mots que de caresses furtives, mais ne se posa pas. Ses poches s'allégèrent d'un nombre incalculable de bibus, des plantes en tout genre et de menues trésors... Les pierres semis-précieuses côtoyaient des feuilles séchées, des poudres mystérieuses et quelques baies étranges. On le vit même sortir d'un coin quelconque de ses vêtements des champignons séchés qu'il déposa avec un sourire enjôleur au milieu des bijoux de pacotille d'une femme parmi d'autre- tant d'autres auxquelles il avait déjà fais une grimace avenante, un geste aventureux. Il lui fit promettre avec malice de l'attendre pour porter ces derniers à ses lèvres... Mais probablement ne repasserait-il pas la voir avant longtemps, ils le savaient tout deux, et le Faune se contenta de disparaître à nouveau dans la foule, guidé par son nez et son cœur battant, l'Empathie ballottée par une infinité de contacts éthérés, caresses fantomatiques mais cependant électrisantes. Il y avait là assez de flaveurs différentes pour se noyer, pour s'enflammer les nerfs et hurler de douleur... Mais ce n'était pas comme faire face à une unique personne dont on était l'objet exclusif d'attention- comme celle d'un étrange Architecte, par exemple. Il suffisait de se laisser porter, de frôler cette immensité sans jamais rien saisir, ou de choisir une unique étincelle à capter dans son corps sensible, une seule étincelle pour allumer l'amadou de ses os, le briquet de ses lèvres, pour entamer ses nerfs à coup de sensations volées. Bartel se faisait l'impression d'un nageur au sein des profondeurs coralliennes, entouré de poissons chamarrés qui lui filaient entre les doigts, les jambes, effleuraient sa peau sans lui prêter la moindre attention, tandis que lui était conscient de chaque inestimable cœur battant, de chaque éclat de rire, chaque caprice d'enfant, chaque promesse murmurée au creux d'une oreille, chaque menace proférée à l'encontre d'un promneur solitaire. Il déjoua les doigts coureurs qui voulaient le voler -quand bien même il n'avait pas beaucoup d'argent à perdre-, échappa à quelque attention malvenue de cocus rancuniers, et peut-être fût-ce le hasard qui le conduisit vers l'étalage du vendeur de tabac.
Bartel connaissait cet homme de longue date. Il lui fournissait sporadiquement de la marchandise, des herbes, feuilles et autres plantes aromatiques exotiques ramenées des autres mondes, ou du plus lointain d'Inferna. Il n'avait pas prévu de revenir le voir, mais comme souvent, les plis de ses vêtements recelaient des trésors qu'il présenta au marchand avec un sourire lascif qu'il avait déjà délivré bien des fois ce jour là. L'autre lui renvoya, agréablement surpris à en juger par ce que l'Empathie eut à transmettre à l'insatiable Satyre. Il comprit que l'homme n'aurait pas été contre une nuit de partage, au contraire d'autres marchands qui se pliaient à son petit jeu sans pour autant lui céder leur intimité... Mais il serait déçu. Bartel avait tôt fait de découvrir le châtiment d'Hellish, après les événements survenus dans la maison hantée : on l'avait frappé d'impuissance. Il n'avait pas mis longtemps à le comprendre, comme si une petite voix pernicieuse le lui soufflait pour qu'il fasse le lien plus rapidement, face à son incapacité à honorer cette réputation sulfureuse qu'il avait abondamment nourrie. Impossible de savoir si l'état de fait serait définitif, et le Faune s'en était d'abord inquiété, paniqué, angoissé et frappé de stupeur... Puis bouillant de rage et grondant dans les bois comme une bête enragée. Il lui avait fallut des jours pour calmer sa fureur, à deux doigts d'aller traquer Hellish dans son propre terrier, quand bien même il savait cette chasse à la fois vaine et dangereuse. Mais il avait résolu de ne pas s'inquiéter, comme à son habitude, et peu à peu, sa colère s'était transformée en résolution de déjouer cette punition vicieuse. Sa rage adolescente lui servit une fois de plus à surmonter l'angoisse, muant le châtiment en défis à relever. Aussi n'avait-il pas cessé ses activités sensuelles, tout à donné du plaisir qu'on lui rendait par Empathie. Hellish n'avait pas fait couper ni ses doigts, ni sa langue, et Bartel n'avait somme toute pas besoin de plus pour exercer son art... Tant pis pour l'aspect plus primaire de la chose, qui pour le moment lui était interdit. Qu'à cela ne tienne, il avait su aller au-delà de la contrainte pour trouver son plaisir ailleurs, dans les effluves, goûts et tiraillements intérieurs que l'Empathie n'avait de cesse de lui transmettre, faisant de son corps le miroir de celui dont il s'évertuait à célébrer la chair. Il ne s'en lassait pas, mais une boule se nouait dans son ventre chaque fois que ces ébats cessaient sans qu'il n'ait réussis à se raidir d'un millimètre. Bartel se refusait à croire le préjudice définitif... Et le cas échéant, il imaginait de bien sombres et inutiles vengeances. Allons bon. Se venger d'Hellish... ? Pouvait-on seulement atteindre affectivement cet être indéfinissable, hors de toute compréhension, si nimbé de mystère que personne ne savait d'où il venait, ce qu'il était, ce à quoi il tenait réellement ? Lui faire du mal ? Déjouer ses plans, quels qu'ils soient ? L'Egaré en doutait, et la perspective de ne pas pouvoir exercer son courroux si jamais on l'avait ainsi privé de sa vigueur le plongeait dans un fureur noire, au moins aussi ténébreuse et dangereuse qu'une colère de la Démence.  C'était une blessure fatale à son orgueil que de se reconnaître impuissant, dominé, mais Bartel ne serait pas assez raisonnable pour s'avouer vaincu si jamais on ne lui rendait pas ce qu'on lui avait pris.
Pour l'heure, il refusait d'y penser et continuait à jouer de son charme comme si de rien n'était. Ce plaisir là au moins ne dépendait-il pas du bon vouloir de son anatomie lésée par quelque mauvais tour d'Hellish. Il en usait par la voix et les gestes, les jeux de ses sourcils expressifs, de ses lèvres gourmandes et des mots qui roulaient sur sa langue, tour à tour de velours et de silex. L'autre se laissa faire, acceptant le jeu de séduction auquel ils étaient tous les deux familiers. Il s'y abandonna même avec un sincère plaisir, visiblement flatté et  plus que réceptif. Le marchand eut tôt fait de glisser sa main dans la sienne pour lui prendre les herbes qu'il tendait dans sa paume immobile, l'invitant à les saisir lui même. Ses doigts le frôlèrent un peu plus que nécessaire, s'étirèrent un peu trop loin vers son poignet, et restèrent peut-être quelques secondes superflues mêlés à ceux de Bartel. Ce dernier prolongea le contact en renfermant brusquement son emprise. Il ne lâcha pas le marchand des yeux en portant cette main saisie vers son visage, embrassant ses phalanges en laissant poindre la moiteur rugueuse de sa langue entre ses lèvres chaudes. L'homme sembla apprécier cette attention sensuelle. Le Faune se promit de revenir le voir, et le quitta avec une grimace matoise et un regard plein de promesses.
Les heures qui passèrent ne lui firent pas oublier cette résolution, mais il ne se priva pas d'exercer de son charme, enjôleur à n'en plus finir envers ceux qui croisaient sa route. Il dîna en compagnie de gamins au front sale, aux mains agiles et aux yeux vifs sur leur maigre visage bronzés, dépensant son dérisoire pécule -dont il n'avait franchement cure- pour offrir un repas à leur petite bande. Ce n'étaient que des enfants anonymes que la Ville Basse avalerait et digérerait peut-être. Il ne retint par leur nom mais fit rire même les plus timorés, arracha au moins un sourire aux plus méfiants d'entre eux. Il leur laissa le reste de sa monnaie puis retourna vaquer à ses occupations, indéfinies. Il traîna de ci-de-là, flâna et profita du soleil, des odeurs et des chants. Un Faune, aguicheur, oisif et appréciateur de la vie l'entourant. Quand l'après-midi fut bien entamée, Bartel ne portait plus qu'un pantalon lacé et exhibait au moins la moitié de son corps au milieu de la foule, ce qui n'avait rien de particulièrement remarquable compte tenu de la chaleur et de la tolérance générale des habitants de la ville envers la relative nudité des corps. Il ne montrait après tout rien qui peut attenter à la pudeur d’autrui, si ce n'était son exubérante pilosité faciale.
Ses pas et son désir grandissant de luxure le conduisirent de nouveau vers le marchand de tabac. Il avançait les yeux mis-clôt, narines frémissantes et le sourire aux lèvres. Bienheureux comme un chien, à renifler l’atmosphère du marché, il ne repéra pas Morgan en tant que tel, percevant son malaise sans pour autant la reconnaître. Il s'apprêtait à la contourner, les paupières basses, quand la chaleur oppressante fit tomber l'Aveugle sur son torse.
Son corps désorienté heurta durement celui du Faune, mais ce dernier était quant à lui trop massif pour tanguer. Il attrapa Morgan, d'abord vaguement surpris de cette collision, un sourire de circonstance aux lèvres, prêt à laisser parler le brocard dans une taquinerie quelconque... Puis ses yeux se posèrent sur le visage de la Guide, son Empathie reconnut le goût particulier de cette femme qui avait été, l'instant d'avant, un simple individu parmi des centaines d'autres. Incrédule, Bartel se fendit alors d'un sourire radieux, oubliant d'interpréter l'étourdissement de l'Aveugle.
Il n'aimait rien tant que d'être surpris. Et voir Morgan ici... Voilà une surprise de taille.


