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Under Paper Moon [PV. Barty]

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Moon Engineer
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Dans un coin de carnet
Surnoms honteux: Bestiole; La Démence; Le Truc; La Mante Religieuse...
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte): Dementia
MessageSujet: Under Paper Moon [PV. Barty]   Mer 24 Juil - 0:40














 ❝ Under Paper Moon ❞
"Toi et moi on aurait pu s'aimer, mais à la place je préfère te manger."





Tic, tac, tic, tac.


Le métronome de la pendule résonnait sans interruption, le tirant à peine de son demi-sommeil déjà entamé depuis plusieurs minutes. L’eau de son bain allait refroidir. Tant pis. Cela ne changeait pas grand-chose pour lui de toute façon… Il ne sentait plus rien d’autre que les légers picotements provoqués par le cocon aqueux qui léchait sa peau translucide. Il devait avoir froid. Peut-être. Incapable de le dire, il ne put se résoudre à vérifier les réactions sur son corps, se complaisant bien trop dans sa position de transe, la tête renversée en arrière sur le rebord de la baignoire, les paupières mi close sur ses orbes améthyste roulant dans leur orbite, comme celle d’une poupée de porcelaine. Bordel… Cela faisait un moment qu’il n’avait pas simplement pris le temps de se détendre. Juste fermer les yeux et penser à autre chose. Ou plutôt ne plus penser à rien. Toutes ces choses qui s’encastraient dans sa tête depuis trop longtemps… Il avait de temps à autre besoin de tout oublier. Il avait toujours excellé pour cela, d’ailleurs. Ironiquement. Dementia serait calme ce soir. Les automates rentreraient dans les attractions se livrer à leurs étranges spectacles, ou bien iraient se désactiver dans un coin. Le ciel de crépuscule ne serait plus de ce mauve chaotique et indécis. Ce soir, les attractions se figeraient complètement et arrêterait cet éternel et inquiétant oscillement. Marchera ? Marchera pas ? C’était aux idiots ayant eu la brillante idée de s’y piéger de se poser la bonne question. On ne s’aventure pas de trop près dans un territoire fonctionnant à l’imagination d’un enfant dérangé. Mais en plus d’être passablement stupides, ses Invités n’avaient aucune notion du danger. Il n’en avait pas tellement. Il s’en réjouissait tout autant qu’il grinçait des dents à l’idée que les cinq autres puissent ramasser plus d’Essence que son Monde.

Il avait pourtant bien rattrapé son retard sur les autres, bien qu’arrivé en dernier, exploitant - légèrement – pour ce faire Extasy et Laury. Le premier était bien obligé d’obéir sous peine de se faire tirer les oreilles, quant au second, il le faisait de bonté de cœur. Exta était bien trop hargneux pour que l’on s’en prenne à lui et LSD bien trop défoncé pour s’apercevoir de ce qu’on pouvait bien lui faire contre le mur de sa ruelle crasseuse. Est-ce qu’il avait honte de leur faire ça ? Oui et non… Il avait connu cette douleur et quitte à en avoir la possibilité, autant la faire payer au monde entier. Restait Alcide, qu’il surveillait toujours de haut, prêt à bondir sur le premier agresseur venu. On ne nait pas Mère, on le devient. La jeune sirène avait bien dû apprendre à materner et cela avait été plus compliqué que ce qu’il avait espéré au début… Tout partait, tout s’allégeait dans son esprit. Cette nuit il ne sortirait pas pour fouiller HellishDale de fond en combles, ce qu’il avait déjà fait plusieurs fois. Cette nuit il n’irait pas courir après une ombre. La Lune de papier avait sûrement déjà fait son apparition dans les nuages de cotons et l’Architecte ouvrit finalement les yeux sur son plafond, repartant en avant dans une position un peu plus confortable, la tête enfoncée entre ses deux épaules noueuses. D’un œil extérieur, il était en ce moment mêle semblable à un animal mal nourri et sortit de l’eau après une toilette de routine. Un gros rat crevé… Se levant pour sortir de l’eau tout en conservant le réflexe de dissimuler sa poitrine naissante d’un bras, l’hermaphrodite chercha une serviette propre du regard avant d’en agripper une en manquant de s’étaler dans la baignoire antique.

Enroulant son anatomie peu avantageuse dans le drap blanc, il enjamba son bain froid, laissant perler quelques gouttes d’eau au sol. Son premier réflexe fut de se diriger vers le miroir accroché au mur, vérifiant un instant sa chevelure. Ils avaient assez repoussé en six ans pour lui conférer un petit air sauvage qui remplaçait son inquiétante forêt sombre de l’époque. Malgré sa promesse de ne jamais les couper et le vide qu’il avait ressenti lorsqu’on lui avait rasé « pour l’hygiène », il devait avouer que son visage gagnait en maturité depuis. Qu’est-ce que ce vieux fou de Lewis avait bien pu faire des mèches récoltées… ? Il y avait bien de quoi faire une perruque avec tout ça. Il était prêt à parier que ce satané docteur avait gardé quelques mèches pour des activités dont il ne préférait rien savoir. Il en était bien capable. Il ne lui avait pas pardonné et ne lui pardonnerait certainement pas. C’était bien sa crainte d’être de nouveau capturé qui l’empêchait d’aller régler son compte au médecin. Ça et son temps principalement occupé par ses affaires. Qui a dit qu’être un Architecte était de tout repos… ? Loin de là. Parfois il enviait ces Égarés. Malheureux pour la plupart mais sans entraves… En fin de compte, Silver avait obtenu ce qu’il avait souhaité. De la puissance. La reconnaissant viendrait plus tard. Il n’était encore qu’un petit grain de sable sur la plage que constituait par exemple Inferna et Aerials, les origines de toutes choses, Monstres abreuvés d’Essence chaque jour. Il ignorait ce que ces lieux avaient de si attractifs mais il finirait sans doute par le savoir. Convaincre au moins Berith de le porter à son Monde – Si possible sur son épaule – serait chose aisée. Brave Berith… L’un des rares à rattraper le coche dans cette belle bande de gagnants estropiés… Entre le glaçon, le manchot versatile, l’imbécile heureuse et la blondasse s’efforçant de paraitre blasée… Hellish n’avait peut-être pas visé sur les meilleurs chevaux. Pauvre Monsieur Lapin... Il était pourtant si doux, si… Sympathique

Son corps échoua sur les draps défaits de son lit, s’enroulant dans le tissu imprégné de sa propre odeur. Dans une dernière supplique intérieure, la Démence ordonna à son monde de s’endormir, ou plutôt de le laisser dormir. Mais tout n’est jamais si simple n’est-ce pas… ? Quelque chose devait forcement venir perturber son repos bien mérité… Il s’assoupissait déjà lorsqu’un pique lui vrilla l’échine. Non… On était entré. A défaut de pouvoir percevoir les Guides et ses paires comme les cinq autres, il était si viscéralement lié à son monde qu’il sentait les Essence y passer. Non… Il n’y avait pas d’Essence. Pas cette fois. Dommage. C’était une de ces âmes en peine errant entre les Mondes. Un Égarés. Oui. Sûrement. S’il n’avait rien à lui apporter alors il n’avait rien à faire là ! Redressé d’une traite dans un grognement signe de mauvais présage pour le visiteur inopportun, Silver descendit de son lit en laissant tomber sa serviette. Il avait besoin de quelque chose de pratique, se doutant à l’avance qu’il allait devoir faire un peu d’escalade. Enfilant à la hâte un sous-vêtement et une robe blanche, il fila hors de la pièce comme une torpille lancée, passant devant les chambres de ses Guides en y laissant une traînée de mauvaises ondes. S’il y avait une chose qu’il détestait encore plus qu’Ephialtès, c’était d’être dérangé. Quoique… Cela s’égalaient souvent sur l’échelle de sa haine. La bretelle de son habit glissait déjà sur son épaule et il avait dans sa tenue ce petit quelque chose de débraillé qui trahissait toujours son manque d’humanité. C’était un bon signe en soi. Lorsqu’il était impeccable, tiré à quatre épingles dans sa jolie petite robe et ses souliers vernis était d’autant plus mauvais présage. L’enquiquineur aurait droit ce soir au véritable Silver. Grand bien lui en fasse. Parfait.

Lancé hors du Pink Palace, il traversa ses jardins sans se soucier d’écraser des plantes. Il les réparerait plus tard. Bientôt, le Parc se dressa devant sa silhouette menue. Restait à trouver le visiteur. Grimpant agilement sur le toit du Tunnel Hanté, il poussa sans ménagement un automate occupé à tenter d’attraper les étoiles. Que lui avait-il pris de créer des empotés pareils, franchement ?! Il l’ignorait en vérité. Ils étaient tous déjà présents à son arrivé et d’autres revenaient lorsque les plus anciens allaient mourir dans leur coin, leur mécanisme devenu trop vieux. Vieux ? Il n’y avait sûrement même pas de notion du temps ici. Pour un être qui n’en connaissait pas les outrages, cela semblait être plutôt logique en fin de compte. Il aurait aimé savoir s’il y avait une notion de température. Il songerait à demander cela à ses trois petits à l’occasion. En réalité, son Monde lui était en quelques points étrangers, même s’il ne l’admettrait probablement jamais. Quoiqu’il en soit, c’est à force de bondir entre les ruines de son Parc personnel qu’il tomba sur l’épineux problème de la soirée. Oh non… Pas celui-là…

Bartel. Le Légendaire Égaré, l’enm… Le squatteur de service qui prenait un malin plaisir à poser ses valises dans les Mondes à sa disposition et à ennuyer les Guides à l’occasion. Il agaçait bien la plupart de ses confrères Architecte mais Hellish semblait prendre un petit plaisir coupable à le laisser mettre son grain de sel dans leurs affaires. Il l’avait vu traîner par-ci plusieurs fois, l’observant de loin tout en demeurant caché. Il avait déjà perdu son Essence, il ne l’intéressait pas et finir entre les griffes de ce harceleur n’était pas une optique qui le séduisait à outre mesure. Il aurait dû être flatté d’un tel intérêt porté à son chez-lui en temps normal… Mais lui… Lui lui lui ! Trop bavard, trop envahissant, trop agité ! Sa soirée de calme était à l’eau ! Voilà pourquoi il laissait la porte du Pink Palace fermée à son nez d’ordinaire ! Très bien. Il allait lui faire passer l’envie de venir lui rendre trop souvent visite. Pour la première fois, il allait se montrer.
Perché sur l’une des cabines arrêtées de la grande roue, Silver décida de se mettre à son aise. En position assise comme un jeune enfant espiègle, il agitait sa main dans de grands gestes empreints d’éloquences, engageant la conversation d’une voix calculée pour être amère.

« Tu es encore revenu… J’espère que tu as une bonne raison cette fois parce que ça commence à devenir agaçant ! »

Ne pas descendre. Pas encore et sous aucun prétexte. Le dialogue était lancé et une pointe de curiosité perçait derrière ses lèvres groseille. Il n’avait pas pour habitude de s’adresser aux inconnus, et surtout pas à celui-ci dont la réputation le précédait à des kilomètres à la ronde. Mais Silver n’était pas sirène à se laisser tenter par des activités sans grandeur.

« Ça fait longtemps que je t’observe, Pan. Tu sais qui je suis, je suppose ? Mais dis-moi car j’aimerais comprendre… Qu’est-ce que tu peux bien trouver à mon chez-moi pour venir sans cesse y imposer ton envahissante présence ? Tu vois bien que le Parc est arrêté, ne va pas me dire que c’est pour me quémander un tour de manège…. ? »

Un peu de moquerie dans la voix venimeuse de l’insecte qui s’était paré d’un sourire ingrat et légèrement supérieur. Il avait bien l’intention de lui faire comprendre qui était le Maître ici. On ne jouait pas si impunément sur ses Terres sans prendre le temps de s’arrêter pour une partie de marelle avec lui. Ses règles étaient seulement un peu… Différentes… ?



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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
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MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Mer 24 Juil - 21:48