-Morgan ? Non, je ne me trompe pas, c'est bien toi sous cette casquette informe, bien entendu... Mais que diable viens-tu faire ici ? Profiter des odeurs, peut-être... ? A défaut des couleurs, certes. Ou bien...
Il échangea un regard avec le marchand, qui arqua un sourcil interrogateur, mais passa vite à autre chose pour haranguer d'autres clients d'une voix aussi forte que celle des autres, afin de mêler sa chanson au brouhaha ambiant, tenace à ne pas perdre un possible auditoire. Il fit cependant signe à Bartel de conduire la Guide derrière son étal, parmi ses stocks. L’Égaré haussa d'épaules noueuses sans chercher à comprendre la raison pour laquelle son amant voulait retenir la jeune femme, n'ayant pas saisis que le paiement avait été interrompu. Avec sa brusquerie coutumière, Bartel écarta Morgan de la foule et la mena à l'ombre, au sein d'une obscurité qui fleurait bon le tabac- plusieurs sortes tabacs, dont les parfums mêlés semblaient tisser une toile odorante. Mais c'était une autre odeur que guettait le Faune. Son nez fouineur se plaqua sur l'épaule de Morgan, frémissant, aux aguets. Un geste impulsif et bestial, plus animal qu'humain.
Sans aucune gêne, il inséra une main dans un de ses grandes poches et en sortit un petit sachet d'herbes qu'il colla sous ses narines, l'entrouvrant avec délicatesse. Un sourire se dessina sur ses lèvres charnues, qui se lut dans sa voix aussi clairement que le pétillement de ses yeux vaguement marécageux.

Voilà donc ce que tu fais ici ! De la marchandise pour ton petit commerce, afin d'attirer par l'odorat des Essences à ta ruelle brumeuse ! Fort bien Morgan, fort bien. Tout du moins as-tu un goût certain : c'est un bon produit. Je ne m'y connais pas tant que ça en tabac, souviens t'en, mais c'est moi qui ais ramené ces herbes, plus tôt, aujourd'hui même.
Il lui rendit le sachet en l'étudiant de la tête aux pieds, ravis de l'improbabilité de cette rencontre. Leur proximité physique était plus subite et brutale qu'à leur dernier tête à tête. Bartel se demanda comment réagirait la Guide. Elle avait après tout cogné contre son torse nu, été conduite derrière l'étal par ses longues mains de potier, et ils étaient désormais en un lieu exigu, face à face. Elle, emmitouflée comme un gâteau dégoulinant de ganache, lui quasi-nu et exhalant d'étourdissants parfums, comme toujours. Surpassant toutes les autres, l'odeur franche et masculine de sa sueur saturait l'atmosphère... Aphrodisiaque ou désagréable, selon le nez qui la captait. Étouffante en tout cas, autant que la chaleur. La chaleur... Bartel dressa un sourcil, surpris.
Morgan, je t'ai demandé ce que tu faisais ici, mais j'aurais plutôt dû te questionner d'abord sur ton choix d'habillement... As-tu bien conscience que tu t'es aventurée à Inferna vêtue de noir ? Tu dois mourir de chaud. En fait, non, tu meurs bien évidement de chaud, déclara t'il en inhalant l'odeur de sa transpiration, légère et volatile, autant que ce parfum secret propre à l'Empathie, le tout dans un reniflement sec bien entendu perceptible à l'oreille. Rien à faire, il avait décidément l'air d'une Bête, certes affable, mais d'une bête malgré tout.
N'aurais-tu pas fais un malaise contre moi, il y de cela une minute, hmmm ? Enlève moi donc tout ça, ou tu risques la déshydratation complète. Nous ne sommes pas dans le soir frisquet d'Hellishdale ici, ni baignant dans l'éternel tiédeur d'Infinity. Tu devrais prendre garde à ne pas tomber dans les pommes. Quant à ton choix de couleur -ou plutôt son absence-, je te conseillerai de porter plutôt du blanc... Certes, ce n'est pas lui qui mettra en valeur ton teint de porcelaine, mais au moins éprouveras-tu moins les ardeurs du soleil.
Un rien moqueur, comme toujours. Il dévêtit lui même la jeune femme en partie, avec ce manque de tact qu'on lui connaissait, et une certaine rudesse qui n'avait rien que de très naturel dans sa gestuelle explosive. Il ne lui enleva cependant que son béret et son écharpe, avant de s'éloigner, comme se rappelant à qui il avait à faire. Certes dénué de mauvaises intentions -ou point trop...- mais peut-être un peu trop cavalier pour la Guide. Le Faune se posa à distance respectueuse. Il joua avec l'écharpe en souriant légèrement, observant Morgan non sans un certain plaisir. Elle était cette fois-ci sur son territoire, loin du brouillard, de la nuit, du silence ou même d'Infinity. C'était son terrain de chasse, Inferna, le marché, cet univers fluide et oppressant à la fois, aussi foisonnant que lui, captivant, épuisant et dense, à son image. Il était impatient de savoir quelle attitude adopterait l'Androgyne en ces lieux si étrangers à son univers serein et ordonné... Pour le moment, un petit silence planait entre eux. La Guide était probablement encore quelque peu étourdie.
Le Satyre glissa une main dans sa barbe en l'observant, affalé contre des caisses remplies à ras-bord de marchandises odorantes. Sa paume émit un bruit crissant au contact des boucles emmêlées. Il avait la barbe pleine de sable après une journée à errer dans la ville. Il sourit de nouveau. Peut-être irait-il se laver aujourd'hui plus amplement que le majorité du temps, daignant ordonner son excessive pilosité. Ce n'était généralement pas un sujet d'inquiétude, car peu lui importait tant que son inconfort physique ne devenait pas trop grand. Pour l'heure, il avait plutôt intérêt à s'inquiéter de la jeune aveugle. Il lui jeta en boule son écharpe ainsi que son béret.