Un pas sur le sol, sourire aux lèvres.
Tout fraîchement débarqué, mais déjà frétillant d'impatience. Bartel se sentait ivre aujourd'hui ; il n'avait pas bu pourtant. Il venait tout juste de quitter Aérial, où le seul fluide un tantinet empreint de chaleur qui c'était offert à ses yeux avait été sa propre urine. Fumante et dorée, tombant gaiement sur la neige en y perçant des trous... Un vrai plaisir de pisser dans ces montagnes-là. Il ressentait toujours une joie maligne à saccager la pureté assommante de ces paysages blêmes qui caractérisaient si bien l'univers glacial de ce bon vieux iceberg qu'était Wilhem. Il s'imaginait parfois que, ce monde étant le reflet de son âme, il faisait plus que liquéfier un peu de neige... Ah, que l'Architecte devait maudire le jour où l'Essence du vagabond était tombée entre ses mains ! Pauvre homme. Il avait ouvert sa bergerie à un loup. Fait tomber briquet et bidon d'huile dans son beau jardin.
Et depuis onze ans, l'incendie continuait de se rappeler à lui. Régulièrement. Par simple plaisir de brûler quelques feuilles de ses plantes si douces, de roussir les murs de son grand palais sordide... Faire succomber un Originaire d'Aérial avait toujours quelque chose spécial. Il devait bien s'avouer que c'était là son pêché mignon, son amusement favoris. Toujours un défis. Pas chaque fois une réussite... Mais quand ses efforts finissaient par payer, alors quel délice ! Rien n'était meilleur que d'entraîner un pauvre bougre encore tout timoré entre ses bras, d'enfermer son corps hésitant dans son étreinte, et de lui faire découvrir toutes ces choses qu'il n'avait pas connu ; une caresse ici, la présence d'une langue par-là, et oh, n'étais-ce pas merveilleux que certaines parties du corps soient si prompt à se dilater ? Ils étaient tous si peu instruits de ces choses-là, en Aérial. Enfermés dans leurs habitudes, névrosés, rigides comme la pierre de leurs montagnes acérées. N'étais-ce pas son devoir que de leur apprendre ? Non ?
Non, en effet. Mais rater l'occasion d'indisposer le royal Wilhem ? Jamais. Autant allier l'utile à l'agréable... Quel beau dicton. Bien qu'en y réfléchissant, il n'ait pas été tout indiqué pour ces jeux dangereux. Il n'y avait rien d'utile dans le fait de dévergonder les pauvres gens ternis d'Aérial. Tout n'était que plaisir, comme chaque fois. Autant le défis que représentait la séduction d'un Originaire et le passage à l'acte, que l'idée acidulée qu'un jour ou l'autre, l'information remonterait jusqu'aux oreilles de l'Architecte omnipotent.
Qu'il se morde les doigts de lui avoir pris Orcynie. Il lui rendrait cette perte au centuple. Aérial n'avait pas finis de se réchauffer à sa présence ; il ferait monter la température degré par degré en allumant des feux dans des foyers dispersés... Aucun besoin d'être Architecte pour changer la face d'un monde. Il suffisait de patience. De persévérance.
Et d'un certain manque de scrupules, dans son cas. Il ne comptait plus tous les ménages qui s'étaient brisés sur son passage, tous les cœurs balancés aux orties qu'il avait laissé derrière lui. Ce n'était pas de la malveillance, car il faisait toujours clairement comprendre à ses amants que leur histoire n'était qu'une aventure... Les termes en étaient clairs, le contrat simple. Bien mal en prenait à ceux qui ne comprenaient pas. Lui n'y était pour rien. En quelque sorte.
Tout le monde n'était pas forcément compréhensif. Surtout sous le coup de la douleur.
Son nom était aussi connu que celui des Architectes. On l'utilisait autant pour jurer que pour rire, ou redonner l'espoir. Certains le maudissaient autant qu'Epiphaltès, d'autres voyaient en lui, pour quelque étrange raison, une figure héroïque se dressant face aux Grands. Là où régnait la terreur, il était la légende téméraire qui brocardait sur le dos d'un tyran ; autre part, on gloussait en l'imaginant devenu l'amant de telle femme -ou tel homme, pour la plus grande angoisse des dames- et crachait sur son nom cent fois maudis par tous les cocus, victimes de ses liaisons. Certains ne digéraient pas, aussi, l'abandon inéluctable par lequel se soldait ses relations. Il lui arrivait d'en ouïr une partie au gré de ses vagabondages, ou quand il s'arrêtait dans une auberge pour un temps. Une autre lui venait de ses amants, une autre de ses ennemies... Visiblement, on le connaissait désormais partout, et sa réputation était plus que mitigée. Il en pâtissait et en profitait tout à la fois. A Ténébris, où il passait bien peu, on l'appréciait beaucoup : l'idée qu'on puisse contrarier l'Architecte dément et son favori réchauffait le cœur de la population opprimée. C'était toujours l'occasion, alors, de trouver un coin chaud et un bout de pain pour une nuit. Il ne pouvait pas en dire autant pour ce qui était d'Aérial par exemple... Où il ne manquait pas de s'imposer la force, nonobstant l'hostilité qu'on lui y manifestait.
En général, les puissants et les patriotes ne l'appréciaient guère. Il avait pris la mauvaise habitude d'intervenir à son gré dans la petite guerre mesquine que se livraient les Architectes. Quand il passait à HellishDale, le vagabond ne se contentait pas d'étayer un peu les rumeurs et d'entretenir sa légende ; il n'hésitait pas à jouer les Guides improvisés, volant au nez et à la barbe des véritables concernés les Essences qui s'approchaient de leur ruelle, les conduisant plutôt dans les bras d'Inferna. Il se vengeait ainsi d'un rejet, ou d'un manque d'hospitalité ; ou s'amusait simplement de l'idée d'indisposer un des glorieux maîtres de ce petit jeu qui raflait des vies dans les rues de la ville... Pour la plus grande colère des intéressés, qui, il n'en doutait pas, avaient déjà dû débattre de son cas. Il se demandait d'ailleurs parfois pour quelle raison il n'était toujours pas mort. Certains avaient dû proposer de mettre un terme définitif à la nuisance qu'il représentait. Qu'en était-il donc ? Avait-il été protégé ? Gracié ? Mais par qui ? Berith l'appréciait, ce qui ne manquait pas d'être réciproque d'ailleurs, mais leur affiliation officieuse n'était qu'apparente. Le chaleureux Architecte ne lui avait jamais demandé de l'aider en échange quoi que ce soit et n'y faisait jamais allusion. Ils s'entendaient par pure acceptation du caractère de l'autre, et car ils étaient somme toute assez semblables. Cependant, envers leurs relations cordiales et quasi-amicales, le colosse lui avait fait comprendre qu'il ne prendrait pas le risque d'attirer sur Inferna une colère justifiée en le protégeant. Bartel n'y avait rien trouvé à redire ; tracasser les Architectes était un de ses petits plaisirs, Berith n'avait pas en pâtir.
Mais alors qui ? Mystère. Toujours était-il qu'il parcourait les mondes depuis onze ans, et que son petit jeu fourbe qui consistait à rafler des Essences aux autres mondes pour le profit d'Inferna se poursuivait sans heurts... Il ne voyait donc pas de raison de s'inquiéter outre mesure. Ce n'était pas dans sa nature, de toute manière. Il vivait au présent, en tout, et le futur n'était pour lui qu'un outil pratique afin de prévoir comment séduire sa proie du moment, ou s'assurer qu'il ne courrait pas de danger immédiat. Il ne plaçait plus d'espoirs en lui depuis longtemps... Peut-être à cause de la mort de Brocéliandre, qui avait été le petit coup de pouce vers l'entrée dans cette existence bohème. Le déclencheur de tout le reste.
Il avait eu des projets avec elle. Une parcelle de vie toute tracée à l'encre onirique, qui ondoyait doucement en lui promettant un bonheur certain en compagnie de sa venimeuse compagne... Bien des espérances qui faisaient palpiter son cœur plus fort. Elles n'avaient servis à rien. Depuis, il avait cessé de rêver pour profiter du présent- et au futur, il conjuguait le moins possible désormais.
Pourtant, en cet instant, il était impatient. Emplis d'excitation.
En quittant brumes froides du prétendu paradis pour une nouvelle visite de ce monde joliment nouveau et vide qu'était Démentia, il ne ressentait rien de plus que le contentement malicieux d'avoir entraîné une personne de plus à se dévergonder à son contact. Mais en posant le pied sur le sol du monde nouveau-né, il avait senti quelque chose.
Cette visite serait différente. Enfin, il avait attiré à lui son hôte fuyant ; il allait voir de lui-même la mystérieuse pièce rapportée dont on lui avait tant parlé. Après avoir contemplé à maintes et maintes reprises ce reflet étrange et torturé de son âme, ce monde de folie douce empreint de poésie, il aurait devant les yeux le visage derrière lequel se terrait la conscience malade à l'origine d'un univers si étrange. Il attendait ce moment depuis quelque temps déjà. Sa première visite curieuse, et les autres qui avaient suivis, errer partout à sa guise lui avait suffi... Mais après avoir exploré ce qu'il y avait à explorer de ce monde rabougris, Bartel avait voulu en voir plus. Trouver l'Architecte. Il n'était pas assez stupide pour avoir osé pénétrer dans les profondeurs de son antre, mais il avait fureté malgré tout. C'était invité dans tous les recoins accessibles, avait vagué partout, indisposant parfois les automates sans âmes ou les observant jusqu'à la nuit avec fascination.
Mais aujourd'hui, il y avait une différence. Son instinct lui soufflait un changement. Un vent de folie venait à sa rencontre ; hurlait fort dans sa direction. De quoi l'émoustiller, forcément... L'Architecte approchait.
Il devait se faire violence pour ne pas laisser s'épanouir un sourire carnassier dans la broussaille de se barbe.
Il marcha quelques temps au milieu du parc d'attraction, observant vaguement le paysage qui s'éteignait doucement, peuplé d'automates tremblants qui retournaient se terrer dans leur trou. Il avisa le ciel qui bleuissait comme après avoir été battu par la main d'un titan. Jeta un coup d'oeil sous un vieux chapiteau dans lequel se dépliait des contorsionnistes articulées aux visages tristes emmêlées l'une dans l'autre de manière grotesque ; puis lassé, il se posa simplement au pied de la grande roue, exhalant un bâillement en se frottant les mains. L'air était frai ici. Ce n'était pas grand-chose en comparaison d'Aérial, mais le voyage du paradis raté jusqu'ici et sa petite marche l'avaient échauffé. Il se sentait comme prêt pour combattre, à vrai dire, tout en circulations fluides et muscles détendus.
Posé tranquillement, il eut le loisir de suivre des relents d'agacement qui s'élevaient quelque part dans le parc, pas si loin. L'Architecte venait vers lui. Il était tout proche. Il était... Juste derrière. Bartel eut le temps de se tourner avant que l'autre ne commence à parler.
Il était assis en hauteur, suintant de mépris, d'irritation et de curiosité. Bartel le dévisagea, le dévorant du regard.
Alors c'était donc ça, le maître de ce monde ?
Un gamin éthique et chétif, aussi blême qu'un cul de vieux légume abandonné dans une maison de retraite. Même ses vêtements blanchis peinaient à contraster ; et à cacher sa maigreur maladive, qui lui rongeait les chairs en creusant jusqu'aux os. Mais pour pallier à son habillement en parfait camaïeu de blanc, la nature l'avait doté d'interminables cheveux d'un brun aussi profond qu'un riche terreau. Il apprécia ce détail et convint que la comparaison lui donnait du charme. Ses yeux étaient beaux eux aussi, à l'image d'un crépuscule romantique. D'un violet éclatant et dégoulinant qui avait l'air d'un feu d'artifice figé au milieu de sa face blafarde teinte seulement d'une paire de lèvres d'un rouge franchement sordide. Mais dans l'ensemble, il avait l'air d'un joli cadavre. Un corps qu'on avait vêtu en hâte pour l'enterrer. Exsangue, négligé et complète explosion de blancheur morbide.
Quel môme glauque. Il n'était pas déçu : les racontars avaient tort. Il était bien plus singulier et malsain en vérité.
Ses paroles, par contre, n'étaient pas celles d'un être rongé par la folie. Quelle bonne surprise ! On lui reprochait même ses visites intempestives avec une pointe d'humour acide. Que de bonheur. Il allait donc pouvoir engager la conversation avec son hôte si peu présent pour ses invités...
Oh, mais quel mauvais point. Triste événement ! Le gamin n'allait apprécier ce qu'il avait à lui dire.
Mais n'avait-il pas posé les questions lui-même ? 

« -… Qu’est-ce que tu peux bien trouver à mon chez-moi pour venir sans cesse y imposer ton envahissante présence ? Tu vois bien que le Parc est arrêté, ne va pas me dire que c’est pour me quémander un tour de manège… ? »

Bartel était déjà malicieusement enjoué à l'idée de lui en donner les réponses. De se confronter à ce scabreux Architecte sur lequel on jasait tant... Vraiment, quel honneur de pouvoir parler au fou dangereux le plus puissant des six mondes.
Il lui offrit son plus beau sourire. De quoi en inquiéter plus d'un.

-Heureux de constater que mon hôte est moins impoli qu'il ne le laissait paraître en m'abandonnant à ma solitude ; tu as fait l'effort d'apprendre mon identité... Merci bien. Je suis également honoré de ta présence. Enfin, ce genre de choses, pas vrai ?
Son tutoiement n'était pas étudié. Exaspérante spontanéité. Il étira les bras, haussant un sourcil.
Mais au fait, pourquoi cette distance ? Voilà une manière bien froide de m’accueillir. M'invites-à rester loin du toi ou à grimper pour t'atteindre ? Hmmm. Quelle interprétation cornélienne, n'est-ce pas ? Soupira-t'il avec un dépit feint, avant de l’abandonner derechef au profit d'un nouveau sourire. Je constate que ma réputation me précède une fois de plus. Même ici.
Il s'approcha de la nacelle, faisant mine de s'y diriger pour y grimper... Et passa en dessous, tournant le dos à l'Architecte l'espace de quelques secondes de marche, avant de faire volte-face à nouveau.
Mais je m'étends sur des sujets inutiles. J'attends de pouvoir répondre à ces questions que tu me poses depuis quelques temps déjà. D'où mes visites répétées. Je te cherchais Architecte. J'attendais ta venue. Vois-tu... Je suis intrigué.
Une lueur passa dans ses yeux. Il grimpa d'une traction habile sur le toit du petit bâtiment grisâtre et bariolé à la fois où se trouvait une manette inutile, qui dans n'importe quel autre parc d'attraction, aurait actionné la Grande Roue. Il s'y assit en tailleur,  mains sur les genoux. A quelques mètres de la nacelle où se trouvait l'Architecte. Il commença à parler sans sourire, avec un grand sérieux ; ce qui était probablement un mauvais signe. Pour eux deux.
Regarde autour de toi. Ce monde, là : tordu, brouillé et si pitoyablement minuscule... Mais si étrangement rosâtre et enfantin. Quel doux cocon, n'est-ce pas ? Ces couleurs pastels à gerber, cette petitesse ouatée et mignonne... On dirait l'antre mise en scène d'une attraction foraine. Tout ce monde me fait penser à un cirque, et toi tu en es la vedette. Le monstre de foire vers lequel se tournent les yeux, pointent les doigts. Une bestiole étrange qui intrigue et fascine... Et dégoûte. Quelle amusante créature que voilà. Quel drôle de marginal tu fais.
Il se fendit d'un sourire franc qui démentait toute la morgue acide de ses paroles.
J'aime ce monde, ce coffre à jouet éclaté. Ce rêve inquiétant dans lequel tu as décidé de te cloîtrer. Je ne vais pas dire que je comprends pourquoi, mais tout de même, il y a une certaine beauté dans tout ça. Une beauté flippante. A ton image. Tu m'as tout l'air d'un gamin dégénéré vu d'ici, tu sais ? D'un cinglé. C'est difficile de baser le jugement que je porte sur toi avec la simple image de ce monde-là, déclara-t'il  d'un air pensif, mais d'un autre côté, ne te connaître que par lui est intriguant. Excitant. Et puis, il y a l'effet de cette nouveauté, toutes ces surprises... Comment dire ? Je viens ici si souvent pour une unique raison, Architecte.
Il le dévisagea, toujours ce fameux sourire attaché aux lèvres. Comme s'il ne venait pas d’allègrement avouer à son hôte qu'il le considérait comme une créature démente et risible.
Je veux mieux te connaître. Voir ce qu'il y a au-delà de ce reflet à vomir de ton âme qu'est-ce monde. Depuis tout ce temps, je te cherche. En fin de compte, je me pose simplement la question : n'es-tu qu'une bête de foire ? Le malingre Architecte noyé dans sa folie, la pièce rapportée crasseuse qu'on ne touche que du bout des doigts ? Je pense que tu es plus complexe. Plus profond. Mais comment le savoir avec ce monde tendrement dégueulasse, ce trip louche d'un enfant complètement déphasé, pour seul indicateur ?
Son sourire s'élargit.
Je me demande simplement ce que tu caches, Architecte. La vie est faîte de rencontres et de départs. On se construit avec eux. J'ai envie de voir ce que m'apportera ma rencontre avec toi.
Petit silence. Il lorgna la chevelure de jais du gamin gangrené de folie qui lui faisait face... Et une étincelle de désir s'alluma au fond de ses yeux.
Par exemple, ces cheveux... Une vraie marée de terre. Puissante, coulante. De la boue. Du terreau. On pourrait planter des fleurs à l'intérieur. C'est incroyablement inspirant.
Il changea brutalement d'expression. Son sourire tomba, et ses sourcils se froncèrent. De nouveau sérieux, il termina son petit discours estomaquant sur une question aussi étrange inattendue.
Veux-tu devenir ma muse, Silver ?
Car lui aussi avait ses secrets, ce que l'on savait de lui, et ce que l'on ne savait pas. On connaissait le vagabond, le rebelle, le charmeur, le goujat, l'amant, le malveillant, le chaleureux et riant Bartel... Mais personne en onze ans, n'avait jamais vu l'artiste.
Personne en onze ans. Jusqu'à maintenant.
Et dans ses yeux brillait tout l'intérêt d'un homme dévoré d'inspiration pour son sujet adoré.

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Kairec <3
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Surnoms honteux: Bestiole; La Démence; Le Truc; La Mante Religieuse...
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MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Ven 26 Juil - 16:52














 ❝ Under Paper Moon ❞
"Si tu veux jouer il fait pouvoir suivre mon rythme. On se dépêche!"







Silver l’avait regardé le dévisager, lui avait d’ailleurs bien rendu. Il l’avait laissé monter sans rien répondre dans un premier temps, le laissant prendre ses aises. Il n’avait surtout pas à se gêner devant lui tiens… Qu’est-ce qu’il avait devant lui ? Un Architecte ?! Oh, trois fois rien, sans importance. Crétin d’Égaré. Et il souriait. Un sourire éclatant, trop pour être sincère. Mais que connaissait-il lui-même à la l’honnêteté après tout… ? Non… Il était semblable à un enfant vu d’ici. Un gosse turbulent dont le rictus criait haut et fort aux aveugles ne voulant pas le voir « Je vais faire une bêtise. ». Le Sixième le couvait de son unique œil visible, l’autre restant sagement en retrait derrière ses mèches couleur marrée d’encre. Des mots, encore des mots. De ceux qui comme un torrent coulent sans s’arrêter ni laisser le temps à l’interlocuteur de réagir. Pas de répit pour l’esprit de la Démence qui dans une plainte à peine audible se recroquevilla légèrement en avant dans un geste moue et mécanique, glissant furtivement ses deux petites mains sur ses tempes. Il n’appréciait pas tellement l’entendre critiquer ouvertement son monde. Mais ces paroles… Acides et pourtant douces comme du miel, l’éraflant dangereusement pour mieux l’enrober de spirales crémeuses… L’envahisseur était de toute évidence accoutumé à la parlotte avec les Architectes ou point de savoir les déstabiliser. Impressionnant. La créature ne pouvait que s’incliner devant sa maîtrise de l’éloquence, chose qu’il n’avait pas encore su entièrement intégrer.

Il n’était pas trop près, mais presque. Silver se plaisait à garder une certaine distance entre ses invités et lui. Non pas qu’il eut douté de sa suzeraineté en ces lieux mais les visiteurs pouvaient parfois se montrer… Plus agressif que convenu. Tout particulièrement ceux venant de perdre leur Essence et d’apprendre ce qu’il allait advenir d’eux de retour à leur vie sur Terre… La sirène foudroya l’importun enquiquineur du regard. Cet endroit n’avait rien de « pitoyable » et n’était encore moins « à gerber ».  Il avait créé ces lieux à la force de son esprit, incarnant son imaginaire en y concentrant toute sa force. Son Monde, c’était lui, son être, son fort intérieur adoré. Que pouvait-il y faire si tout n’était que ruine de chiffons usés ? Contrairement aux autres Architectes, il méritait son titre. Il avait engendré cette dimension et y était plus lié viscéralement que chacun d’entre eux. En retour, son lien avec ses Guides n’en était que plus superficiel qu’il n’y paraissait et sa puissance minime. Il n’avait aucunement l’intention d’épiloguer sur les origines de cette Ruine. Fin de l’histoire.

Le petit Créateur sursauta imperceptiblement lorsque l’adulte fit le rapprochement entre l’état de son Monde et celui de son propre être intérieur, qualifiant ce mélange morbide de termes bien trop triviaux et inquiétant pour l’esprit du jeune hermaphrodite. Excitant… Ce mot sonnait de façon si barbare et ses oreilles. Ce mot qu’on avait employé sans même le peser, trop de fois en s’enthousiasmant sur son corps offert en vengeance envers le vieux maître. Il ne voulait plus être attirant, ni séduisant, plus jamais. Il préférait être le Monstre Enfant qui se plaisait à éviscérer ces porcs… Ces Hommes. Il ne voulait plus être la jolie créature sur laquelle on s’extasiait tandis qu’elle restait là, bien sage sur les genoux de son propriétaire. Il avait balancé sa beauté d’antan au feu et s’était fait un malin plaisir de pisser dessus en bonne et due forme. Un rencontre ? Comme il était amusant à voir là ! Ce n’était pas une rencontre. Ce n’était pas une visite de courtoisie non plus ! Il n’avait nullement l’intention de lui apporter quoique ce soit, ou en tout cas rien de positif. Il n‘était pas perdu ! Il était… Il était… Désespérément seul. Il lui manquait, terriblement. Cet unique Homme à qui il avait su s’ouvrir…

Et celui-là… Celui-là était dangereux. Il ne rata pas l’étincelle d’envie au fond de son regard et dû se faire violence pour ne pas l’achever immédiatement. Il détestait ces orbes envieuses posées sur lui, crachait bien volontiers sur les cendres du désire charnelle. Cet Errant là, ce… Bartel était l’incarnation même de ce que Silver craignait et abhorrait le plus. Plus qu’un simple homme, il était de ceux qui n’avait plus d’attache, qui n’avaient plus peur de leurs instincts. Plus de morale en guise de chaîne. Encore plus dangereux qu’une sirène enragée… Contre ceux-ci, Silver n’avait plus pour défense que sa maigre réalité distordue. Il les aimait ces hommes-là, dangereusement, obsessionnellement et bien assez pour vouloir les briser de ses mains en représailles de sa propre douleur provoquée par un seul de leur représentant. Pan était un fauve aux crocs affutés qui en avait d’ailleurs fait sa réputation. Si la Démence avait jusque-là simplement froncé le nez à son évocation, il avait présentement un malaise qui s’insinuait dans sa colonne vertébrale osseuse. Dementia sembla encaisser ce changement dans l’attitude de son petit Roi et son ciel se barbouilla progressivement d’aquarelle plus sombre. La Lune en papier brillait plus que jamais.

Et le voilà à s’empourprer stupidement comme un coquelicot fleuri ! L’allusion sur ses cheveux de l’avait pas laissé indifférent si l’on considérait le soin qu’il avait toujours apporté à sa tignasse avant qu’elle ne soit rasée de près. Il n’espérait plus de compliment à ce sujet depuis sa fuite de l’hôpital et cette phrase carnassière qui vint se coupler à la promesse faite à October laissa dans sa tête un sinistre champ de bataille. Sans même s’en apercevoir, il avait glissé sa main dans la masse noire et à présent broussailleuse, tentant inconsciemment de part se geste se prouver que l’autre avait tort. Puis la question. La demande de trop qui le décontenança complètement, faisant battre ses interminables cils de charbon. Un Muse ? Pour la peinture ? Il n’était pas assez stupide pour se mettre nu sous le pinceau d’un inconnu, et encore moins celui-ci. Cette pensée fit naitre en lui une pointe de dégoût accentuée de curiosité malsaine. Il eut le réflexe de secouer la tête, dissimulant sa poitrine d’un bras, l’air de rien. Ah ! Comme il maudissait cet étranger venu détruire sa soirée et l’enterrer à coup de pioche. Comme il maudissait la moitié de sirène se baladant tranquillement dans son sang en continue et qui lui apportait son lot de désagrément comme l’incapacité de se nourrir comme un humain, le tout couplé à une libido sérieusement gênante pour un adolescent se voulant asexué et désintéressé par la chose… « Feindre » la folie et saccager son corps était encore la meilleure défense qu’il possédait, aussi bien face à cet énergumène qu’en face de tous les autres.

C’est en s’efforçant de soupirer longuement dans l’espoir de calmer ses pulsions meurtrière qu’il se décida à répondre, appuyant ses paroles d’un haussement d’épaule suivit d’un geste de main flegmatique. S’il le touchait… Il ne pourrait plus garantir sa survie.

« Difficile de ne pas entendre parler de toi, Pan. Tu fais tout pour être remarqué où que tu passes, mais il n’y a pas de quoi faire ici, n’est-ce pas… ? Ennuyer les Guides et copuler de droite et de gauche… Comme c’est Charmant… Sache mon cher qu’un bon invité ne s’impose pas. Un bon invité reste chez lui.»

Le reproche n’était en aucun cas sous-entendus mais bel et bien posé en évidence sous les yeux de l’agaçant Errant. C’est toujours dans cette optique que la sirène croisa les bras sur sa poitrine, signe d’un désaccord et d’un refus évident. Pourvu que l’imbécile connaisse un minimum le langage du corps sinon il risquait de devoir le supporter encore un bon moment. Ayant également croisé ses jambes minces, il fronça un sourcil, levant l’autre dans une expression contrarié. Pour qui le prenait-il… ? Un objet crasseux ? Une misérable chenille que l’on préférait piquer au bout d’un bâton pour pouvoir la poser plus loin ? Il était peut-être le petit dernier de la fratrie des Architectes mais il estimait avoir le droit au même respect que les autres. Ce petit rigolo s’amusait-il à tutoyer Willhem et Thétis ? Il en doutait sérieusement. Le fait qu’il tutoie Ephialtès en revanche n’était pas pour lui déplaire. Ce petit blondin et là n’était qu’un gosse prétentieux en fin de compte. Un vulgaire assassin de bas étage s’étant permis de s’approprier une couronne. Si Bartel appréciait tant d’ennuyer la population, il songerait à le mettre à son compte pour aller agacer un tantinet le maître de Tenebris. Pan avait, contrairement à lui et les cinq autres, la possibilité de passer d’un monde à l’autre sans devoir s’agenouiller devant les Guides du concurrent. Comme la nature était mal faite… Mais c’était le prix à gagner en échange d’une vie effacée après tout, c’était enfin de compte de bonne guerre. Note à lui-même, garder pour plus tard cette éventualité. Avoir un Égaré de son côté n’était en rien négligeable, bien au contraire. Un espion, un tueur… Tant de possibilité dans un seul être ! C’était merveilleux ! Un sourire passa en vitesse sur le visage blafard du petit être dans la lune avant qu’il n’en revienne à l’impétueux, tentant de garder une intonation ferme malgré le rire que l’on percevait dans sa voix.

« Fais-moi le plaisir de t’adresser à moi en d’autres termes. Tu es en présence d’un Architecte et je ne suis pas Berith au cas où cela t’aurait – malencontreusement – échappé. Pour un chien crevard qui n’a même plus d’Essence, je trouve que tu jacasse un peu trop. »

Volontairement violent dans ses mots, l’enfant se redressa enfin sur la nacelle, y faisant les cent pas sans se soucier de son perchoir qui se balançait gentiment sous son faible poids. L’index sous le menton venant parfois effleurer ses lèvres, il semblait pris d’une profonde réflexion, mordillant sa carmine inférieur dans un geste singulier et diablement séduisant, même pour un être aussi répugnant que lui.

« Me connaître ? Voyez-vous ça… Si tu voulais me connaître tu aurais aussi bien pu venir lancer des cailloux à ma fenêtre. Quitte à s’imposer, autant être romantique tu ne crois pas l’Errant ? »

Évidemment qu’il plaisantait… Évidemment qu’il lui aurait balancé une lampe ou un quelconque autre objet susceptible d’être douloureux si un beau soir ce fou était venu lancer des petites pierres à son carreau pour lui chanter une sérénade. Il aurait pu en être touché cela dit si son dégoût des hommes ne s’était pas tant exacerbé avec le temps, si  son corps n’avait pas déjà été envahi par d’autres images. Pivotant brusquement sur la pointe d’un pied pour se poster droit dans un mouvement digne d’un pas de danse chancelant, il resta là, droit comme un « i » à défier son interlocuteur du regard. Les yeux d’un fauve. Il aurait presque pu être beau… S’il n’était pas si… S’il était moins… Décidément, Silver n’arrivait pas à déterminer ce qui le troublait chez cette brute épaisse. L’habitude d’un corps plus fin, plus moelleux et plus insidieux, sans-doute. Il l’avait déjà pourtant presque oublié… Ou peut-être qu’il est ce que tu ne seras jamais, ce que tu ne pourras jamais obtenir. Il te fait peur parce qu’il représente tout ce qui t’es inconnu et inaccessible. Mais une fois ouvert, ça devrait te rappeler du commun, pas vrai Silver… ? Un bon point pour le Monstre. Mais il n’avait pas encore pour projet de dévorer celui-là. Pas encore… Sa viande devait de toute façon être désagréable en bouche. Trop épaisse, trop coriace… Quelle horreur ! Une vraie teigne à tuer, cela allait sans dire. Balancé contre un mur malgré les crocs, trop maigre, trop faible, pauvre de lui…

Mais ses pas l’avaient bien conduit ici en quête de réponses. Si la Démence consentait à lui donner, il n’aurait plus aucune raison de rester… Et qui sait. Cet Égaré devait avoir un éventail de relation aussi large que sa silhouette, et peut-être un moyen de retrouver sa Feuille d’Automne préférée. Oh si seulement il savait… Mais la question ne pouvait pas être posée immédiatement. L’amuser, lui répondre, l’occuper pendant ce temps. Après-tout, s’il venait juste pour faire… Connaissance… Silver pouvait bien se montrer un minimum conciliant. Il acquiesça doucement du chef, faisant jouer ses ongles entre eux dans de petits bruits agaçants et sonores.

« Cependant tu as raison sur un point… Je suis un peu plus… « Profond », que ce que tu peux entendre de la bouche des autres. D’ailleurs, j’aimerais savoir qui à jasé sur mon compte à ton oreille… ? Pas Berith, ça m’étonnerait. Mais je vois mal auprès duquel des quatre autre tu pourrais aller chercher des informations de cet acabit. Entre celle perdue sur son petit nuage, la glace à la menthe, celui qui ne décroche jamais un mot et l’autre là… Pas franchement les meilleurs confidents n’est-ce pas ? Alors laisse-moi deviner… Tu as été tirer la cravate de M’sieur Lapin ? Non, il t’aurait sûrement mangé. Ta viande doit être coriace mais je suis sûr mais pour un Lapin de cette taille… »

Son discours commençait à s’échapper, devenant incohérent et plus léger. C’était bien souvent le cas lorsqu’il abordait le sujet d’Hellish. Comment demeurer convainquant à s’attardant sur le cas d’un lapin en costume… ? Personne n’en était capable et surtout pas lui. Pas de toute que l’hybride en question lui aurait pincé les oreilles s’il avait pu lire ses pensées. A propos d’oreilles… Oui, c’était bien tout ce qui l’avait toujours fasciné chez cette créature ! Sa fourrure si douce et si blanche le rendait bien plus adorable qu’inquiétant aux yeux du jeune Architecte qui voyait en lui plus une peluche géante qu’un supérieur hiérarchique. Bien entendu il savait pertinemment que garder cela pour lui valait mieux s’il ne voulait pas recevoir les foudres de l’Esprit de la Ville qui en plus d’être doté d’un sérieux à toute épreuve ne semblait pas avoir été conçu pour capter l’humour. Mais Hellsih demeurait l’être qui l’avait sauvé de la captivité et lui avait fait prendre conscience de sa véritable nature. Il n’avait pas peur de ses yeux rouge éternellement figés, ni de sa… Tête, peu conventionnelle. Venant d’un désaxé, cela n’avait rien de surprenant. N’importe qui d’autre aurait craint le Lapin Blanc en le croisant au détour d’une ruelle. Restait ses véritables intentions. Pourquoi administrer cette Guerre Froide inter-mondes ? Par ennuie peut-être… Peut-être en tirerait-il quelque chose à la fin… La sirène se fichait éperdument des dessous de ces guéguerres. Les règles préétablies lui convenait pour le moment très bien, comme aux cinq autre. Hellish n’était rien d’autre qu’un immense Lapin, voilà tout.

Mais personne ne voulait voir les choses comme lui. Tout était pourtant plus beau, moins compliqué. Personne ne voulait voir à travers les yeux de ce petit être fantasque et cela arrivait parfois à le navrer quelque part. Il avait pourtant trouvé son âme-sœur. Ou il était tout du moins persuadé. Elle était encore seulement un peu aveugle. Pas vraiment enfin de compte. Mais mieux valait le laisser croire et espérer un temps. Il décrivit un vague moulinet de la main gauche, signifiant un détail sans grande importance.

« Alors oui… Je suis la pièce rapporté du lot. Il faut dire que mon chez-moi n’a que six ans. Il est encore plus jeune que toi, bien que cela ne soit pas bien compliqué. Je me ferais une place en temps voulu. Mon Monde est très joli, c’est mon avis. Il ressemblait déjà à ça quand je m’y suis retrouvé la première fois, alors qu’est-ce que j’en sais ? Tout ce que je peux te dire, c’est que je le connaissais déjà viscéralement par-cœur. Je l’ai imaginé. Tout ce que tu vois ici sort directement de là-dedans. »

Aussi changeant que la météo, l’hermaphrodite bondit enfin de sa nacelle, rencontrant le sol de la cabine sur laquelle s’était perché Bartel en espérant certainement mieux le détailler. Se redressant de toute sa pâle hauteur qu’il espéra bêtement impressionnante, il posa sur l’Errant deux améthyste en fusion tintée de sauvagerie lugubre. Il avait changé d’avis. Qu’il aille au Diable, et ses questions indiscrètes avec. S’il avait atterrit sans même un crissement de douleur, ce n’était pas pour rien. Pan n’était en présence d’un humain, qu’il se le rentre dans le crâne. S’il avait jusque-là campé sur ses position, cherchant à éviter à tout prix le contact physique, c’est telle une vermine rampante qu’il se faufila jusqu’à l’adulte, postant son visage à quelques centimètre à peine du sien, arqué en avant comme le corps d’un automate abandonné là. Ses pupilles s’étaient rétractés au maximum, intensifiant le violacé de son regard et conférant à son visage une étincelle de folie supplémentaire.

« Qu’est-ce que ça peut bien te faire tout ça, Pan ? Qu’est-ce que l’avis d’un fou peu bien apporter à la satisfaction d’un saint d’esprit ? Alors quoi… ? Les patients dirigent l’asile ? Ce n’est plus l’heure du thé ? Ah ! Quelle horreur ! Mais tout le monde est fou ici et TU es l’intrus, l’envers du décor. N’inversons donc pas les choses et allons du plus compliqué au plus simple.  Le plus dur dans tout ça c’est que… Le Mal est déjà fait, sinon cet endroit ne serait pas ce qu’il est, tu le sais. Inutile de chercher à comprendre la logique même des choses qui ne le sont pas ici-bas. Alors maintenant, Pan, vas-tu enfin FERMER TON INSUPPORTABLE CLAPET ?!»

Les paroles s’enchaînaient, glissaient comme du poison sur sa langue serpentine. Corrosifs, malveillants, hurlé dans un crissement hystérique. Il l’aurait volontiers déchiré mais préféra se redresser brusquement, manquant de peu la collision entre leurs deux fronts avant de s’éloigner quelque peu, les bras en l’air à brailler des insanités au ciel et à tous les automates ayant encore le malheur de traîner dans le Parc alors qu’il piquait sa petite crise de colère. Caprice d’enfant. Son discours irrationnel signifiait qu’il commençait à perdre pieds, comme cela lui arrivait bien souvent lors d’un stresse intense. Cet individu avait certainement provoqué une brusque monté de tentions, pulsant dans les veines du petit Architecte grognant, grinçant. Quelques filaments de cheveux s’étaient perdus entre ses groseilles. Un automate grotesque passa par-là. Il n’avait pas de visage, seulement quelques bandelettes enroulées autour de sa tête elle-même prisonnière d’une cage à oiseau. Il se traînait mollement, l’une de ses jambes ayant été troquée contre une béquille, le conférant une démarche hésitante parfaitement stupide. Loin d’être attendrit par l’allure handicapée de l’être ridicule, la Démence lâcha un soupire, se massant les tempes. La poupée ne manqua pas d’être quelque peu interloquée, perdit sa vitesse de croisière avant de s’étaler lamentablement sur le sol.

Ceux-là… Ils étaient déjà tous là à son arrivé ici et n’avaient pas désemplies. Ils ne le dérangeaient pas vraiment. Ils n’étaient d’ailleurs heureusement pas doué de paroles, ni même de conscience. Ces… Choses, passaient leur temps à déambuler et à se livrer à d’étranges spectacles dans sur leurs scènes improvisés. Ils cillaient à peine à la présence d’un étranger. L’unique chose capable de les faire un tant soit peu réagir était leur jeune Architecte. Le petit brun avait déjà tenté de se faufiler lors de leur représentation macabre, curieux de connaître ces êtres peuplant son monde. L’animation avait été pitoyable. Troublé par l’aura de leur propriétaire, ils s’étaient emmêlés entre eux avant que la plupart ne s’effondrent sous ses yeux blasés au possible. Il ne comptait certainement plus sur eux pour le divertir… Les bas-fonds d’HellishDale étaient en soit bien plus intéressants ! Les vices humains… A la fois si répugnants et si fascinants ! Dire qu’il avait toute l’éternité devant lui pour les voir évoluer, pour les observer se noyer dans leur noirceur… La Terre n’était pas si différente de Tenebris en fin de compte. Il avait quitté un enfer pour un autre. Tout deviendrait bien plus supportable lorsqu’il retrouverait les bras de son Automne, il en était persuadé. Peut-être un peu trop. Son expression perturbante se modifia imperceptiblement pour revêtir son costume d’incertitude.