Morgan, as-tu de l'eau sur toi ? Tu devrais boire avant d'être prise par un nouveau vertige.
<< Je suis tout à fait certain que tu n'as aucune envie de me tomber à nouveau dans les bras. >>
Car tout compte fait, il restait avant tout ce Faune pétulant et moqueur...

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Kairec <3
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MessageSujet: Re: "Qu'est-ce que je fous là..." (PV Bartel)   Sam 27 Déc - 13:48

La chaleur avait étourdie la pauvre Guide, la faisant vaciller, comme si la machine de son corps s'était mise sur pause. Elle recula d'un pas, d'un autre, et s'affala contre un torse musclé, bien plus large que le sien. Il lui fallut une minute entière pour reconnaitre cette présence, pourtant bien singulière, et c'est sa voix chantante d'homme de forêt qui lui permit de le reconnaître.

- Bartel...

La Guide aurait voulu le repousser, s'éloigner, mais elle n'arrivait plus à bouger. Ce malaise là avait été vraiment fort par rapport aux autres, et au final, si Bartel ne l'avait pas rattraper, elle aurait pû s'évanouir par terre. L'Aveugle sentit vaguement qu'on l'a soulevait pour l'allonger ensuite au frais, sûrement une demande du marchand. Pour être sûr d'être payé ? Parce qu'il s'inquiétait pour Morgan ? Peu importe, elle ne demandait qu'un peu de fraicheur, et l'ombre lui en donna suffisamment pour qu'elle reprenne doucement ses esprits.

Une main fouineuse vint s'aventurer sous son poncho pour aller chercher un petit sachet dans une des poches intérieures. Ce geste, brusque et sans gêne, eut au moins l'avantage de faire sursauter l'enfant de neige et de la réveiller.


- Mais bon sang, qu'est-ce que tu fiches ?! Range un peu tes sales pattes !

La main sembla attraper ce qu'elle cherchait et la voix joyeuse de Bartel retentit à nouveau. Elle pouvait sentir sa présence, savoir où il se trouvait, et tourner ainsi sa tête vers son visage en se basant sur la direction d'où venait sa voix. Il semblait ravi qu'elle ai choisit d'acheter l'herbe aphrodisiaque qu'il avait ramené et vendu au marchand un peu avant son passage. Bah, si ça lui faisait plaisir... Morgan se redressa, reprenant le contrôle de son corps, malgré la chaleur toujours extrêmement présente qui engourdissait tout son être.

Mais plus que la chaleur, c'était la présence, forte, oppressante de Bartel qui la dérangeait. Elle le sentait, il était Maître ici, dans son élément, elle s'était jetée dans son territoire en espérant ne pas l'y croiser, mais le destin était joueur et semblait beaucoup s'amuser à réunir ces deux êtres que tout oppose. Le feu et la glace, la chaleur et le froid, la liberté et la soumission, l'homme viril qui s'impose et la femme qui se cache. L'Esprit omniprésent. Le Fantôme qui s'efface.
Et cette fois, Morgan n'était pas à son avantage, au contraire, elle se sentait mal et oppressée...Si seulement il pouvait s'éloigner, son odeur l'enchainait, elle était trop forte et l'empêchait de se repérer correctement. Et qu'il arrête de renifler comme ça ! C'est agaçant !

Son babillage sur son choix vestimentaire eut l'avantage de calmer un peu le semblant de panique qui naissait au fond d'elle, et elle se mit en position assise.


- Je sais bien que c'est dangereux de m'entourer ainsi...Mais j'ai mes raisons.

L'Androgyne préférait mourir de chaud que de se dévoiler. Ses vêtements ne servaient pas qu'à l'habiller, la pudeur n'avait rien à voir là-dedans. Ils étaient une barrière, un bouclier entre elle et le monde. Ils protégeaient ses secrets, sa féminité refoulée, qu'elle voulait effacer, ses pensées, on ne savait quoi penser de cet être sans sexe, et ça dérangeait autant que ça attirait les regards. Mais ses vêtements servaient aussi à l'empêcher d'utiliser son pouvoir, cette télépathie bien trop forte, bien trop incontrôlable... Au moindre toucher direct, elle pouvait s'insinuer dans les pensées des autres, voir leur souvenirs, contrôler leur sens, c'était comme un viol de ce que l'être humain avait de plus intouchable: son esprit. C'était trop fort, trop libre, au fond dans un sens ce pouvoir ressemblait à Bartel... et c'est pourquoi Morgan ne l'utilisait jamais.

Mais tout ça, si Bartel en avait conscience, il s'en fichait bien. C'est pourquoi l'Aveugle sentit à nouveau ses larges mains sur son corps de porcelaine, qui cherchaient à la déshabiller. Se figeant de peur, elle le frappa par réflexe, pour le repousser même si ses coups aléatoires n'avaient que peu toucher leur cible. Quand il s'éloigna, elle réussit cependant à attraper sa canne et la pointa d'un geste vif vers son entrejambe, ou en tout cas elle espérait qu'elle visait bien.


- Essaye encore une fois de me déshabiller, et je ferais en sorte que tu ne sois plus gêné par ce qui fait de toi un homme.

Envolée la voix douce du spectre absent, sa voix s'étaient teintée de menace comme elle le faisait rarement.  Une flamme s'était emparée d'elle, de peur et de rage, et même si l'absence de son écharpe et de son béret lui était en effet bénéfique, elle ne supportait pas qu'on tente de corrompre cette protection qu'elle avait. Elle récupera rapidement ses vêtements, que l'homme-forêt lui lança dessus, et les remit précipitamment. Si ses yeux avaient pû transpercer les ténèbres, ils auraient remarquer le regard d'incompréhension du marchand, qui se demandait sûrement comment on pouvait repousser Bartel alors qu'il vous déshabillait.

- T'es quand même bizarre Tête Blanche...
- Hm... Tiens, sers toi, prend ton dû.

L'Aveugle lui donna sa bourse et le laissa prendre ce qu'elle lui devait. Qu'il vide son argent, elle s'en fichait. Difficilement, elle se redressa, s'appuyant sur sa canne amie pour soutenir son corps chancelant.

- Non, je n'ai pas d'eau...
- T'es cinglé !!

Le marchand, inquiet pour de vrai maintenant qu'il avait récuperer son argent, alla chercher une gourde. L'Androgyne la prit, et but avec grand plaisir, l'eau fraiche lui faisant un bien fou. Mais ce n'était pas suffisant, elle le sentait, ses forces étaient encore trop faibles pour la ramener à Infinity, et il était bien sûr hors de question que Bartel la rammène. Elle n'était même pas sûr qu'il en était capable de toute façon.

- Où se trouve l'oasis la plus isolée du coin ?
- A un kilomètre de marche en dehors de la ville... Tu veux te baigner ? Va aux bains publics plutôt, ça sera moins loin, et ils s'en fichent bien de ton corps, même si tu es frèle comme une brindille. (le Marchand le prenait pour un homme, comme tant d'autres)
- Non. L'oasis sera très bien. Je te remercie.
- Mais...tu l'a trouvera jamais ! T'es aveugle !
- Je sais me débrouiller. Merci mon ami.

L'Aveugle lui rendit la gourde. Les mains du marchand s'attardèrent sur les siennes, comme pour les retenir, dans une tentative désespéré de lui faire entendre raison, mais le Fantôme s'échappa en souriant.

- Merci de ton aide Bartel.

Et la voilà partit, se dirigeant vers la sortie de la ville. Le destin allait-il être joueur, et donner l'envie à Bartel de la suivre ?
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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
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MessageSujet: Re: "Qu'est-ce que je fous là..." (PV Bartel)   Mar 27 Jan - 0:40