Même ici, dans son monde, son reflet d’âme personnel, il avait peur. Il ne cesserait probablement jamais d’avoir peur. Il laissa à nouveau échapper un long souffle, glissant amèrement une main dans sa chevelure, se radoucissant presque aussitôt
Bartel n’avait pas tort quant à ses cheveux qui avaient pourtant perdus leur splendeur d’entant, bien qu’il ait repoussé courts. N’importe quel écrivain aurait probablement rêvé de pouvoir tremper sa plume dans l’encre de ses mèches noir, mer obscure pleine de promesse d’inspiration. N’importe quel peintre aurait adoré y puiser sa gouache, tenir ces volutes sombres au bout d’un pinceau ou jeté là sur le côté d’une toile. Mais avec ses quelques cheveux restant chatouillant à peine son cou, il ne pouvait plus vraiment prétendre au titre d’égérie.

« Ta… Muse ? Tu t’es cogné un peu fort, l’Errant… ? J’ai n’ai pas l’intention de me lancer dans quoique ce soit avec toi, tu as ta réputation et que préfère m’y tenir. »

Il ne voulait pas poser, se dévoiler. Trop de honte, beaucoup trop… Honte de son corps, honte de ses os, apparaissant sous sa peau là où aurait dû s’épanouir des courbes appétissantes. Honte furieuse de tout son être, de ces murmurent léchant les parois de son crade comme la langue langoureuse d’un amant. Il ne voulait plus être le bijou de qui que ce soit, l’adorable petit pantin que l’on posait gentiment dans un coin avant de le faire danser pour le bon plaisir de l’assemblée. Mais… Mais il avait bien un moyen de détourner tout cela. Oui… Il avait les pleins pouvoirs ici après-tout ! Frappé d’un sourire radieux, l’Enfant se redressa, posant une distance entre eux sans prendre le risque de tomber de la petite cabine. Ses bras décrivirent deux grandes ailes de part et d’autre de sa maigre anatomie dans un geste joyeusement enfantin. Dementia venait de se réveiller, un crissement semblant provenir des profondeurs d’un abysse ébranla le calme ambiant, provoquant un léger tremblement dans les fondements de la Grande Roue qui, lentement, se mit à tourner à nouveau.

« En revanche… Si c’est l’ennui qui te gagne, et puisque je suis visiblement un si mauvais hôte, je peux réanimer le Parc pour toi ! »

Puisant son énergie dans l’âme même de son créateur, le Parc revenait à la vie, s’éveillant d’un long et douloureux sommeil. Fracas de ferraille, résonance du métal. Sans même avoir touché une seule manette, il avait remis en état de fonctionnement chaque petite attraction ? L’effort lui avait coûté. Moins que l’utilisation de sa télékinésie, certes, mais tout de même. Il aurait rapidement besoin de repos et de chaleur. Ce n’était qu’un mince prix à payer pour prouver à ce gêneur l’étendue des pouvoirs de la pièce rapportée… Bondissant en bas de la cabine sans même prendre la peine de s’inquiéter pour la dentelle dévoilée de ses dessous, il gambada jusqu’en bas des escaliers de la roue, se retournant une dernière fois vers Pan, agitant les rubans de sa robe de nuit. C’était en quelque sorte une invitation. Un défis lancé du bout des lèvres, sourire mutin. Silver ne l’attendit pas indéfiniment et commença déjà à se détourner, entonnant une comptine à demi-mots pour réveilleur en douceur les derniers vestiges de sa Ruine pastelle.

Twinkle Twinkle Little Star
How I wonder what you are...





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Cadow
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Dernière édition par Silver SilentCry le Dim 10 Nov - 1:44, édité 3 fois
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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Dans un coin de carnet
Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Ven 2 Aoû - 0:32

Le monde chantait d'une voix grondante... Métallique et profonde, claquante comme le fouet et incisive comme une lame. Elle poignardait au cœur, cette mélodie, pénétrait les entrailles et retournait tout le fatras visqueux qui s'y enroulait dans une farandole immobile d'organes enserrées. Rien de surprenant : cette bulle rosâtre qu'était Démentia frémissait doucement, enfin. L'immobilité malsaine du lieu avait laissé place au mouvement qu'on avait oublié de lui inscrire. Le ciel couleur d'hématome avait pris une teinte poisseuse qui n'était pas sans rappeler les éclaboussures d'une mine de stylo-plume tordue.
Cette giclée-là devait avoir été vraiment immense pour colorer tous ces cieux purgés de nuages.
Bartel riait à gorge déployée sur son toit branlant. Le bruit se mêlait plutôt bien à la mélodie funeste que jouait le Parc de son côté, en craquant sordidement comme une vieille dame qui se redressait. Quelle étrange comparaison quand on songeait que ce monde était entre tous le plus jeune... Et cependant, on ne trouvait pas plus décrépis, même en Ténébris. Une vraie ruine. Une ruine colorée, joliment émaillée d'attractions bariolées et possédant un charmant jardin surréaliste, mais une ruine néanmoins. Chaque débris en était passionnant. Certes pas de civilisation perdue comme en rêvaient tous les gosses avides d'aventures, qui clamaient haut et fort pendant un temps de candeur vouloir devenir archéologues- mais il y avait quelque chose de tout aussi fascinant ici. Démentia était plus empreint que n'importe quel monde d'une puissante humanité : il était issu du délire catatonique d'un gosse déjà perturbé. De ce fait, il ne s'était construit qu'à partir d'un esprit... Plus ou moins humain. C'était là ce qu'il fallait en retenir avant tout. Un monde créer de toute pièce pas une conscience humaine, issu d'une entité pensante qui avait édifié son empire d'ombres sur une existence probablement obscurcie de sang... Pas étonnant qu'il soit si tordu, dénaturé.
Et magnifique.
A sa manière, il n'était qu'une oeuvre d'art aux dimensions astronomiques. Le sublime rejeton d'un artiste qui s'ignorait. Bartel en appréciait les qualités inspirantes, il aimait l'idée d'évoluer dans l'esprit cristallisé d'un être vivant. Il y avait même un plaisir malsain à s'imaginer évoluer en l'âme d'autrui, à pouvoir jouer les voyeurs en épiant les pensées et les secrets d'une personne démunie ; ici, le voyageur se sentait plein de puissance. Alors même que ce monde était des plus dangereux, imprévisible et échappant à toute logique... Il avait l'impression d'y être intouchable. Pas qu'il méprisa l'Architecte qui avait accouché de cet enfant monstrueux qu'était Démentia, mais il pouvait voir à travers lui l'être en question. Le monde en lui-même disait beaucoup, avant même qu'on rencontre son créateur. Il était beau, étrange et poétique... Dangereux, tordu, voilé d'une innocence crevée et boursouflé d'une violence dormante, sur laquelle on tombait à chaque croisement ; ces automates sans âmes qui vaguaient à leurs vaines occupations avant de se figer et de mourir, cette brutalité distillée joliment dans la maison éclaboussée d'un silence morbide... A qui savait observer, ce monde était une débauche de violence. Une violence muette et discrète qui se faisait toute petite derrière des froufrous roses et des bijoux en toc. Maquillée par la dépouille d'une candeur décédée, cachée sous un terne substitut de rire décomposé. Démentia était une enfance parodiée, tordue, malmenée. L'écrin de velours poisseux d'un esprit torturé. Le danger s'était travestit, mais il restait présent. Ici dormait la folie, ne demandant qu'à s'éveiller. Il ne lui manquait qu'un prétexte.
Qu'un homme comme lui par exemple. Bartel. Celui qui n'avait ni demeure ni cocon ; celui qui se moquait des murs et des gens enfermés. Il était la liberté, la sauvagerie, la pulsion brutale qui saisissait les cœurs pour l'amour, la mort, le bonheur et la peine. Que pouvait-il représenter pour Silver, l'Architecte dément enfermé dans son corps et son esprit à la fois ? Ce monde n'était qu'un fantasme matérialisé après tout. Le sien même. Il vivait dans son propre inconscient érigé en nids affreux et bigarré ; Démentia était sa prison autant que son antre. Ce monde était un abîme. La protection d'un enfant traumatisé contre l'extérieur, la barrière plongeant en profondeur qu'il avait élevé pour tenir à l'écart l'univers qui l'avait engendré, le faisant si plein de douleur et de violence. Vivre en son propre inconscient ne pouvait qu'être malsain. Silver était en prison, quoi qu'il fasse. Il croyait pouvoir le cacher... Mais Bartel avait l’œil aiguisé. Il avait suivi chacun de ses gestes, épier le moindre mouvement.
L'Architecte n'était pas à l'aise dans son corps. Plus encore sous des yeux avides comme les siens. Pas qu'il trouva le gamin particulièrement beau, malgré la fragile joliesse qui s'accrochait en lambeaux à son corps éthique, mais l'étrange androgyne avait éveillé en lui une autre sorte de faim. Toucher ce corps devait sûrement être agréable ; tous ces creux inscrits dans la chair blanche, la longueur de ces doigts trop maigres, l'ossature exposée de son visage entouré d'un écrin de moire luisant, encore humide d'une toilette récente... Un érotisme macabre qui l'émoustillait à sa propre surprise. Silver était différent. Cela lui plaisait. Mais ce n'était rien au vu de la fascination artistique qu'il ressentait à son égard. La créature n'était pas belle. Elle n'avait rien d'un canon de ce siècle ou des précédents- ne lui manquait que l’œil larmoyant pour aller habiter un songe gothique aux pourpres froissées. Pourtant, une certaine poésie se dégageait d'elle, nonobstant chaque détail révulsant de son être blafard. Le chasseur ne lui portait pas d'intérêt ; seul comptait la matérialité affreuse et exotique de l'Architecte, au diable le reste... Et puis, il y avait l'artiste inavoué qui se faisait morceau de fer, attiré par l'aimant gargantuesque qu'était Silver. Tant de possibilités ! Il était laid. Assurément. Mais quel puissant esprit animant cette carcasse dégoûtante... Débridé, sauvage... Au-delà même de la raison. De quoi s'assurer quelques frissons variés pour les mois à venir. C'était un os rare sur lequel se faire les dents ; le plus drôle étant que le terme d'os désignait à merveille sa nouvelle proie.
Mais une question se posait, maintenant que tremblait le monde autour de lui. Quel genre d'animal traquait-il ? Il l'avait su dangereux avant de venir, et même maintenant face à ce gamin chétif chiche de chair, il ne faisait pas l'erreur de sous-estimer l'adversaire qu'il s'était choisis. C'était un Architecte. Un Architecte fou, au sens commun du terme, qui était encore par trop mystérieux pour qu'il puisse avoir la moindre avance sur lui. Il apprenait sur le tas en réalité, analysait dans le moment et développait sa science de la nature humaine en l'instant présent, face à son sujet d'étude. Il avait beaucoup réfléchit avant d'être abordé par sa proie, mais... L'heure de vérité ne venait que maintenant. Il pouvait s'être trompé. Ce n'arrivait que rarement, mais c'était une possibilité ; et cela faisait partie du jeu. A vaincre sans périls on triomphe sans gloire, n'est-ce pas ? Bartel ne s'était pas soigneusement préparé. Il avait flâné en développant sa pensée jusqu'à maintenant. Tout ce qu'il croyait savoir de l'Architecte se confirmerait... Ou s'infirmerait. S'il avait eu raison, il pourrait mener la danse- en partie. S'il avait eu tort... Advienne que pourra.
Silver resterait-il la proie, ou ferait-il de son impertinent invité son propre gibier ? Excitante perspective de situation retournée. Certes, dangereuse mais... N'était-il pas ici pour prendre des risques également ? Les autres Architectes ne lui opposaient pas une franche résistance. Il en serait autrement avec Silver, c'était certain. Mais un des deux finirait par consentir à céder un peu de terrain, et tout l'intérêt était de savoir lequel. Bartel était trop doué à ce petit jeu là pour ne pas envisager de perdre ; il savait que sa confiance le pousserait à lâcher des paroles de trop. Cependant, il avait l'expérience de son côté... L'Architecte serait retord, délicieusement difficile à faire ployer, mais il était jeune et cette confrontation lui raflerait ses premières passes dans le genre de joutes qu’affectionnait tant Bartel. Un vieux loup face au rejeton mutant de la meute. L'empirisme vaincrait-il la puissance brute ? Un pari scabreux. Soit ce qu'il y avait de plus excitant. D'autant qu'il n'était pas démuni ; son atout magique ne pouvait pas être considéré comme négligeable dans une situation pareille... Il lui donnait une longueur d'avance. Pour peut qu'il soit réactif.
Il avait laissé tourner les effluves qui s'éparpillaient de l'Architecte autour de lui sans réagir jusqu'à maintenant, tout au plaisir de les nommer. Curiosité, dégoût... Envie. Colère. Un ouragan de sentiments qui s'arrachaient à la carcasse ternis du gamin pour venir lui griffer l'âme. Il encaissait, consciencieux à les éplucher froidement. Son discours avait fait réagir l'Architecte plus encore qu'il ne s'y était attendu ; de quoi le ravir franchement. Silver ne le savait pas, mais son indésirable invité pouvait sentir tout ce qu’il taisait- ou travestissait simplement. Ses paroles étaient autant de détails ajoutés à un dialogue plus pur. Pour Bartel, les mots n'étaient devenus qu'un langage du visible, l'atout vulgaire. L'empathie surnaturelle qui avait compensée le rapt sauvage de son Essence caractérisait les individus mieux que leurs paroles. Elle allait directement au fond des choses, décelait le noyau qu'on tentait d'enrober pour en cacher la nudité sans fard. Pas de mensonges, d'inhibition... Seule la réaction pure et instinctive inhérente à toute interaction sociale. C'était voir au-delà des apparences, comprendre mieux que n'importe qui d'autre ; détenir le pouvoir de percer à jour chaque individu qui lui faisait face. On ne pouvait pas le duper à moins d'être totalement dénué d'émotions... Et ce n'était le cas de personne, n'est-ce pas ?
Il était tout puissant quand il s'agissait de rapport social. Pourtant il ne calculait rien. Il avait simplement ce don inné, cette compréhension instinctive étayée d'un pouvoir qui lui était tombé sur le cœur un beau jour dans l'hiver d'Aérial. Et ses propres réactions étaient tout aussi dévoilées que si chacun avait eu le pouvoir de percer une hypothétique carapace. La franchise absolue qu'il avait adopté était autant une de ses forces qu'une faiblesse...Ici, elle l'avait mise en situation dangereuse. Amusante, mais dangereuse.
S'il avait enfin arraché un soubresaut à ce monde immobile qu'était Démentia avec de simples paroles, il se demandait bien quelles conséquences auraient ses actes...  Il n'avait pas l'habitude d'y porter d'attention. Mais peut-être était-il temps de faire preuve d'un peu de prudence ? Non ? Que nenni. Ce n'était pas dans ses habitudes. Au diable le calcul. Quel intérêt face à Silver de toute manière ? N'était-il pas fou ? On ne construisait rien sur la folie. Surtout pas de plan. Non... On pariait dessus. Avec insolence. Et cela, il savait le faire.
L’égaré bondit de son toit biscornu. Il se réceptionna sur le sol poussiéreux accroupis, un sourire léonin aux lèvres. Il braqua son regard de fauve en chasse sur le gamin. Le salaud lui avait déjà tourné le dos ! Pensait-il pouvoir lui échapper si facilement ? Bartel jeta un coup d'œil aux nacelles qui farandolaient joyeusement dans la nuit noire crayonnée de lumière par une Lune bouffis et fardée ; finalement, les voir tourner était mille fois plus sinistre que de s'abrutir devant leur immobilité déprimante. Le tout n'était pas exempt d'une beauté franchement malsaine. De quoi plaire aux plus tordus... Qu'avait donc déclaré l'Architecte plus tôt ? "Mon Monde est très joli, c’est mon avis." Rien de surprenant. Malade mental. Charmant malade mental. Aimer ce monde dégénéré et inquiétant, c'était se complaire dans la boue de ses propres excréments. Démentia n'était belle qu'en raison de sa laideur aux yeux de Bartel ; et puis, le nom du monde parlait de lui-même... Rien de très saint à attendre de cet univers, ni de son créateur. Il aurait donc dû ne lui porter aucun intérêt et dédaigner les lieux. Cependant, envers toute logique, quelque chose l'y attirait, sans qu'il ne puisse mettre le doigt dessus. Il avait donné quelques raisons à Silver avec son petit discours acide, mais ce n'était pas tout. Il y avait là ce qu'il était en mesure d'expliquer- le reste persistait à se couvrir d'ombres. Une préoccupation plus obscure qu'il n'avait pas voulu départir de son mystère sur le moment l'avait poussé à venir rôder ici... Il avait son nom sur le bout de la langue, mais il ne le prononçait pas. L’Égaré ne l'était pourtant pas dans son esprit ; c'était un refus de sa part. Tout net.
Tabou. Son seul tabou. Celui qu'il se faisait violence de franchir. Cette unique barrière dans sa vie, cette chape de ténèbres qui tombait occasionnellement sur sa vie, pour peu qu'il se donne l'occasion de tourner les yeux vers son passé en évoquant sa faille unique. Elle était- chut. Non. Il fallait taire certaines vérités. L'ombre pouvait être rafraîchissante, elle avait ce pouvoir de préservation si rassurant... Pourquoi vouloir la déloger ? Elle était bien à sa place.
Mais pourtant, sa mémoire... Au milieu de l'orphéon joué par le monde éveillé, de toutes ces notes débridées qui tournaient et frappaient, éclatées dans l'air en moues souriantes sur visage, il était sonné, presque engourdis. Derrière le grincement métallique et les bruits électriques des disjoncteurs qui se remettaient en marche ; le son des ampoules qui grésillaient puis crevaient en gerbes de verre au-dessus des stands ternis par le temps. Évanescent, fascinant- illusoire. Le son des violons qui pleuraient au milieu des souvenirs enlacés.
Il fallait leur échapper, à tout prix. On ne pouvait supporter les sanglots longs des violons de- poésie en rempart. Récite pour vivre. Implacables, les vers s'imposent et claquent, foutent des bourrasques au coin de ses yeux pour en refouler les étoiles qui veulent tomber sans droit de passage.
 