Piégée tel un frêle papillon entre les doigts d'un enfant joueur, inconscient et cruel, Morgan paniquait dans le petit réduit, assaillie de parfums, de chaleur ; de mots encore, pour ajouter à sa suffocation. C'était à prévoir, et Bartel resta dans son coin à l'observer avec patience, d'un air félin tout à la fois scrutateur et songeur- que l'Aveugle ne pouvait certes pas constater.
Bien entendu, la jeune femme était beaucoup plus agitée qu'à l'occasion de leurs dernières entrevues, dans la maison hantée ( surtout par Hellish et ses sbires, mais aussi une belle brochette d'invités triés sur le volet ) ou au sein du brouillard familier de la ruelle qu'on lui avait allouée. Son cœur battait à la chamade, son esprit dérapait en tous sens, propulsant des pensées empruntes de colère, de frayeur et de trouble vers l'Empathie qui guettait pareils fugaces présents. Et de fait, l'impassibilité de la pâle Androgyne tournait court au profit d'une franche inquiétude qui se lisait sur son visage d'ordinaire aussi impénétrable qu'une banquise du pôle. Il l'ébranlait des racines de son être jusqu'à la surface de sa chair, tout comme auparavant à dire vrai, mais cette fois, c'était en terrain inconnu de la jeune femme, alors qu'elle se trouvait en position de faiblesse, étourdie par la chaleur, frêle à l'aune de la forme physique que présentait le Faune. Seule et acculée. Désorientée, à nouveau oppressée par l'abondance de parfums et de mots qui naissaient de ce corps infernal de satyre. Bartel aurait mentit en affirmant ne pas apprécier cette position dominante, en niant le sombre plaisir qu'il prenait à tourmenter la Guide. C'était une sensation plaisante, une tension exquise qui s'établissait entre eux, comme une décharge sexuelle emprunte de violence, une brutalité animale retenue derrière la dignité humaine tenue en mascarade... Mais un corps ne pouvait pas mentir. La panique dans les battements effrénés de ce cœur qui se voulait gelé, ces yeux aveugles écarquillés, sa mince bouche aux lèvres froides tordue par la colère, et la peur, par une exhortation à s'éloigner hurlée sur le ton de l'outrage ou de l'indignation... Mais où perçait aussi, à l'oreille attentive, plus aiguë, plus savoureuse, une terreur sourde, primitive et vrillante, dont l'Empathie se nourrit comme d'une baie piquante qui incendia Faune. Un pan de sa raison au moins brûla dans ce feu là, tandis que ses nerfs s'embrasaient telle des guirlandes fleuries. Ses yeux se mirent à luire d'un éclat trop liquide, sauvage, presque mauvais, et son sourire s'affina un peu trop pour ne pas sembler celui d'un prédateur. Ses pensées bousculées s'égaillèrent comme un vol de moineaux, abandonnant son crâne hanté par le bourdonnement du plaisir empathique.
Qu'il était bon de dominer autrui, d'écraser de sa présence et de sa rhétorique cet être délicat, n'ayant pour toute défense qu'une canne ridicule, qu'il aurait pu briser contre n'importe lequel de ses membres vigoureux... Si fort, si capable de ses mains et de son esprit. Il pouvait l'écarteler, s'enfouir au plus profond de son intimité, boyaux huileux, intestins aux motifs secrets, lèvres cachées dont faire céder le joug ; la faire sienne, émouvante et humide, brisée, chaude et docile. Chasseur et gibier, prédateur et proie. L'ordre des choses, ne faisant aucun doute. Ils avaient chacun leur rôle ici, impossible de ne pas en prendre conscience. L'Empathie, grisante, le rappelait sans cesse à ces pulsions primitives... Pour mieux l'en éloigner ensuite. Toujours à le traîner en laisse, vil cabot, chaleureux chien errant au gré de ses envies. Alors, après l'extase, vint le malaise.
Tandis qu'un instant auparavant l'Empathie l'avait portée au sein le plus obscur de ses propres pulsions, tourbillon de jouissance bestiale, elle l'approcha soudain au plus près de Morgan. Un tout autre univers, où la glace si épaisse qui formait les murailles de l'Androgyne devenait aussi transparente et diaphane que du verre. Fragilité, frayeurs anciennes ; une peur qui devint sienne. Sentir des mains rudes sur soi, craindre le contact des hommes, ces hommes si forts, si imprévisibles, si bestiaux. Des mains semblables à celles du Faune, des mains qui savaient saisir, caresser ou frapper, des mains dangereuses qui pouvaient faire du mal, un mal irréparable. Des mains que Morgan avait appris à craindre, dégoûtée par avance de leurs paumes rugueuses, de leurs doigts calleux, de leur cruelle puissance, révulsée par ces poignets épais, ces bras velus, cette matérialité qu'elle pensait faîte pour heurter. Elle leur avait finalement préféré des mains douces, des mains de femme qui savaient frôler, légères, des mains pour guérir et border, des mains qui étouffaient la peur. Des mains de mère. Car au fond, c'était ce que Téthis incarnait pour l'Aveugle, cette Maîtresse au nom de laquelle Morgan était prête à se damner. Ne lui avait-elle pas signifié par elle même, ce premier soir dans sa ruelle ? Ce discours amer sur la condition de guide, cette perte d'humanité qu'elle disait avoir consentit pour servir son Architecte bien aimée... C'était un aveux de tout ce que Téthis représentait pour elle. Et si Bartel savait qu'elle entretenait des désirs bien plus mûrs que la simple envie de briller aux yeux de la Naïade, telle une enfant se dévouant pour gagner la fierté de sa mère, il comprenait également qu'un puissant lien platonique unissait l'Aveugle à sa maîtresse. Plus fort qu'aucun désir charnel, un amour digne de celui que Silver portait à son Automne, un amour tel que celui qu'il avait voué à Brocéliandre, pur et sombre, aveugle... Car Téthis la ferait renaître, Téthis la délivrerait de son passé sanglant, et de tous les souvenirs qui lui avaient fait perdre le monde à jamais, la muant en ce spectre blafard qui ne savait plus comment braver la vie. Peut-être n'avait-elle même pas conscience de le vouloir. Peut-être Morgan ne savait-elle pas réellement ce qu'elle attendait de son Architecte. Mais Bartel, lui, le comprenait, dans un sursaut intuitif qui tenait du rapt silencieux. Bourreau, chasseur, espion, que de rôles peu flatteurs... Pénétrant les cœurs qui s'ouvraient en pétales sanglants sous ses caresses brutales, atteignant les vérités cachées en dégustant à grandes bouchées les émotions qui jaillissaient comme des parfums ou des obus, pétrissant sa chair, déchirant ses nerfs. Un banquet douloureux qui nourrissait sa moelle, un festin dont les flaveurs frémissaient à la frontière de sa peau. Ravissante Empathie, torture perpétuelle, extase suprême. Elle lui permettait de dominer Morgan, certes, mais cette intimité presque charnelle conclue secrètement par des sens invisibles donnait aussi du pouvoir à l'Aveugle ; ils étaient dans ce pillage perpétré par l'Empathie du Faune, aussi intimes que des amants, aux yeux de l’Égaré au moins. Car Bartel était autant manipulée par Morgan que lui se jouait d'elle de sa langue bien pendue ; et peu importait que la Guide en ait conscience ou non. L'Empathie serait toujours un pouvoir à double tranchant, plus encore pour un homme aussi impulsif que Bartel. Elle était son plus grand atout, mais également son talon d'Achille... Un soir, à Démentia, Silver avait fais la démonstration de cette ambivalence qui élevait et contraignait le Faune, faisant ployer son échine indocile, éveillant la Bête tapie en lui, cherchant à tout prix sa liberté bafouée dans l'excès de sensations offertes ; se jouant sans en avoir conscience de l'insolent tapageur qui était venu, tout confiant, lui pendre au nez des vérités gênantes. Si vulnérable en réalité... Mais dans le plus grand secret, car personne ne savait quel était son pouvoir, personne ne savait en échange de quel don Bartel Pan avait cédé son Essence par un beau soir d'automne, en Décembre, alors que le monde indifférent persistait nonobstant la mort de Brocéliandre, cette nymphe, ce monstre, cette catastrophe ambulante, un être de vices et de charme, de miel et de venin, d'alcool et de fumées... Sans doute n'avait-il rien perdu qui ait valu la peine qu'on le pleure,  mais à cette époque, l'adolescent n'était pas encore Faune, et il était bien trop bête pour seulement le comprendre. Probablement n'avait-il pas finit de cuver cet amour : lui en restait encore une saveur amère, comme un fond de bière brune ou le nappage persistant de la pourriture collée sur la langue, recueillis à même la tombe frémissante de ses rêves assassinés d'un bref coup de rasoir sur le satin d'un bras. Lames glissant en travers de la peau délicate, déchirant l'étoffe cousue de veines bleutées, ouvrant une double voie rouge à la Mort. Un beau gâchis, sans doute, et une douloureuse aubaine pour cet adolescent soumis qu'il avait incarné avec trop d'évidence. Morgan n'aurait jamais à voir l'objet de son amour saigné à blanc dans un bon bain mousseux, flottant au sein des nuages de savon dérivant sur l'eau visqueuse de sang. Tant mieux pour elle. Téthis n'était pas du genre à briser l'échine des roquets qui traînaient dans ses pattes... Bartel en savait quelque chose, pour être parmi les plus embarrassant. Trop de bienveillance dans cette tête rêveuse. Morgan trouvait probablement sa place auprès de l'Architecte en partie car elle flottait elle aussi bien au-dessus du monde... L'Aveugle percevait le monde comme une agression, le contact comme une brûlure, la parole comme un labeur. Probablement aurait-elle préféré n'être que pur esprit, mais pour la détromper, on avait mis sur son chemin un de ces faunes acharnés qui prenaient plaisir à effaroucher tous ceux qui les croisaient. Une bête insistante, coriace, qu'on était jamais tout à faire sûr de pouvoir attraper. Trop volubile, trop preste dans ses gestes, trop maître de ce corps qu'il frottait à autrui. Il devait faire à Morgan l'impression d'un chien pouilleux la traçant à l'odeur, tirant la langue à ses côtés en trottinant avec force bruits, aboyant à tout bout de champs et venant à l'occasion s'exciter sur sa jambe. Bartel était aussi patient et buté que ces chiens là, ne s'avouant sans doute jamais vaincu, tout à fait certain de réussir à se trouver une place dans la vie de Morgan. Ou peut-être n'y accordait-il au fond pas la moindre importance, et se contentait-il d'aller là ou ses pas le menaient, d'être avec qui on le faisait heurter, de suivre ceux qui tombaient sous son nez. Morgan avait simplement la malchance d'être un met tout à fait particulier pour l'Empathie qui extrayait de son cœur réfugié à l'abris de murailles à première vue infranchissables, toute une gamme d'émotions qu'elle devait-être assez embarrassée de ressentir. Et bien malheureusement pour elle, Bartel avait choisis d'aider l'Aveugle à se réconcilier avec le monde ; un secours apporté tout à fait arbitrairement, et dont la jeune femme ne voulait en aucune façon... Mais le Faune n'était pas de ceux qui demandaient avant d'agir. Tant pis pour Morgan si elle voulait le tenir éloigné ; qu'elle essaie donc, après tout, si elle tenait vraiment à le voir ( ou plutôt sentir ) disparaître. L’Égaré aurait parié, sans prétentions aucune -ou si peu- qu'il  gagnerait cette guerre d'usure. La patience faisait partie de ses premières qualités ; il avait appris à décompter les heures sans se presser, tout à faire de la flânerie un art de vivre, comme tout bon satyre qui se respecte. Et il n'était pas de ceux qui acceptaient l'échec. S'avouer vaincu ? Allons !, on ne pouvait pas défaire Pan. N'était-ce pas ce qu'apprenaient les mythes ? Syrinx transformée, il en fit une flûte. Echo déchirée, il put la convoquer dans chaque lieu acoustique. On échappait jamais tout à fait à Pan. Sa relève comptait bien à ce qu'il en soit de même avec lui, malgré son absence de sabot, de cornes, de sang divin et autres atouts pour jouer son rôle avec application... Il faudrait bien faire sans. Au moins lui restait-il l'audace.
Il s'y appliqua en subissant les menaces proférées ou silencieuses de Morgan, souriant plus largement en l'écoutant se justifier sur son choix d'habillement. Une réponse bien plus révélatrice qu'on ne l'aurait cru d'abord. Il savait qu'elle le détesterait de relever cette remarque, aussi s'y employa t'il d'une voix douce et neutre, qui ne cachait malgré tout rien de son effroyable perspicacité.


-Oui, de bonnes raisons sans doute... Mais je suis certain que tu en trouveras de meilleures pour éviter un autre malaise. Un peu de bon sens, que diable ! Quitte à te couvrir, emploie toi au moins à faire ça bien : il faut porter du blanc sous le noir, pour ne pas  étouffer, et éviter les tissus trop épais. Ou bien en porter peu, à mon image... Mais je doute que tu choisisses cette option, n'est-ce pas ? Je suis certain que tu n'as rien de si terrible à cacher, pourtant ; tu devrais me laisser en juger, je m'y connais à ce sujet après tout.
On sentait le sourire percer dans sa voix comme un bourgeon d'ortie. Ses conseils étaient justes, mais probablement ne pouvait-il pas se contenter de les délivrer sans brocard superflus. Il tenait trop du faune pour se cantonner à des mots agréables.
Quant à mes sales pattes, elles t'ont conduites à l'ombre. La preuve est là qu'elles ne sont pas mauvaises ! Laisse les donc vaquer à leurs occupations. Elles trouvent en générale de beaux chemins à parcourir. Tu comprendras alors qu'elles t'aient pris pour cible : enfin, je te sens Morgan. Tu dégages autant d'odeurs qu'un bouquet d'herbes aromatiques. Et tu me dois l'une d'elle. J'en crèverais presque de fierté, hein ?
Je t'ai marqué, disaient ces yeux verdâtres qu'elle ne pouvait pas voir. Tu es un peu à moi désormais. Il y a mon odeur sur toi, et une autre que j'ai apporté ici, une odeur qu'on ne trouvera nul part ailleurs dans le marché. Et toi, toi Morgan, tu dégages ici un fumet tout à fait inédit. Il était temps, pour la tenancière d'une étale à tabacs... Je pourrais te traquer au nez, à partir de maintenant, te retrouver en traçant la piste du parfum qui te colle à la trace, t'imprègne jusqu'aux os. Je te tiens. Tu viens de commencer à m'appartenir, doux fantôme.
Si Morgan avait vu ces yeux là, sans doute eut-elle tenté de les crever à coups de canne. Fort heureusement, elle portait à merveille son sobriquet d'Aveugle, et ses iris décolorées manquèrent tout du sourire égrillard de Bartel. Il ne valait pas beaucoup mieux qu'un chien se rengorgeant d'avoir marqué son territoire... Il en avait conscience, d'ailleurs, mais cela ne le dérangeait en rien. Être comparé à un chien ne l'aurait pas gêné. Après tout, il vivait la plupart du temps comme un animal, errant dans la nature sauvage, se nourrissant de cueillettes, de chasses et de rapts discrets, passant la nuit dans des terriers, en haut des arbres, ou dans quelque autre lieu assez sûr pour lui permettre de ne pas être inquiété. Il était du reste beaucoup moins noble que ces bêtes pourtant domestiquées, jusqu'à la plus pouilleuse d'entre elles : la fidélité canine en moins, il tenait tout au plus la comparaison avec un vieux bouc lubrique bêlant dans son coin de pâturage. Un bouc diablement roublard au magnétisme débordant, à la beauté fauve tout à fait incompréhensible, malgré sa gueule de vide ordure, de catastrophe forestière, de printemps foisonnant. Coulant, doué de ses mains, de sa langue agile, de son visage si expressif et de sa voix grondante, semblable à un torrent jaillissant du tréfonds de la montagne de son corps. En posant la tête sur son ventre, on l'aurait entendu vibrer dans l'entrelacs délicat des entrailles, comme le murmure d'une eau souterraine. En cela, peut-être, était-il beau, à sa manière broussailleuse. Par le pouvoir de cette voix chaude et rauque, douce et grave, si nuancée et vibrante qu'elle atteignait presque une perpétuelle musique. Et il avait d'autres atouts encore pour lui, étranges, douteux. Un singulier mélange de bestialité enviable, magnétique, méprisable, et d'humanité savante, aguicheuse, raffinée presque. Une brutalité à la fois possessive et virile, mais emprunte de candeur, de franchise, d'une générosité ambiguë à s'offrir tout entier, à se donner comme une avalanche tonnant dans la vallée. Impossible de ne pas être agacé, et pourtant, le Faune avait l'indéfinissable éclat des soleils couchants dont les couleurs s'embrouillent en aquarelles sulfureuses, la beauté de ces astres qui passent, brillent et meurent- sublimes de s'être essoufflés après avoir défigurer la nuit. Il était l'éphémère étiré sur une vie entière. Des choses éteintes persistaient en lui, des vérités oubliées ; des vérités simples pourtant. Des pulsions d'une laideur inouïe aux actes presque héroïques, Bartel était définitivement impossible à catégoriser. Tant qu'on s'évertuait à le faire, on ne pouvait se sentir à l'aise en sa présence ; Morgan ne l'avait pas compris, trop frappée par sa bestialité, sa vitalité perpétuelle, son odeur entêtante, écœurante, ce mélange de transpiration saine, de parfums glanés dans la nature et de sueurs intimes, ces dernières l'ayant embaumé à perpétuité, le condamnant à puer constamment tel le satyre qu'il s'évertuait à être. Pas que cela dérange le moins du monde l'homme sans gêne qu'il était... Mais de fait, l'Aveugle avait du mal à voir au-delà de son infinie matérialité, matérialité percutante, omniprésente, exhibée en étendard de sa dépravation. A sa décharge, il ne l'avait pas aidé, loin s'en fallait. D'ailleurs, il ne comptait pas y changer quoi que ce soit. Morgan l'aurait comme tous les autres : total et répugnant dans sa magnificence faunesque. Il n'avait pas finis de lui souffler son haleine au visage, de l'assaillir de mots, de renifler bruyamment sa présence à grands renforts de grimaces réjouies. La guide n'avait plus le choix. Sous les yeux de Bartel, sous son odeur et sous ses mains, emprisonnée par cette voix qui persistait à claquer aux oreilles, elle devrait exister au-delà de son silence, au-delà de la pâleur, sortie de l'ombre, catapultée hors de sa bulle de sûreté. Cette zone de sécurité qui l’étouffait, l'empêchait d'atteindre les autres, à commencer par sa Naïade au cœur incorruptible, hors de portée tant sa splendeur la hissait haut et loin... Du moins l'Aveugle voyait-elle les choses ainsi ; quand bien même il était plutôt question de ne pas voir, dans ce cas-ci, une évidence pourtant frappante. Téthis l'aurait probablement aimé malgré sa transparence... Non, sans aucun doute, l'oisive Architecte éprouvait déjà de tendres sentiments envers Morgan. Le Faune l'avait sentit, ce jour où il avait interrompu leur petit tête à tête dans une des cuisines d'Infinity. Peut-être n'en avait-elle pas conscience, comme c'était souvent le cas, mais son cœur battait pour la frêle Androgyne. Cependant, pour son propre bien, cette dernière devait devenir plus consistance, plus réelle, cesser d'opposer une résistance muette à l'univers entier... Accepter de le subir à nouveau, combattre sa peur et cesser de fuir la vie, son contact brutale, salvateur, redevenir quelqu'un au sein de ce flux incessant.
Morgan allait devoir faire face au reste du monde. Bartel serait ravis de lui voler son rôle de guide pour l'occasion.
Il avait capté la terreur sourde de la jeune femme, échappé à ses coups, et regardé avec un demi-sourire la canne brandie vers lui. Tremblante de peur plus que de colère, elle n'avait rien d'intimidant. Petit monticule de pâleur engoncé dans une brume noire de vêtements, agitée par le choc, galvanisé par la frayeur- mais si frêle, si hagarde. Et désespérément blême. Tout juste lui avait-elle ouvert la voie vers de lointains souvenirs, exposant un peu plus les affres de son cœur, qui, malgré tous ses efforts, n'était définitivement pas un abîme gelé.
Bartel avait conscience de faire céder toutes ses amarres et d'envoyer Morgan à la dérive... Mais il serait là pour la conduire au sein de la tempête, présent à sa manière. La conduire vers de nouveaux rivages, où les glaciers pouvaient connaître sans s'effondrer la caresse du soleil.  Après tout, elle pouvait rester froide, distante, ne pas être à l'aise au sujet du contact physique et s'épanouir dans une certaine introversion : là n'était pas le problème. Une nature farouche, l'amour du silence et de la solitude, Bartel le concevait. Il pouvait le comprendre pour s'être amouraché de la nature sauvage, des forêts, des espaces désertés par le piaillement humain dont il raffolait pourtant la plupart du temps. Avec son Empathie chevillée au corps, un excès de société risquait de lui faire perdre les pédales, de le projeter tout droit dans les bras de la folie pour le faire danser à l'infinie sur le rythme des sensations d'autrui. Il était bon de sentir par tous les pores de sa peau, de voguer à travers les sentiments et les sensations qui venaient s'échouer sur le rivage de son corps, pinçaient les cordes sensibles de ses nerfs... Mais parfois, s'en était trop. Silver avait été ce trop, une fameuse et singulière nuit de rencontre, et ils avaient échappés de peu à la catastrophe, jusqu'au dernier instant. Après ce soir là, Bartel n'avait pas remis de sitôt les pieds dans un lieu habité. L'Empathie était définitivement un don à double tranchant, magnifique et exténuant ; aussi, le Faune savait les plaisirs qu'on trouvait dans l'isolement du monde. Mais Morgan avait quittée la vie depuis assez longtemps. Elle n'avait aucune connaissance qu'elle put appeler amie, aucun centre d'intérêt poussé- tout en elle se tendait vers Téthis. Son âme et son cœur étaient riches, mais tenus enfermés, comme pour laisser la flétrissure issue des ténèbres les gagner et les rendre insensibles, ils ne prendraient jamais l’essor qu'ils méritaient. C'était sans conteste un terrible gâchis. Bartel aimait à croire qu'il pouvait y remédier... A sa manière, en forçant le passage, aussi subtil qu'un taureau fonçant sur le drapeau rouge. Ce n'était pas que bonté de sa part : il prenait plaisir à sentir les réactions de Morgan. Un plaisir puéril et égoïste, comme celui d'un enfant se jouant de la vulnérabilité des animaux, et pourtant, sans aucun doute, il n'avait pas tord. Pire, nuance grinçante : il avait probablement raison. Il était étranger au monde tranquille de la jeune femme, étranger à la somme de ses expériences, un sombre inconnu nimbé de mystère, qui la surprenait sans cesse. Il était capable d'impulser un mouvement à la vie de Morgan, de la troubler assez pour déclencher quelque chose en elle. Peut-être bien. Ou peut-être pas, à vrai dire.
Au moins tenterait-il, en y prenant un grand plaisir. Faune atroce et salvateur, généreux et mauvais, décidément inqualifiable. Un beau salaud, et un brave type. Une créature à l'éternelle floraison, explosion d'idées, de gestes, de mots et d'expressions. A en frémir d'angoisse.
Une partie de lui caressait toujours l'idée d'avoir un jour Morgan au creux de ses bras, de connaître par le biais de l'Empathie les sensations qu'il ferait naître sur une peau si pâle, la chaleur qu'il pourrait diffuser au sein d'un corps aveugle... Ce n'arriverait jamais. Mais on ne peut pas empêcher un Satyre de nourrir en permanence quelque sombre dessin. Dans son ambivalence, Bartel avait presque toujours deux lignes de conduite- deux envies, et un seul sourire, un large sourire à la fois généreux, carnassier et moqueur. Un sourire des plus insupportable, des plus charmant aussi dans ses nuances, sa variété de plis, son étrange couverture de barbe et de moustache. Impossible de dire s'il était flatteur ou inquiétant d'entrer en collision avec le regard appréciateur de Bartel. Morgan n'avait pas à se poser cette question, tout du moins : la voix seule du satyre suffisait à ébranler l'Aveugle ; qui n'aurait jamais à voir les yeux luisant du Faune. Peut-être n'aurait-elle pas supportée de voir en sus ce visage aussi mouvant, aussi pétris de vie, aussi... Franc et malicieux, chaleureux mais angoissant. Un bien terrible visage plein de généreuses promesses, glorieux maelstrom d'expressions piégées et de barbe hirsute. Un visage de Faune. Qui n'aurait pas mordu si jamais une main pâle, aventureuse, s'était laissée aller à le toucher sans gant. Pour tâter un peu de ce fameux pouvoir, ce don étrange qui embarrassait le naturel farouche de la Guide. Une Empathie d'un autre genre, plus viscérale encore, plus intrusive que ne l'étaient les sens exacerbés du Faune.  Bartel se serait offert bien volontiers à ce partage, aurait laissé l'esprit de Morgan pénétré le sien comme un pirogue s'aventurant dans les eaux sombres d'un sous-bois. On ne ressent nul douleur quand on s'ouvre à ce qui rentre en soi. Bartel avait appris à accepter la souffrance quotidienne ainsi que les blessures plus graves, parfois au détriment de sa propre santé, certes, mais il avait compris que pour ne pas ressentir de gêne quand on était atteint dans sa chair, se laisser faire était primordiale. Il ne fallait occasionner aucune résistance. Se laisser pénétrer comme une motte de beurre, s'abandonner au glissement lascif d'une arme dans son corps. L’accueillir, pour mieux l’assimiler. Laisser fondre la douleur en soit, imprégner ses nerfs,  gorger ses muscles et s'y dissoudre. Il en aurait été de même avec l'empathie incisive de Morgan : n'opposer aucune résistance, mieux encore, savourer l'expérience, guider l'Aveugle au sein de son intimité.
Mais comme de nombreuses autres choses entre eux, celle-ci n'aboutirait jamais. Aucune chance que la Guide tente un jour l'expérience avec lui ; ou avec qui que ce soit d'ailleurs... Peut-être avec Téthis, si jamais par quelque improbable miracle ( mais il est dans la nature des miracles de ne pas être communs ), cependant il ne fallait pas y compter réellement. De toute manière, le Faune ne savait pas ce qu'il ratait de sensations nouvelle, ignorant qu'il était au sujet au moins du pouvoir de la Guide.
En l'instant, il était simplement tout à fait certain d'être amusé et tout frétillant de joie à l'idée d'avoir apposer son emprunte olfactive à cette chair inviolée, d'avoir glisser son odeur comme un brin de lavande dans un bouquet de fleurs séchées. Le fade et triste bouquet de Morgan, désormais épicé par les soins d'un Satyre... C'était sans nul doute une alchimie diablement intéressante.