 


 
Laisse toi bercer par les mots. Le monde n'a pas d'emprise puisqu'il y a déjà tant en toi... Enterre les souvenirs dans ta chair ; t'as une belle gueule de cimetière, pas vrai ? Toute cette broussaille sur ton visage. Ce sont les fleurs fanées qui ont cessé de s'ouvrir- il y a longtemps. Des asphodèles poussent entre tes songes épanouis, pour masquer tout ce qui ne t'as pas suivi dans ton vent de liberté, ce qui est resté là-bas, à mourir.
Souviens-toi. C'était il y a longtemps. Tu as écris quelque chose comme ça un jour. Qui parlait de toi et de tout le reste, du changement tout fringant qui avait bousculé ta vie. Si, regarde, cela faisait un an, et toi t'étais là, du duvet sur les joues, un peu paumé et franchement seul dans ton coin de taverne tout au fond de Neverland.
 
 
Les jours se brûlent à ma mémoire. Ils se font cendres dans mes pensées- immolation du temps. Couché de soleil, aube rosée, vous n'existez plus. Vous êtes mortes dans l'éternité.
J'ai posé mes yeux sur le parquet et j'y ai vu de la lumière. Cet instant était beau, le plus beau d'entre tous. C'était une flânerie sur le sol, et une flaque de soleil sur le bois. Sublime simplicité.
Alors j'ai décidé que le monde cesserait de tourner, qu'il n'y aurait plus de secondes, ni de minutes ; encore moins de jours ou d'années. J'aurai dix-sept ans pour toujours. Je ne grandirai pas. Je vais vivre un dimanche à jamais. Ce sera mon existence. L'éternité. L'éternité ou rien.
Mais pour trouver l'éternité, j'ai dû trouver la mort.
J'aurai dix-sept ans pour toujours, dans la pierre gravée de ma tombe. Dix-sept ans pour toujours, dans le corps luisant des vers. Dix-sept ans dans les fleurs, dans le vent ; dix-sept ans, dispersé dans le monde, tout proche de chaque vie qui brûle.
Dix-sept ans et l'éternité- loin des étoiles, mais profond dans la terre.
 
 
C'était il y a longtemps. Dix ans. Mais ça brûle toujours si fort dans ton cœur...
 
 
Pourtant il faisait comme tous et chacun. Il tentait de fuir. Il se divertissait de sa souffrance en se donnant d'autres priorités, s'inventait une vie pour enterrer l'ancienne avec de nouveaux visages, d'autres lieux familiers.
<< Tout compte fait, tu n’étais qu’un homme. Aussi cruel qu’eux. L'oublie est une blessure qu'on s'inflige à soi comme aux autres. J'ai tailladé grand cœurs ce soir-là. Et je regrette si peu. Et je regrette tant. Quelle triste blague. >>
Tragi-comédie de sa vie qui ne faisait rire personne et pleurer que dans l'ombre. Il ne prit pas la peine de s’appesantir sur le hasard douteux qui plaça dans son chemin un automate au masque rieur, dont une des mains métalliques lui tendait une face plastifiée défaite, trop largement affaissée. Il attrapa le simulacre de visage au passage et se contenta d'un sourire féroce pour le destin moqueur. Il était en chasse, aux diables les doutes, les regrets. Pour l'heure, il se jouerait de tout. Après tout, n'était-il pas en pleine représentation ? Le monde, ici, était assez étrange pour sonner franchement faux. Avec un peu d'audace et un brin de folie, on lui donnait pour murs ceux d'une scène de théâtre. Et une pièce faisait vibrer les planches en cet instant même.
Mille figurants absurdes dans la fête foraine ; ces automates qui se relevaient dans la poussière et souriaient au vide dans les wagons du train fantôme, plongeant quelque part au milieu des entrailles noires d'une attraction parée de lumières cireuses. Entassés, emmêlés, éparses- dispersés dans l'espace pour figurer la foule.
Deux rôles principaux, pour deux acteurs de choix. Celui du gavroche fuyard et famélique pour un Architecte à la réputation malsaine qui promettait d'empirer. Et à l'homme fait qui s'amusait de tout en ne courbant le dos que pour soleil et vent ? Allez savoir. Il pouvait être héros comme antagoniste. Lui avait tout un panel de rôles à sa disposition. Pour la forme, restreignons le un peu ; tour à tour Arlequin et Scaramouche, il déliait sa langue agile pour le plaisir du publique... Mais n'était-il pas trop franc ? Il manquait de fourberie.
Abandonnons la Comédia Del Arte. Elle n'était pas, et de loin, suffisante à cette pièce. Le théâtre n'avait de toute manière plus monopole sur les acteurs- et si tout cela n'avait été qu'un film ? Little Nemo in Slumberland. La suite d'un cinéaste qui surfait sur la vague des contes et histoires gaies avilies par une volonté farouche d'assombrir des récits qui n'en avaient pas besoin. Un film magnifiquement dénaturé. Enfance souillée de mille et cent pauvres adultes.
Vraisemblable. Synopsis balancé sur le net- choc. Un nom de plus souillé abominablement par l'effet de mode.
 
 
Némo a dix huit ans. Alors que sa mère meut, le jeune homme cherche à retrouver son enfance en faisant appel de toutes ses forces au monde de Slumberland. Mais le pays a bien changé, alors même qu'on l'avait cru sauvé. Et si les ténèbres n'avaient pas été abattues ?
De retour à Slumberland, Némo tombera des nues en découvrant la mort du bon roi Morphé et se joindra à la rébellion menée par sa vieille ami, la belle princesse de Slumberland qui cherche à venger son père, sauver son pays et retrouver son trône...
 
Horrible, et pourtant si proche d'une hypothétique réalité. N'en restait pas moins que ce mauvais remake supposé n'aurait pas fait tâche ici. Dans ce carnaval des ombres, on aurait pu donner la paternité de Démentia à quelque cinéaste épris d'une esthétique Burtonienne qui- stop.
Quelle importance ? Foutu égarement.
Bartel courrait dans le Parc, un sourire léonin déchirant sa face barbue. Les ampoules grésillaient et clignotaient autour de lui, accrochés en guirlandes frémissantes au-dessus des stands hantés par quelques automates malformés. Elles jetaient des ombres décomposées sur son chemin, illuminant la nuit plus sordidement qu'autre chose. Des pop-corn grisâtres sautèrent autour de lui du torse métallisé d'une créature sans jambes. Une fillette articulée au visage de poupée russe tomba sur chemin, déversant le contenu de son crâne en bois sur le sol. D'autres automates minuscules en sortirent- sarabande miniature.
Barel sauta pardessus comme un fauve franchissant un obstacle. Il aurait fait un bon lion de cirque- manquaient les cerceaux enflammés.
Au loin, Silver disparut soudainement derrière la porte de sa maison. Et l'impertinent voyageur stoppa alors sa course. Rien ne servait pas de courir. Il souffla fort, l'oeil avisé animé d'un éclat féroce. Prédateur, il approcha en marchant de l’édifice rosâtre. Misérable petit gremlin ! Il l'avait tout droit conduit à son antre, en terrain sûr. Ici, il pourrait le faire tourner en bourrique comme bon lui semblait. Ruse diabolique... La chasse virait à son avantage.
Avant d'oser entrer, bravant la barrière insolente -car ouverte- qu'on lui dressait, Bartel se remémora la colère soudaine de l'Architecte, cette explosion d’incohérence et de folie. Que se passerait-il si la prochaine venait ici ? Il ne pourrait pas fuir aussi facilement qu'à découvert. Et quels étaient donc les atouts cachés de Silver ? Il avait forcément un pouvoir lui aussi, sa carte maîtresse. Impossible de la connaître cependant... Il allait devoir faire sans.
Bartel tourna la poignée. Il n'arriva pas à prendre ce danger au sérieux. Il était trop excité à l'idée de jouter contre un nouvel Architecte ; trop amusé par la perspective de jouer avec cette fascinante créature... Trop intrigué par l'étrange besoin de la découvrir qu'il ressentait. Il voulait vraiment en savoir plus. Il voulait. Parler. Simplement parler. Pour une fois il n'était pas question de coucher avec qui que ce soit, de frôler la peau et d'inviter au contact.
Il y avait quelque chose qui clochait ici. Qui lui soufflait des notes de violons chimériques aux oreilles, qui poignardait son cœur mentholé.
<< On a été bambins tous les deux au pays des coquelicots qui ne fanaient jamais. C'était pour grand-mère, tu t'en rappelle ?, et les histoires de maman sur elle qui racontaient les champs enflammés de juin à septembre. Je me souviens, et le son des violons qui pleuraient. Et les poèmes jetés sur ta figure.
 
Flotte sur l'eau couleur de miel
comme les jours sur le temps
 
Il roule dans le ciel
avec les nuages
et brille comme les astres
sur le satin du soir
 
Flotte doucement
sur les flots dorés
flotte sur l'or des journées
qui n'en finissent plus
 
Il est des jours sans fin
où se déploient toutes les beautés
et sur ta peau aujourd'hui
des fossettes
lumineuses
extensions d'un sourire 
 
Flotte bel enfant
et ne porte jamais
ton doux regard candide
sur demain qui approche
 
Mais demain n'existe pas ici. J'ai trouvé notre havre... Pas vrai Orcynie ? >>
Il avança dans un couloir trop chargé. Des lustres en laiton au plafond, des poupées abandonnées sur le sol, dans leurs jupons froissés. Des meubles qui ne servaient à rien, un papier peint immonde- trop de portes.
Une seule ouverte. Bartel marcha jusqu'à elle, et entra, avec une nonchalance à peine affectée, à l'intérieur de la pièce.
Salle à manger. Trop grande et trop vide. Pas convivial pour un sou avec sa table si longue... Sur laquelle était couché l'Architecte. Qui l'observait, souriant. Un éclat dangereux dans le regard.
Bartel sentit son sourire fané. Le gamin avait pris une pose lubrique sur la table, ne dévoilant rien, mais invitant à tout chercher soi-même. C'était un coagulum vénéneux de colère, de folie, et de violent désir. Il voulait que son invité approche. Le touche. Morde à l'hameçon. Il voulait un prétexte pour dévorer l'impudent chien errant. Mais le cabot n'était pas sot ; se faire les dents sur ce sac d'os ? Même toute la fascination artistique du monde n'aurait pas suffi.
Pas quand il sentit l’écheveau marécageux, sordide et acide à la fois, des émotions qui hantaient la carcasse maigre de Silver. A l'image de sa demeure et de son monde, trop... Quelque chose.
Trop malsain.
Bartel approcha du cadavre offert, étalé. Il resta un instant debout à la fixer, le sourcil lourd, la mine grave. Comme s'il allait entreprendre une action plus pesante que n'importe quelle autre de sa vie.
Et il s'assit, comme une montagne qui s'éboule. Il posa un poing, l'air sombre, sous son menton habillé de barbe. Puis se mit à sourire d'un air désabusé.
 
-Alors. Quoi ? Maintenant je suis censé te sauter dessus et te violer sauvagement ? Quelle triste réputation j'ai là, soupira t'il avec un soubresaut amusé des lèvres. Voyons Silver, tu me connais si peu... Range les brindilles pâles et cassantes qui te servent de jambes dans ta robe de chambre. Et ne jouons pas à cela, veux-tu ? Il n'est pas question de séduction ce soir.
Il haussa un sourcil.
A moins que tu ne le veuille ? Ce serait pour cette raison que tu es venu à moi ? Pour te faire prendre la croupe contre la grande roue ?
Il sourit, carnassier, en se frottant la barbe.
Zut alors. On dirait que je n'ai pas été assez entreprenant. Tu voulais que je t’apprenne Silver ? Tu ne connais pas grand-chose à la vie, hein ? Toi, ce sont les ombres et la mort. Il te fallait du sang chaud et un homme qui s'assume pour t'instruire de certaines petites choses ? Non ? Non. Un petit oiseau me dit que non.
Il les sentait. La colère. La haine. La honte. Bartel cessa de sourire ; nonobstant quoi son expression n'en était pas moins provocante.
Je vais être clair, Architecte. Tu ne m'as pas laissé le temps de répondre tout à l'heure. Alors je vais le faire maintenant : hors de question que je rampe devant toi. Tu penses que je ne respecte pas Berith parce-que je sais rire avec lui ? Tu as tort. Il a mes faveurs, et toi pas, c'est tout. Vraiment, j'admire ce monde ; c'est un sacré morceau. C'est beau, dans sa laideur. Mais il y a quelque chose qui me chiffonne fortement. Quelque chose qui rend ta morgue ridicule. Veux-tu savoir quoi, Architecte ? Veux-tu connaître ta plus risible facette ?
Il se leva d'un coup. Les pieds de la chaise raclèrent contre le sol, brisant le silence de la maison ; son dossier cogna le mur dans un bruit mat. Il posa les mains sur la table, et se pencha vers la terrible créature, le monstre qu'on craignait et brocardait à la fois à mi-voix dans les cinq mondes où tant de rumeurs courraient sur le sixième Architecte... Il lui avait demandé qui parlait tant de sa royale personne ; et derechef, avait pensé aux puissants. Mais tous les mondes n'étaient pas aussi vides que Démentia : le peuple aussi parlait. Beaucoup.
Bartel dévisagea la face maigre de son vis-à-vis. Il le sentait sur le point de lui sauter au cou pour en arracher la trachée gluante.
Tu ne connais rien Silver. Enfermé dans ton monde- ton inconscient. Tu te complais dans cet univers étriqué, tu te dorlote grandement dans ce petit cocon moelleux qu'a tissé ton esprit malade, et c'est bien, vraiment, je suis très heureux pour toi, mais je me pose quand même une question. Qu'attends-tu ? De devenir papillon ? Ici ? Laisse-moi rire. Tu ne vaux pas mieux qu'un porc qui se roule dans la boue, se vautre dans ses propres merdes mélangées à la fange. BOUGE-TOI !
Il fit claquer ses paumes sur la table, et se redressa vivement.
Je n'ai pas créé de monde, je ne suis pas puissant. Je me moque des Architectes, d'Aérial à Ténébris ; je me moque d'Hellish et de ses plans scabreux. Faîtes comme bon vous semble. Je n'ai pas besoin de vous. Je suis LIBRE. Et c'est rageant n'est-ce pas ? Car tu ne seras jamais libre. Prisonnier de ton esprit. De ton monde. De ton corps.
...
Oh ? On dirait que j'ai touché juste ?
Il haussa un sourcil, inquisiteur et retomba sur sa chaise collée au mur.
Figure-toi que je vois bien au-delà de ta folie. Je sens aussi. Je sais quand je fais mouche. Et je sais que je suis tout ce que tu ne seras jamais. Tu t'inhibes, tu te caches, tu-
Il cessa brusquement de parler comme frappé par la foudre. Sa moustache tressauta. Il laissa retomber sa tête contre le mur. Et se mit à rire. A rire comme un dément, à rire si fort et si brusquement que c'en était un outrage à cette demeure inquiétante. Il y fit entrer toute la chaleur du monde ; une belle journée d'été et des gens heureux. Le spectre d'une atmosphère, qui, on le sentait, il pouvait souffler n'importe où.
Même ici. Même s'il elle ne tenait pas entre ces murs maquillés.
Son rire retomba, et il se tourna vers l'Architecte, qui avait changé de position. Recroquevillé, prêt à sauter, ou bien...? Peu importait. Il lui décocha un sourire amusé.
Non franchement. Qui je suis pour te faire la leçon ? Pour venir te bassiner avec ça ? Hein ? Ton psychiatre ? Je n'ai pas à analyser ton esprit, ton monde et tout ce foutoir. Tu en es fier ? Parfait. J'ai mon propre avis là-dessus. Pour ce que j'en sais, aucun de nous deux n'a envie de parler de tes problèmes. Ni des miens.
<< Changeons de sujet. Tu dois franchement te morfondre ici, non ? Laisse-moi te raconter des histoires.
Il se leva, tourna sa chaise, et se mit à cheval sur elle, les bras croisés sur le dossier, la tête reposant dessus.
J'ai une vie plus remplie que la tienne, je serai prêt à le parier. Et plus intéressante aussi. As-tu déjà vu les autres mondes, Silver ?
 
Lui aussi était inconstant. A sa manière. Lui aussi était fou.
D'une folie douce et apaisante, qui faisait bondir les cœurs.


-Ecrit sur cette musique perturbante

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MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Mer 7 Aoû - 20:51














 ❝ Under Paper Moon ❞
"Hurlant en silence son propre chant de misère..."







Parce qu'au final, il est sûrement un peu fou, ce gosse, cette jolie hirondelle au plumage nuit noire. Parce qu'il était aimant, parce qu'on ne l'était pas en échange. Parce que la voie de l'échappatoire et toujours la meilleure quand le sourire menace d'exploser en déluge de hurlements. Crier... Crier c'est mauvais. Crier fait peur à Alcide. Crier rompt le silence dans les bras de sa noiraude. Mauvais mot, mauvais endroit, mauvais moment. Bartel allait souffrir.

C'est ce que Silver avait décidé sur un coup de tête en commença à arpenter le Parc de son pas aérien. Il glissait, il voletait. Une ombre plus inquiétante parmi celle des machines et des poupées, percées de centaines de fissures qui laissaient passer la clarté de la Lune. Un milliard d'étoiles de crépon éclatant dans un ciel de gouache, filtrant parfois au travers de leurs orbites vides, de l'arrière éclaté de leurs crânes dénués d'humanités. Un enfer infantile aux tristes nuance d'innocence arrachée. Son Monde. Son Lui. Ce petit « cocon », comme l'avait si bien qualifié l'intrus. Ce petit nid de soie et de cendres qu'il aimait rejoindre lorsque les nuits passées dans ce squat crasseux à dormir dans le ventre ouvert d'un cadavre ne lui convenaient plus. Quand ces effluves d'alcool et d'herbes lui montaient un peu trop à la tête. Laisser l'adulte se reposer pour mieux apaiser Le Monstre. Mais les choses n'étaient pas à leur place ce soir. Ou en tout cas d'une façon plus étrange que d’ordinaire. Il ne se sentait ni l'un, ni l'autre cette nuit. Bartel n'en éveillait aucun... Non. Il animait les deux. La colère qui mordait, attendrie par une douceur mesquine, laissant poindre de charmantes manières pour mieux attiser sa grâce, pour mieux montrer les crocs. La créature s'était faite si retors de cruauté et de sensualité que Bartel s'était permis d'osciller entre vérité et stupidité.

Se croire puissant et maître ici était une erreur de taille. Penser qu'il sera facile d'effleurer la faiblesse lorsqu'on arpente un esprit désaxé... Un Monde aussi changeant que la brise du mois d'Octobre, aussi instable que son Origine si horriblement incarné dans le corps d'un soit-disant enfant. Ici, l'Errant n'avait nulle part ou aller, nulle par où se cacher. Il ne polait qu'avancer des arguments sur des suppositions perdues dans le décor, se lançant d'un une joute verbale dangereuse et susceptible de mort plus ou moins prématuré. Il l’imaginait faible, prêt à se briser au premier doigts enroulé autour de sa gorge, prêt à éclater en morceaux à la moindre tirade bien placée... Quelle regrettable méprise. C'est mal de chercher à faire pleurer les petites filles, Bartel. C'est mal de leur tirer les cheveux et de vouloir soulever leurs jupes dans la cour de l'école. Un jour, l'une d'entre elle finira bien par briser l'ossature si fragile de ton crâne contre le mur des toilettes. C'est joli cette aquarelle rouge sur la faillance blanche non... ? Silver était de ces petite là, à ramener des écureuils crevée avec le sourire aux lèvres, persuadée d’offrir le plus merveilleux des cadeau de fête des mères. Une petite minute... Qu'est-ce qu'une mère au juste ? Maman... Maman... Maman = Silver, pas vrai ? Sinon qui viendrait s'occuper de sa fille chérie et des deux autres. Retrouver papa ne serait pas si difficile, et faire crier sa vilaine maîtresse non plus... L’Égaré. D'abord lui. Trop bavard, trop braillard, trop grand, trop Homme.

Pourtant le porc avait raison sur un point. Un détail qui avait tendance à échapper à la jeune Sirène. On ne reconstruit pas une enfance sur de la Ruine réduite en poussière. La résultat n'en serait que déformé, altéré. Parodie de l'Innocence, vengeance personnelle et sans grandeur sur une virginité volée. La faute à qui... ? Au cadavre du vieux... ? Et peut-être un peu à Enjyu. Et peut-être un peu à October. Et peut-être un peu à toi. Est-ce que tu te souviens de son visage... ? Toujours pas. A quoi bon... A quoi bon courir après un mirage. Un bad-trip déformé par l'oublie... ÉVIDEMMENT qu'il était emprisonné dans ce nid, à se noyer dans sa guimauve au point de friser l'indigestion. C'était évident. Tout le monde l'avait bien compris TOUT LE MONDE. Qu'il le laisse être heureux ainsi. Qu'il le laisse se préserver de l'extérieur autant qu'il en était capable. Se recréer une candeur à partir de souvenirs effacés pour tenter de ne pas sombrer. Il ne pouvait pas être fort et affronter l'horreur sans un substitue d'enfance. Il en était incapable. Que Bartel aille se faire foutre et crever en tombant de la Grande Roue. Putain de merde, oui, qu'il aille au diable. Son Monde était affreux, glauque, un engeance putride de sirop au goût de vomissure, une rejeton mal formé qui restait encore sa seule barrière contre le vide. Tout plutôt que la chambre d'hôpital.

Là où les murs moelleux l'empêchent de partir. Là ou le tissu blanc enserre ses bras, l'empêche de griffer ses seins, de s’érafler les joues. Là où les médicaments le font partir loin, aux frontières de la folie. Jolie pellicule de souvenirs en sépia. Plafonds décrépis, tâchés d'auréoles sales et brunes. La Démence préférait à cette aseptisation glauque les effluves romantique des nuits passées sous les lampadaires d'HellishDale, les sons d'amour étouffé dans les entrailles noyée d’hémoglobine d'un être qui rend ses derniers spasmes. Puis ils perdaient leur chaleur dès que la vie avec quitter leur peau. Ils devenaient immobiles, froid. Silver se sentait à nouveau seul. Il ne pouvait pas aimer ces cadavres dénués de fièvre. Trop glacés... Les yeux ouvert sur la dernière contemplation d'un néant qui n'appartenait qu'aux morts. Parfois, la sirène aurait aimé les suivre de l'autre côté. Ce qu'il y aurait trouvé était à tous les coups bien plus beau qu'ici. Mais il devait vivre, encore un peu. Son Automne devait bien être vivant quelque part... Pitié. Qu'il le fasse se sentir femme ou homme, dans son corps, quelle importance ? Rien qu'une fois encore. Qu'il lui donne à nouveau la sensation d'une petite part de bonheur, quelque par de cette pourriture humaine. Oublier un peu plus, rien qu'une fois, juste une nuit pour ne pas penser à cet amoncellement de gosses drogués, de violence sanglante, de personnes souillées... Ces nuits là n'appartenait qu'à eux, contemplant les étoiles du plafond pour mieux s'endormir loin de cette merde stagnant dans les rues. Foutue monde qui part à la dérive. Il n'y avait passé que six ans mais... Déjà, il comprenait qu'ils courraient tous à leurs perte. Bénis soit les habitants des autres mondes, les Architectes et les Égarés venu trouver de meilleures horizons. A moins qu'elles n'en soient que plus terribles... ?

Bartel aussi n'avait fait que fuir en passant de l'autre côté. Il était en soit aussi couard que lui. Qu'il continue de sourire derrière sa faiblesse. La chute n'en serait que plus vertigineuse. Car qu'était Silver finalement si ce n'est une chimère de plus dans une illusion grandeur nature ? Un maître du jeu aussi puissant qu'Hellish sur son propre terrain. Et tandis que la machinerie infernale se remettait en marche comme un cri de nouveau né difforme, le jeune Architecte filait entre les automates et autres étrangetés propre à son petit chez lui. Ses pieds nus se posaient à peine sur le sol et il donnait l'impression de voler, sautillant sans même sembler être atteint par la gravité, les bras croisés dans son dos tout en chantonnant sans cesse. Ses paroles étaient entrecoupées de son rire enfantin à chaque fois qu'il se retournait pour s'assurer que l'invité ne reste pas trop à la traîne. Comme un temps différent, propre à chacun de ces deux êtres. Comme si l'Errant se retrouvait piégé dans un un cycle plus lent, le poussant à effectuer des gestes ralenti face à la petite créature que se paraît d'espièglerie. Bartel semblait rêver. Il était absent, courant sans même en avoir conscience ; perdu dans la mélasse de ses souvenirs tandis que sa proie gagnait en vitesse et en agilité. Ils étaient finalement si semblables, à avoir enterré leurs enfances de la sorte pour s'emprisonner dans un substitue sinistre... Les Corps pour Bartel, la Folie pour Silver.  L'instinct contre la fureur. Les paris sont lancés.

Rendu jusqu'aux portes de sa maisonnette rose pâle, il entrant sans plus cérémonie et sans prendre la peine de refermer la porte derrière lui. Cette fois, il ne l'enfermerait pas dehors, mais à l'intérieur. Attendre le loup qui souffle, souffle sur la maison. La lumière oscilla à peine à son passage, les poupées posées sur les meubles, elles, restèrent immobiles. Tout était parfait, bien en place, comme toujours. Le Pink Palace était l'unique petite tâche d'ordre maniaque dans ce chaos. Le semblant d'équilibre au cœur de ces lieux tourmentés. Silver tira doucement sur le nœud qui refermait le col de sa chemise de nuit, le laissant s'écraser au sol comme une piste pour attirer un chien de chasse. Ce n'était qu'un test, rien de bien méchant... Si Bartel était trop stupide, trop brute, en revanche... Le diplôme risquerait d'être dur à accorder. On ne reçois aucun examen avec la carotide arrachée. Il s'était allongé sur le ventre, les jambes relevées, laissant sa langue se piquer à l'une de ses canines. Dangereux érotisme, volupté morbide aux accents de rouge carmin perdu sur le visage de cette poupée grandeur nature. De quoi le confondre parfaitement avec le décors. Un être tout en ambiguïté sexuelle et qui savait parfaitement en jouer. La mémoire peut effacer les visages, mais pas les vieux mécanismes. Perdues sous ses longs cils d'encre, ses améthystes se posèrent à peine sur Bartel lorsqu'il entra dans le salon, vomissant un flot d'invitation plus ou moins explicite....

…. Alors quoi... ? Monsieur faisait la fine bouche ? Il n'aurait pas été le premier à essayer et à lamentablement rencontrer une mâchoire avide de chaire fraîche. Peut-être l'avait-il sous-estimé ce corniaud après tout... Il savait faire du tri entre ses repas ? Quelle belle plaisanterie de la part d'un chien errant nourri aux ordures ! Si Silver avait une aversion bien ancrée pour son corps asexué, il n'avait pas pour autant l'habitude qu'on le délaisse au profit d'une discussion aux accents acides. Déçu de ne pas se faire les dents sur l’Égaré... ? Peut-être. Frustré de ne pas avoir eu de bonnes raisons d'abattre sa colère... ? Complètement. Un instant. Depuis quand avait-il besoin de raison ici ? Les autres Architectes ne se privaient pas de leurs petits caprices en terme de respect après-tout. Willhem et son foutue complexe d'infériorité de fils illégitime, Ephialtès et ses fantaisies en sucreries... Des baffes se perdait. Déjà au sommet et s'offusquant de détails futiles. La Démence avait cependant tendance à oublier qu'il était le seul des six à pouvoir répondre à ses lubies d'un battement de cils à condition d'être dans son monde. Ici, son imagination déglinguée était toute puissante. S'il l'avait désiré, il lui aurait été autrement plus simple d'obtenir Bartel de gré ou de force. Mais ce genre de plaisirs ne l'intéressaient pas. Pas avec lui. Pas avec ce qui lui semblait être un monstre, un géant au corps trop poilu et aux mains trop calleuses. Il n'incarnait que trop la limite infranchissable, sa crainte de l'inconnu. Et pourtant... Dans les bas-fonds de son esprits... Une sensation violente viscérale. Cette putain de libido de sirène, toujours à guetter, à griffer insidieusement ses tripes, à vouloir le guider vers de tendances égoïstes. Sa part humaine contrebalançait son instinct, fort heureusement, mais il était toujours là à chuchoter des insanités à son oreille.

Mais là... Là il eu le mot de trop, l’Égaré vagabond. La langue bien pendue que la créature allait se faire un plaisir d'arracher, avant de le regarder s'étouffer avec les restes. La prose vulgaire se frayant un chemin par ses oreilles en pointes, se fracassant contre toutes les parois de son crâne. Lentement mais sûrement, ses pupilles ne devinrent que deux mince fentes perdus dans une lune mauve. Ses groseilles s'étaient entrouvertes d'elles-même, laissant à peine poindre deux petites perles d’ivoire blanchâtre. Un râle suffoquant résonna dans sa gorge tandis qu'il se redressait, raide comme un pantin. La honte battait la mesure contre les os de sa cage thoracique à mesure qu'il se représentait involontairement la scène. L'imagination était d'autant plus fertile qu'il n'était pas ignorant de ses activités. Moins qu'il ne voulait bien le faire croire. Mais le barbu avait raison. Il n'avait besoin de personne pour lui apprendre cela. Et surtout pas de lui. Un Roi fou s'était chargé de son éducation et un petit enfant de l'Automne avait fini de la parfaire. La chose en elle-même pouvait s'avérer aussi douloureuse qu'agréable, tout dépendait d'avec qui... Il restait toujours peu bavard et intimidé par le sujet. Bartel l'avait très, très, mal engagé. Qu'il se taise. Qu'il la ferme.

« Ton petit oiseau je lui arrache les ailes en prenant tout mon temps et je m'essuie les pieds dessus avant de te le foutre dans la bouche. »

Réponse froide, aussi agréable qu'un glaçon posé dans le dos par surprise. Le visage de l'Architecte était incliné de sorte à ce que l'Errant puisse lire toute l'aversion luisante dans son regard à l'évocation d'une quelconque activité sexuelle. Il continuait, le bougre. Il se penchait vers lui, comme vers un enfant... La main de la sirène se fit plus vile et vint empoigner rudement la barbe de l'aîné, l'emprisonnant dans une poigne de fer insoupçonnable pour un si petite être. Forçant l'impudent à baisser la tête, il s'arqua en avant pour se mettre à sa hauteur, demandant sur un ton trop doux pour ne pas être corrosif de rancœur et de tout un tas de promesses plus ou moins sordides.

« Tu crois sincèrement que je me serais abaissé à ça... ? Ah ah... Non... Certainement pas. Ce que je connais de la vie ? En quoi ça te regarde l'Errant ? J'en ai vu plus que ce que tu ne crois. »

Bartel pouvait en déduire ce qu'il voulait. L'adolescent lâcha la masse mal rasée, toujours debout sur la table de sorte à arriver presque à la hauteur de l'arrogant Égaré. Il ne s'arrêtait pas, jamais. Il était comme tous ces autres humains en se pensant différent, en était persuadé de sortir du lot. Mais au fond, il n'en était qu'un autre reflet identique. Trop bavard, trop envahissant, à vouloir fourrer son foutu nez partout, à fouiller dans les moindre recoin de l'intimité d'autrui pour son petit plaisir personnel. L'homme était une pourriture et Bartel l'un de ses plus fervent représentant. Cette fois c'est la crinière fauve qui fut attrapée sans douceur par les petits doigts fins, tirée en arrière pour dévoiler la gorge dans un angle impossible. Au-dessus du visage de l’ermite s'était ouverte une gueule béante hérissées de quatre dents plus affûtées que les autres, prête à se refermer sur la chaire disponible d'une façon potentiellement douloureuse. Mais il n'en fit rien, trop aveuglé par une envie de répliquée, perdu dans un haine si intense que les seuls mots qui purent éclater de sa voix rauque furent :

« Je ne veux RIEN SAVOIR. VAS T-EN ! VAS T-EN ! »

Il cru le lancer plus loin en le lâchant mais sa force n'ébranla même pas la montagne qu'était cet inopportun.  Un bond de ses jambes souple le conduisit près de sa place habituelle à table, près à attaquer si cela s'avérait nécessaire. Il lui faisait mal. Avec ses remarques, avec ses accusations. Non... Il n'avait jamais prétendu pouvoir devenir plus resplendissant ici. Il avait seulement voulu trouver un nid... Un cocon assez épais pour le protéger de tout ce qu'il connaissait déjà. L'autre pensait-il qu'il était si simple d'affronter le monde quand il vous a déjà en partie éraflé ? Il enviait sa naïveté, dans un sens. Cette facilité à sortir, à gambader partout sans crainte de jugement et de se brûler les ailes. C'est pourtant ce qui allait arriver tôt ou tard. Peut-être l'Errant en avait-il déjà conscience et préférait rire au nez du destin... Peut-être. L'Architecte dément suffoquait, ses joues se teintant de sang pulsant sous sa peau, non pas par gêne. Comme un enfant que l'on gronde, la petite bête retenait sa respiration, agité de soubresauts alors que son regard devenait humide de larmes prêtent à éclater. Sa gorge lui semblait être un charbon ardent et le moindre paroles lui ferait perdre la face une bonne fois pour toute. Cacher tout ça sous des mèches de suie. Étourdie par une vérité trop brusque, il dû mordre l'intérieur de sa joue si fort qu'il sentit le goût métallique du sang se répandre sur sa langue. Était-ce trop demander à cet énergumène de la ménager un peu ?! Il n'était qu'un adolescent perdu, embrouillé par sa nouvelle puissance et déboussolé par une perte. Des souvenirs qui ne revenaient pas pour couronner le tout.