- T'es quand même bizarre Tête Blanche...
Le marchand, visiblement septique, tant face à la volonté de Morgan de s'étouffer sous un quintal de vêtements, que devant à sa répugnante visible à être touché par des mains qui savaient prodiguer tant d'occultes bienfaits.  Bartel lui délivra un sourire langoureux, auquel l'autre ne répondit qu'à moitié, saisissant la bourse que lui tendait la Guide. Celle-ci, échauffée... et c'était le cas de le dire..., s'empressait visiblement de mettre les voiles. Son intention n'était pas encore clairement annoncée, mais l'Empathie savait. L'Aveugle distillait un mélange reconnaissable et grisant, un désir de fuite qui aiguisait l'appétit du Satyre. Éveillait ses instincts de chasseur, et le poussait à prendre un air tout à la fois patient et carnassier. Le marchand ne fut d'ailleurs pas dupe, haussant un sourcil évocateur en enfournant la bourse, trop heureux de garder la monnaie pour répondre quoi que ce soit. A nouveau, Bartel lui répondit par un sourire, plus dentu et plus large. L'autre homme leva les yeux au ciel. Une vapeur de déception ondula jusqu'aux narines du Faune : il craignait visiblement de ne pas avoir toute l'attention de son amant ce soir, comme ils semblaient pourtant se l'être tacitement promis. Mais tous les deux savaient qu'un Satyre ne jurait jamais rien. Ses promesses étaient du grain au vent.
L’Égaré ne le détrompa pas, trop heureux de se faire désirer.
Mais se fut à son tour de hausser à un sourcil, à la déclaration de Morgan : elle s'était aventurée à Inferna sans eau. A l'exclamation indignée du marchand, il ajouta sa voix.