Il était devenu plus large que haut, se prostrant au sol dans l'espoir d'échapper à ces vérités dérangeantes. Dans un élan de déraison, ses carmines s'entrouvrirent pour laisser échapper un vague fredonnement, espérant ne pas entendre le poison de Bartel. La pièce s'était effacée dans un atmosphère lourde, chargée de pulsations électrique comme la veille d'un cataclysme. Ils étaient tous deux tellement ancré dans ce tableau grand-guignolesque qu'ils peinaient sans-doute à s'en apercevoir, mais un regard extérieur aurait immédiatement été conscient de l'ambiance devenu plus menaçante, de la lampe qui oscillait doucement, l'air de rien. Un bourdonnement sinistre tapa contre ses tympans lorsque l'adulte évoqua son corps. Il ne savait même pas de quoi il parlait... Il ne savait pas ce que cela pouvait représenter, d'être à jamais enfermé dans le corps d'un enfant, sans jamais espérer pouvoir changer. Il ne savait pas... Il ne savait rien... Il n'était pas né dans ce corps trop pâle, trop frêle, affublé de deux appendices mammaires dont il ne comprenait même pas l'utilité. Il était Homme lui. Complètement. Il ne comprendrait jamais. Il ne connaîtrait jamais la sensation d'être un adulte enfermé dans un corps trop étroit et inconvenant. Sale ignorant moqueur. A être persuader de connaître son sujet sur le bout des doigts. Il ne l'avait même pas effleuré qu'il se targuait déjà de connaître chaque parcelles de son esprit. Il s'en ventait... Avait-il donc tant besoin d'éloges dans sa misérable existence... ? Assez. Le vase n'avait que trop débordé. Dans un sursaut de rage, l'Architecte se redressa, tapant ses poings serrés sur le bois brun de la table.

« TAIS TOI. »

Un souffle court, des yeux fous à se perdre dans leur colère. Mais pas seulement. Tout au fond... Une pointe de regret, de jalousie et de douleur. L'Errant ne pouvait pas le juger sur une chose qu'il ne vivrait jamais. Il ne pouvait pas lui reprocher d'avoir voulu trouver un compromis à sa situation invivable. Un masque pour ne plus être à vif.

Desserrant ses poings, il remarqua brièvement les petits croissants de lune formé par ses ongles contre sa paume. Ses mains tremblantes entamèrent une course mal habile dans ses cheveux noirs avant de descendre sur sa nuque. Enfin... Enfin il la fermait. Sa respiration encore agitée fit volter quelques mèches filandreuses tandis qu'il posait sur l’Égaré un œil débordant d'un trop plein de sentiments encore en pleine pulsation dans ce corps mince. Laisser retomber la pression trop étouffante... L'une des ampoule du lustre avait éclaté lorsque la sirène avait hurlé, mais la lumière était toujours présente dans la pièce à son plus grand bonheur. L'obscurité aurait certainement signé son arrêt de mort. Ou en tout cas l'éclatement de la mince barrière retenant la folie dans son joyeux petit crâne. D'où pouvait provenir la lumière ? L'électricité... ? Quelle importance. Dementia ne répondait à aucun sens logique. Il riait, à s'en décrocher la mâchoire... Imbécile. Il n'était pas l'esprit omnipotent ici, l’atmosphère apportée ne serait qu'éphémère, et ce dès que Silver aurait retrouvé un peu de force. L'air de rien, la brusque utilisation – involontaire – de son pouvoir lui avait méchamment vrillé le cerveau. Il fit descendre ses doigts aux ongles peints d'encre écaillée, massant ses tempes endolories, les paupières closes. Il n'était pas si laid à voir là, attirant dans sa détresse. Il en jouait, d'ailleurs. Tout était si facile, dans l'obscurité d'HellishDale. Donner la mort était une chose si simple en fin de compte...

Soupirant de lassitude, le jeune Télékinésiste du se soutenir à la table de ses maigres bras pour avancer avec lenteur jusqu'à L’Égaré. Manquant de s’effondrer dans un premier temps, de dangereuses fourmis dans ses jambes. Sa voix éraillée s'éleva dans la pièce, sombre et presque attristée.

« Qu'est-ce que tu sais de tout ça... Tu pense être l'incarnation même de la liberté Bartel... ? Tout ça parce que tu rejette cette ville et son esprit... ? Laisse moi rire... Tu n'est qu'un enfant. Un enfant qui se refuse à grandir. Tu aurais une place toute tracée à Neverland.»

Sa présence était loin d'apaiser le Maître des lieux qui avait pourtant retrouver un semblant de calme. Sa fureur latente était toujours là, bien sûr, mais reléguée à un second plan, le dévorant gentiment de l'intérieur sans intervenir. Il en avait déjà trop fait. L'Architecte s'arrêta à la hauteur de l'envahisseur, s'asseyant à demi sur la table pour observer l'invité sans trop fatiguer son corps déjà amoché par l'effort mental conséquent. La soirée ne serait pas de tout repos... Son hystérie avait cependant laisser place à quelque chose d'autrement plus sain. Il semblait un peu plus posé, pas tellement moqueur ou mauvais dans ses propos. Seulement réaliste. Bartel ne voulait pas comprendre qu'il était lui aussi l'un de leurs enfants, à bien y regarder. L'un de ces gosses né du passage entre les mondes, un rejeton des voyages.

« Tu agis d'une façon aussi puérile que moi. Alors oui, qui est tu pour faire la leçon à quelqu'un qui pourrait te briser la nuque en un battement de cil... ? Tu n'est libre que parce que tu as bien voulu t'en persuader, imbécile. Que serais-tu sans nous, que tu méprise tant, aujourd'hui ? Rien de plus qu'un grain de sable sur l'immense plage d'HellishDale. Tu ne t'es pas forgé seul, tu as eu besoin de nous, malgré tout ce que tu pourras dire pour le nier, toi aussi tu n'es que le rejeton lépreux de sa machine. »

Les mots n'étaient pas volontairement blessants, pour une fois. Silver savait reconnaître ses torts, mais aussi être honnête avec autrui de temps à autre. Jusqu'où pouvait aller le concept d'honnêteté pour lui qui portait constamment un masque de porcelaine taillée sur-mesure... ? L'heure n'était plus à la mesquinerie. Bartel n'en restait pas moins un invité épouvantable, assit sur sa chaise comme sur une monture. Aucune éducation et trop de liberté. Regardez donc le résultat... La Démence songea l'espace d'un instant qu'il serait plaisait de perdre du temps à lui enseigner quelques bonnes manières, mais à quoi bon ? Tout serait aussi vite emmagasiné qu'oublier. Il devait lui-même avouer que sans la pratique régulière des attitudes humaines, il retournerait à l'état sauvage, à crapahuter à quatre pattes comme cela lui arrivait encore régulièrement. Pour lui, Hellish était un Dieu immuable, irremplaçable. Il avait pour cet être inquiétant une admiration teinté d'affection légèrement étrange, malsaine selon certains. Le Lapin l'avait sauvé, non... ? Mais ça, l'aîné ne pouvait pas le concevoir.

Il ne lui en voulait plus réellement. Après tout, les Egarés n'avaient pas la plus enviable des existence. C'est tout naturellement que ses mots s'enchaînèrent à lui suite sans intention de blesser, quoique potentiellement heurtant pour la personne du géant qui ne s'était pas privé de lui envoyer ses quatre vérités à la figure.

« Mais au fond... Cette arrogance, ces activités inutiles dans lesquelles tu te noie... ? N'est-ce pas un bon moyen de te persuader que tu es heureux... ? Il y avait des gens, non ? Avant... Oui, quelque chose me dit que oui. Des gens que tu essaye d'oublier dans ta foutue débauche, mais qui te grifferons les entrailles jusqu'à ce qu'HellishDale décide de te rappeler à ses abysse. Tu n'es vraiment pas un bon acteur Bartel. Mais si tu n'es pas capable de t'en apercevoir alors...»

Il avait haussé une épaule, ayant son propre avis sur la chose dans tous les cas. Puis il s'était levé, sa légèreté ayant laissée place à une fatigue pesante. La sirène passa derrière l'humain au passé effacé, se glissant dans son dos pour poser une main frêle sur ses yeux d'eau stagnante, enchaînant sur un sujet un peu moins effrayant.

« Ah vraiment ? Plus remplie je n'en suis pas sûr. » Il souleva finalement sa main. « Plus intéressante peut-être. »

La table encore vide il y avait quelques secondes s'était garnie d'une argenterie fine et de plusieurs plats plus ou moins appétissants. Il lui suffisait d'y penser, non... ? Quitte à subir un invité un peu envahissant, autant le faire en bonne et dû forme. Il partageait au moins avec l'Architecte de Neverland cet attrait de la bienséance... Ou il voulait tout du moins s'en persuader. Tous les deux à la fois si éduqués et sauvages. Ils ne discutaient pourtant pas. En réalité, il ne parlait réellement qu'à Berith qui avait la discussion suffisamment facile pour ne pas lui laisser le temps d'en placer une. Comme s'il avait quelque chose à dire en vérité... La table jonchée de met avait gagnée en vie, tout comme le reste de la pièce qui semblait s'être animé. Il ne recevait jamais ses Égarés d’ordinaire. D'ailleurs, celui-ci appartenait à Willhem, si tant fut-il que l'Architecte de glace en ai eu quelque chose à faire. Tant pis... Il lui empruntait pour une soirée d'autant plus qu'il ne risquait pas de manger ce repas seul. Silver aussi avait changé. Sa chemise de nuit avait été troqué contre une tenue un peu plus présentable. Une robe de velours rouge sombre, laissant ses bras à nus et sa gorge couverte d'un tissu semi-transparent. Il avait enfin couvert ses jambe de bas opaque disparaissant volontiers sous la robe, les talons de ses bottines claquant sur son parquet. Plus crever que de sembler négliger devant un squatteur... Il était belle. Ironiquement. Faisant glisser ses ongles sur le bois de la table, il esquissa quelques pas mal-assuré de l'autre côté du meuble.

« Tu dois bien te douter qu'il me serait difficile d'être né ici. Alors oui, je viens d'ailleurs. Un ailleurs que je ne souhaite à personne. A part ça non, je n'ai pas eu l'occasion de rendre visite aux cinq autres. C'est bien là notre faiblesse. On ne peut pas entrer chez un autre si lui ou ses Guides ne nous ouvre pas un portail. Voilà pourquoi faire main basse sur HellishDale est très important. Si notre Monde n'est pas régulièrement visité, il se referme sur lui-même et nous devenons plus faible, tout comme nos Guides. Tu dois comprendre que cette ville représente un moyen de pression remarquable. »

Ses jambes tremblantes lâchèrent lorsqu'il pu s'écrouler dans une chaise roulante posée là, comme un détail gênant dans cette pièce, ne cadrant pas avec le reste du décor. Bartel ne l'avait peut-être pas remarqué dans sa course, mais ce Monde en comptait quelques dizaine. Silver avait cessé d'y chercher une explication. Elles s'avéraient souvent utile bien que précaires d'utilisation en raison de leurs états souvent avancé. Il arqua sa gorge en arrière, lâchant un souffle perdu au frontière du soulagement et de la douleur encore battante dans son petit corps.

« Pourquoi est-ce que je suis en train de te parler de ça... ? Enfin... Tu es un Errant alors ça ne t'apporte pas grand chose de le savoir, puisque tu as contribué à faire tourner tout ça... Mais voilà. HellishDale c'est ça. Juste un grand piège qui attend de se refermer sur quelques personnes, avec Hellish au centre et nous comme piliers... »

Puis comme pour aborder un sujet plus léger, il agita les ruban de dentelle noué à ses poignets, encourageant le chien errant à se servir et à continuer de parler.

« C'est moi qui raconte les histoire d'habitude, à ma fille. Maintenant elle est un peu trop vieille pour ces enfantillages... Mais essaye toujours. Si tu arrive à me distraire, peut-être qu'on reparlera de tes divagations de muse. Mais n'espère pas trop...»






© FICHE D'APOLLINA POUR LIBRE GRAPH


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Dernière édition par Silver SilentCry le Dim 16 Fév - 18:44, édité 1 fois
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Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Dim 17 Nov - 16:42

Trop loin, trop vite. Et des mains agrippées, des protestations brutes, non taillées, nonobstant quoi tout juste des coquilles de noix qu'on lui lançait dessus avec un joli petit venin arc-en-ciel.
Des cris, les pieds d'une chaise qui claquent. La colère, autour de lui, l'ouragan. La tempête qu'il avait soufflé d'entre ses propres lèvres, avec ses mots, l'incendie bondissant alimenté de sa main. Il revenait maintenant lui cracher au visage, violent, sauvage... Ce déchaînement de bruits et de gestes portait un nom. Silver. Il avait un visage, un petit corps frémissant ; une gestuelle étrange, des caresses langoureuses, effilées. Ses ongles traînaient trop près d'une gorge palpitante, sa bouche soufflait une haleine fauve sur la peau gorgée de sang. Et pourtant, l’Égaré, l'incendiaire impudent, ne voyait qu'une seule chose.
Ses yeux.
Aux confins des pupilles, la folie- sur le coin de ses lèvres, une ombre froide.
Il ne put que contempler l'aurore gondolée de ses yeux qui brûlaient furieusement. La voir se tordre sous l'impulsion sauvage d'une émotion remontée des tréfonds, étrécir son regard jusqu'à en faire la tête d'épingle du ciel, l'aube la plus condensée qu'on avait jamais vu. Les prémices d'une colère, qui broyait la lune noire d'une pupille jusqu'à en faire une ombre. Avalée par le violet profond d'une iris élargie à outrance, presque dévoratrice à force de chemin parcouru. On se serait noyé dans ces yeux là. Ils avaient la profondeur des lacs glacés d'Alaska, la teinte d’hématome et de violette fanée qui ne seyait que trop bien aux eaux troublées par le terme du jour. Semblant avoir coulé dans le creux d'un regard, sirop de ciel aux teintes pourprées dont s'habillaient les astres ; ce n'étaient pas tant ses yeux que ceux des jours du grand nord. L'aurore boréale se disputait aux éclats brisés des étoiles sous son front entaillé de cheveux noirs.
On aurait pu aussi lui coller quelque platine lustrée en lieu et place de peau, des améthystes pulsantes fichées dur dans ses orbites suintantes d'une démence vénéneuse. Il exsudait la folie, transpirait ce poison corrosif par tous les pores de cet échafaud branlant qui lui servait de corps. La construction malhabile du hasard, l’œuvre d'art horrifique. Une carnation proche du zéro, des joues qui peinaient à s'échauffer ; à coup sûr, cette roseur instillée, cette frêle tâche d'aquarelle posée sur ses pommettes, réunissait tout la rougeur honteuse qu'étaient capables d'invoquer ses veines. Bartel en était captivé. Fasciné même. Charmé par tant d'étrange beauté, il compta les tendons sur ses poignets, fagots ridicules de bois blanc, minuscules tas de brindilles. On le couvait de colère, mais lui glissait sensuellement d'un regard sur les courbes rongées.
Un corps à la maigreur déployée, presque exhibée sous la robe d'hôpital- ou bien quelque chose avoisinant la tenue des malades, une vieille frusque délavée, sans couleur, froissée par des gambettes osseuses, à peine comblée par le polichinelle affreux qui lui tenait lieu d'enveloppe carnée.
Ses lèvres s'entrouvrirent sur un charmant tableau de canines effilées. Il avait la sale gueule d'un jour d'hiver ramassé sous la neige, prêt à bondir au visage du premier enfant qui sortirait sans gants. Une véritable bête, le monstre caché sous le lit... Une créature de nuits épaisses au physique d'un Décembre éclaté, une saison vibrante dans les vallées drapées de silence, mourant sur la pointe des montagnes face aux étoiles qu'il n'avait pu engloutir. Un soir en mouvement, tout habillé d'horreurs. L'écho d'un cri dans les ténèbres, avalé goulûment.
En dehors des maisons dansaient les ombres froides. Silver étaient parmi elles ; c'était lui qui menait leur farandole. Et par cette laideur charmante, par la beauté de sa démence, par son physique de ciel et de soirées sirupeuses, par cette gueule fleurie, il devenait une muse. La muse d'un courant d'air. La muse du vent.
Bartel l'observa comme on contemplait le ciel étoilé. Il chercha des mots à mettre sur cette lumière engluée dans les ombres, cette noiraude aux mains vives qui s'était figée en face de son visage. Muse sublime.
La mixture de sa peau, pâteuse, blanchâtre, l'épanchement cristallin de ses yeux étirés, tordus entre les mains de la démence ricanante. Elle avait le teint blême, le crâne fouetté de noirceur maladive ; épidémie de cheveux qui lui tombaient sur le nez, inondation de chamarrures encrées dégoulinées le long de ses joues. Les lèvres pulpeuses, brodées d'une teinte sanguine qui lui coupait le visage. Un pur oxymore aveuglant de soudaineté, un corps barbouillé de blancheur phosphorescente qui s'enrobait d'ombres épaisses, un peu collantes ; sirop nocturne poissant sa figure craquelée de tics nerveux.
Elle était magnifique. Il était son brasier retrouvé, l'inspiration cloîtrée entre deux chairs.