-A t'on idée de venir ici sans se munir d'une gourde ? Surtout emballé comme un colis fragile.

Bien heureusement pour l'inconsciente, le hasard l'avait placé entre des mains amicales. Elle put donc profiter de la prévoyance et de la bienveillance de son fournisseur, sous le regard d'ailleurs affligé de ce dernier. Bartel, lui, se contenta d'hausser les épaules et de suivre l'échange avec attention. Ramassé dans un coin d'ombre comme un animal, il observa Morgan en se laissant distraire par les émotions qui se dégageaient d'elle, les comptant une à une tout en tendant l'oreille. Sans surprise, l'Aveugle voulait s'échapper au plus vite ; sans surprise, elle n'avait pas décliné grand chose de son identité au marchand. Et sans surprise, sa fierté en berne, elle tenait à ne surtout rien devoir aux deux hommes qui la côtoyaient en ce moment même ; à aucun homme en général, pour être plus précis.
Bartel pencha la tête d'un air songeur et roublard, défaisant machinalement quelques nœuds dans sa barbe. Probablement y avait-il des causes à cette défiance de la gent masculine, cette peur viscérale d'être touché ou observé par l'un d'eux. D'exister sous un œil qui jaugeait, qui pouvait apprécier le spectacle de cette matérialité cachée tant bien que mal, griffonnée à la craie sous le fusain des vêtures noires. En toute indiscrétion, il était curieux d'en savoir plus. Égoïstement curieux, bien sûr.
Mais Morgan et sa hâte le firent bouger aussi. Le pâle oiseau quêtait un point d'eau où migrer sans attente. Trop chamboulée pour s'envoler d'une simple pensée ? Allons donc... Pour avoir expérimenté son premier voyage dans un état de complet épuisement, Bartel ne doutait pas que l'on puisse errer entre les mondes même au seuil de la mort
Il n'était cependant que trop heureux qu'elle ne cherche pas la fuite. Car il pourrait la suivre. A vrai dire... La devancer sur le trajet, la conduire même. La guider... Quelle ironie.
Alors, aussi agile et intrusif qu'un chat, le Satyre se dressa d'un bond souple. Il s'insinua près de Morgan, exhalant à nouveau son entêtant parfum, comme une fleur éclose sur la verte moiteur de la jungle, l'opulence mousseuse des sous-bois tombants. Une de ces fleurs puantes aux magnifiques pétales cramoisies et gibbeux. Fleur à l'odeur de charogne, tout à la fois tentatrice et répugnante. Ignoble floraison couleur de braise, de plaie, gerçure sanglante semée de pus crémeux.
Splendide animal, qui tirait des grimaces. En tout cas, à un visage moins impassible que celui de l'Aveugle. Elle, se contentait sans mal de ses mouvances internes. Quel dommage qu'elles aillent frémir jusqu'aux nerfs du Satyre, vagues à l'écume pleuvant sur l'estran de son corps...
Un geste au marchand, un sourire, une caresse légère, promesse tactile de retrouvailles prochaines. Un au-revoir tout à fait sobre, en quelque sorte.. Et quelques foulées dans les traces de la Guide.
Il attrapa son bras sans aucun préambule, sa peau nue et chaude vibrant tout au travers d'une manche qui ne suffisait pas à faire un rempart efficace. Sans aucun doute, le geste lui vaudrait  un coup bien placé au fin fond des entrailles  et dans un creux du corps. Peut-être bien l'Aveugle allait-elle mettre sa menace proférée plus tôt à exécution... Il aurait dû veiller à s'écarter de sa canne.
Au lieu de quoi, il stoppa net Morgan, en toute insouciance. A moitié nu à ses côtés, et toujours aussi diablement nauséeux. Pour arranger encore son cas, il soufflait fort à côté d'elle- ou bien n'était-ce qu'une impression ?

En général, on apprend de ses erreurs plutôt que de les réitérer. Marcher toute seule à travers le désert, trouver ton chemin dans la ville ? Allons, Morgan, je te le répète : un peu de bon sens que diable ! Viens, assis toi là, déclara t'il d'un ton enjoué en se posant avec elle sur un rebord de fenêtre. Tu es une Guide. Une description précise d'une oasis ne suffirait-elle pas ? Auquel cas je t'y conduirai, moi. Je connais les alentours de la ville. Et j'empêcherai les voleurs ou de potentiels agresseurs de s'en prendre à toi.
<< Aller, tu ne peux pas refuser ce geste altruiste ! Sois raisonnable.

Impossible de nier qu'il profitait de la situation... S'en amusait, surtout.

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Kairec <3
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"Qu'est-ce que je fous là..." (PV Bartel)

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