-Tu m'essouffles d'un regard, Silver.
Les mots sonnaient comme une moquerie pourtant, dans ce silence trop épais. L'Architecte s'était prostré comme un petit chat tombant de sommeil ; mais son corps n'était pas agité de ce souffle apaisé qui fait pulser les fourrures. Il tremblait, misérable, et ses oreilles aussi pointues qu'une lame n'avaient sûrement pas capter le commentaire lâché d'une voix vibrante. Dans le battement fébrile de la lumière, la dégoulinade partielle des teintes et le bourdonnement furtif de l'air. Quelque chose d'un peu usé battait ici, une conscience râpeuse qui pulsait dans les murs, balançait ses longues jambes dans le vide, penché vers eux, sur le lustre. Rien de moins qu'une sensation pour le printemps errant, rien de plus qu'une floraison malsaine. On cherchait à lui faire avaler des orties... Mine de rien, à bien lui faire comprendre qu'il n'était pas chez lui- qu'ici, il n'était qu'un paquet de chair vive, un vieux sac d'organes emballés dans de la peau.
Il se frotta la barbe, grimaçant un sourire en repensant à la poigne qui l'avait enserré. Pas si faiblarde la bestiole, pas si frêle tout compte fait. Elle avait finalement un peu de vigueur dans les os ; quoiqu'il se soit laissé faire, peut-être un peu curieux, et l'idée d'être un jouet entre ces mains dangereuses lui avait assez plu. Peut-être n'était-il pas tant sain d'esprit en fin de compte, à ne plus rechigner face aux griffes d'une jolie créature ; à frémir, mais pas de peur, quand son cou mis à nu palpitait sous les canines d'un monstre. Il n'avait pas dis non aux gestes langoureux de la créature, s'était laissé tordre par ses mains trop fines... Y avait même trouvé un certain plaisir, émoustillé d'un rien.
Bartel n'arrivait plus à voir la mort qui l'approchait. Il vivait auprès d'elle, car immergé dans la vie, plongé à corps perdu dans sa propre existence ; collé à cette amante des ombres, il lui arrivait doublier sa présence. Elle ne l'angoissait pas. Ne lui donnait pas de coup au cœur. C'était une amie intime qu'il caressait parfois, touchait du bout d'un doigt lascif, tournait entre ses mains. Il avait palpé la mort, s'était charmé de ses visions, appréciant peut-être un peu sordidement de la savoir si proche. Sa proximité n'avait pas tant le mérite de donner tout son cachet à l'existence d'errance qu'il s'était choisi, que de l'accoutumer au danger inhérent à la vie. A sa vie tout du moins. On ne pouvait pas se permettre les mêmes paroles, les mêmes gestes, en étant trop craintif... Alors il s'était drapé d'imprudence au moins autant que de sensualité, louvoyant dans de dangereux canaux pour y trouver ses fruits. Il ne se nourrissait que de merveilles, en contrepartie de quoi aucun pas n'était sûr. Mais cela ne le dérangeait plus : son rapport à la mort avait changé avec la chasse. Il s'était découvert en fin de compte peu choqué d'abattre un animal, simplement respectueux, quelque peu grave, et satisfait d'avoir tué seul sa viande. Il ne s'adonnait pas souvent à ce genre d'activité, préférant à la carne, les racines, tubercules, et autres denrées qui n'avaient pas de cœur ni de sang ; et cependant, une fois avait suffit pour lui faire prendre conscience que la mort n'était pas une chose intolérable. Une fois de plus, il avait accepté cette donnée enrobée d'effluves de peur. Il s'en était accommodé, reniflant la dépouille de ses réticences premières avec un air moqueur. Allons donc, on fronçait le nez face aux cadavres qui parsemaient une vie ? Il fallait les cloîtrer dans du bois mort, les cacher dans la terre ? Les faces exsangues n'étaient pas du goût de tous ?
Bartel avait fait son choix. Derrière lui, il ne laisserait pas de tombes fleuries ; seulement des cendres au vent, des espoirs fanés qui imprégnant la Terre, iraient embaumer les collines tavelées. Un peu d'eau chût des cils, quelques murmures plein d'une douceur usée... Puis le temps, inexorable, l'emporterait vers des vallées plus jeunes qu'aucun soleil sur le déclin n'aurait jaunis avant l'heure.
Démentia n'était pas de celles-ci. Une sombre liqueur coulait dans les veines bleues de son Architecte nocturne. Un sirop nocturne qui le happait parfois au détour d'une parole, noyant son esprit sous la rage, craquelant la porcelaine morbide de son visage ; il était fou Silver, complètement taré. Quelque chose clochait dans son joli crâne blanc, derrière les beaux yeux fanés qu'on lui avait peint, quelque chose allait mal dans sa vie passé ou présente. Il y avait un pierre dans la machine, un rouage bloqué, un mécanisme tordu. Un truc cassé, brisé un peu, coupant beaucoup. Il était entaillé Silver, blessé de l'âme, grand brûlé de la vie. Il n'avait pas supporté son existence noyée d'ombres, elle l'avait amoché au-delà de tout espoir.
On ne pourrait pas réparer Silver. C'était un pantin sur la croix, l'innocence crucifiée suffoquant à bout de souffle sur son poteau de bois pourris. Au fond, ce jeu était malsain, Bartel le savait bien. Il connaissait l'impact de ses mots, avait l'intuition de leur brûlure sauvage ; non, il la sentait. Il sentait la douleur, la hargne, quelque chose comme un peu de tristesse étouffée. Un affreux tourbillon de boue et de feuilles mortes, une tempête aux relents putrides qui soufflait dans l'âme du pantin décharné. La bête savait où elle plantait ses griffes, et quelle souffrance parcourait sa victime.
C'était une agression. Une intrusion sauvage, quelque chose de laid en fin de compte. Une bousculade subite, une déchirure dans son intimité. Il était aussi franchement violent que la Démence recroquevillée- puis dressée soudain, et presque menaçante dans le contre jour de la lumière vacillante. Un bruit de verre cassé. Quelques éclats sur la table.
Fascinant regard, digne d'un mois de Mai dans les champs.
La chose se leva, plantée fermement sur les piliers osseux qui lui servaient de jambes. Pauvre roseau blafard, un jonc sec délavé par l'été. Il aurait pu porter les noms de toutes les fleurs fanées, se faire appeler par les oiseaux champêtres. Dans la chaleur étouffante d'un jour sans pluie, on l'aurait confondu avec un arbre mort- peut-être. Ou bien...
Et au fond, pourquoi pas avec l'enfant étendu face au ciel ? Bartel le dévisagea, tentant d'imaginer son visage blême illuminé d'un véritable sourire.
Il n'y parvint pas.


- Qu'est-ce que tu sais de tout ça... Tu pense être l'incarnation même de la liberté Bartel... ? Tout ça parce que tu rejette cette ville et son esprit... ? Laisse moi rire... Tu n'es qu'un enfant. Un enfant qui se refuse à grandir. Tu aurais une place toute tracée à Neverland.
A son tour de parler, à son tour de fouetter. Sa voix avait le ton morne d'une branche tapant contre le carreau ; quelque chose de lugubre et de triste, assombris par une pluie vivace. Bartel fut plus sensible à ce ton vibrant d'un singulier chagrin qu'aux paroles qu'il enveloppait, tel un papier cadeau déchiré et grisâtre. Elles ne le touchèrent pas vraiment, car elles ne faisaient pas écho en lui. Certaines vérités... Ne l'étaient pas.
Il n'avait jamais grandis aussi vite que lors de ses années d'errance. Il n'était plus un enfant- plus depuis Brocéliandre. Elle l'avait forcé à devenir adulte en lui donnant la plus grosse gifle de sa vie ; l'avait balancé contre un mur, jeté hors du monde connu. La commotion l'avait sortit des sentiers tracés à son égard, provoquant d'abord sa stupeur, puis ensuite l'acceptation. Il avait dû s'endurcir pour survivre à la perte d'une existence aux aspectes immuables. Croître psychologiquement, avant même de faire quelque chose de son corps inadapté aux rigueurs d'une existence errante. Alors, nonobstant ces paroles, aucun doute là-dessus tout du moins : il avait grandis. Peut-être un peu mal, un peu tordu, comme un arbre sur la lande, sans qu'on puisse couper certaines branches malvenues... Il avait poussé comme une ortie au milieu des graviers. Une mauvaise herbe en fin de compte, mais quelle herbe alors !, quelque chose de tenace, d'acharné, qu'on ne pouvait arraché.
Bartel n'était plus un enfant. Rien qu'un homme à la sagesse relative, qui avait fait ses choix. Et pourtant, Silver ne faisait pas que se tromper. Il y avait bien du vrai dans ses paroles creusées par la fatigue, vidées d'un peu de substance. Quelques échos chargés d'un sens coloré par la réalité venaient rebondir dans l'esprit de l'inopiné voyageur ; car au fond, il n'était pas libre. Personne n'était libre.
La liberté était une notion absurde, une chimère. Il n'y avait cru qu'un temps avant de prendre conscience qu'on ne pouvait l'atteindre. Tout juste le reflet d'une étoile dans un lac à minuit... Une lueur qui s'agitait à la crête d'une vague, le friselis d'une voix surgie d'un délire qui jappait dans la montagne. Les philosophes la cherchaient, les voyageurs pensaient la ressentir ; tout le monde avait sa petite idée sur ce qu'elle devait être, et pourtant, ironie absolue : celui qui l'incarnait pour d'innombrables yeux ne la considérait plus qu'à la lumière de sa désillusion. Il la voyait de loin lui aussi, comme tous les autres, et il n'était pas dupe de cette distance entre eux. Jamais il n'aurait de liberté totale pour le guider sur la route, tous au plus une certaine palette de choix... Des directions vers lesquelles s'orienter. Oui, la vérité était décevante.
Mais elle était sienne. Savoir, c'était son assomption.
Alors, aux paroles tristes, désabusées, au ton chargé de fatalisme, il répondit par un sourire. Orgueilleux, peut-être même stupide au premier abord.


- Je sais ce que je suis Silver, quel genre de créature on m'a fait devenir. Je sais qu'on m'a broyé, rejeté sous la forme d'un déchet immonde ; peut m'importe. Je ne suis pas ce que vous avez fait de moi... Non, cette faute là au moins ne vous revient pas, mieux encore, seul mon statut, charmant petit nom d'Errant, est de votre propre fait. Mais quand bien même vous auriez à assumer seuls le tord de mon existence actuelle, alors je ne serai toujours pas votre rejeton. Tout juste un orphelin passé entre vos mains.
<< Ce que je suis, mes choix, je ne vous le dois pas. J'aurai pu tout aussi bien me tuer, tu ne penses pas ? Je ne sais pas si tu peux savoir ce que c'est. Perdre tout ce que l'on a connu.

Un court silence. Oui, il savait. Ses yeux disaient qu'il savait, l'angle choisi par sa bouche disait qu'il savait. Pauvre godenot en fin de compte, une marionnette comme une autre ; comme lui. Comme tout le monde. Mais celle de qui au juste ?
Je pense que nous avons tous les deux autant de légitimité à nous faire la leçon... Tu crois connaître les Egarés, Silver ? Combien as-tu seulement approché ? Peut-être n'ais-je pas tant de mépris pour les Architectes, peut-être ne suis-je pas aussi stupide que tu veux bien le penser.
Il s'affala dans la chaise, les lèvres tordues d'un rictus presque amer.
Peut-être aussi que je ne suis pas si facile à aborder, bon. Mais là encore, tu n'es pas le mieux placer pour me faire la morale ; quant à l'idée que je sois puéril, ma foi... D'un rien sûrement, mais pas plus qu'un autre. Sûrement moins. Ne confond pas mon imprudence avec de la bêtise ; ou bien, si, vas-y, mais n'ais pas l'air si triste. Tout cela n'est qu'une sorte de jeu au fond, tout. Tout. Ne prends pas tant au sérieux ce que je peux dire, ou penses y sans y mettre trop de ton cœur.
Il se redressa dans sa chaise, souriant dans la broussaille qui lui mangeait le visage, avec dans l’œil comme une lueur. De gaieté ?
C'est une joute Silver. Je ne suis pas venu ici pour te faire pleurer ou être sauvagement dépiauté... Surtout pour ce qui est relatif au dépiautage ; un goujat, mais tout de même ! Pas si cruel que ça, Silver, pas si stupide aussi.
Il aurait presque eu l'air chaleureux malgré tout, malgré son intrusion, malgré sa face un peu bestiale, malgré la distance glacée qui s'étendait entre ; un instant de silence faisait des cabrioles sur cette morne plaine. Presque un vieil ami, presque l'illusion d'une rencontre acquiescée. Comme si, finalement, tout cela avait été prévu, que cette rencontre n'était rien de plus qu'une fatalité soigneusement orchestrée. On aurait pu croire pendant quelques secondes qu'ils s'étaient donné rendez-vous, qu'aucune ampoule ne s'était brisée au son poignant d'un cri. Il y avait le monde- ce monde. Démentia, là, tout autour, ce cadre étrange ; il y avait cette folie, et pourtant, tout aurait presque été imbriqué de telle sorte qu'on serait passé à côté de l'étrangeté de la scène. Un homme à crinière fauve, imprégné d'odeurs qui lui faisaient un parfum plus pénétrant que le jour. Puis surtout, là. Cet ado à la gueule de poupée, aux yeux peints sous des paupières trop lisses, qui le regard triste et les cheveux défaits, dans sa robe fripée semblable à un linceul, le fixait d'un air morne, Pierrot à la Sélène éteinte.
On aurait pu, rien qu'une seconde, se dire que tout ça n'était pas si bizarre. Vraiment. A peine une effluve de malaise, rien qu'une once de soupir dans l'air.
Puis la tirade du triste pantin reprit son flot monotone, à peine acide. Le grondement d'un torrent dans la montagne. Un bruit qui ne changeait pas, ne connaissait aucune variation. Juste un bruit qui s'étire à l'infini, restant le même, fidèle à son premier vacarme. Juste un bruit, si peu de choses.
Juste ses mots.


-Mais au fond... Cette arrogance, ces activités inutiles dans lesquelles tu te noie... ? N'est-ce pas un bon moyen de te persuader que tu es heureux... ? Il y avait des gens, non ? Avant... Oui, quelque chose me dit que oui. Des gens que tu essaye d'oublier dans ta foutue débauche, mais qui te grifferons les entrailles jusqu'à ce qu'HellishDale décide de te rappeler à ses abysse. Tu n'es vraiment pas un bon acteur Bartel. Mais si tu n'es pas capable de t'en apercevoir alors..
Ses mots. Ces pierres. Ces coups de poignard. Avoir touché ce point sensible, ce n'était même pas avoir visé juste ; tout le monde savait pour ceux de son espèce, tout le monde savait pour les vies balayées. Alors quoi ? De la perspicacité ? Non. Son cas était celui de cent autres, peut-être de mille. Allez savoir, tout dépendait du nombre d'imbéciles qui s'étaient laissés semblablement piégés.
Silver n'avait pas fait preuve d'une ascèse particulière. Même un aveugle aurait pu appuyer sur cette tumeur qui lui bouffait le cœur ; tumeur, hein... Tout juste dérivé d'un joli mot grec, "thumos". Signifiant le cœur. Quelle amusante métaphore quand y pensait. Deux mots mis en rapport pour décrire sa douleur, tout deux originellement lié par définition même. Au moins la pire blague du monde... Et la sémantique n'aurait rien dû avoir faire dans son crâne à un moment pareil. Pourtant, elle était là. Chuchotant, murmurant, moqueuse, acerbe même, drapée dans sa lumière acérée.
Bartel rendit à Silver un regard vide. Délavé. Il resta figé sur un sourire crispé, et quelque part sous le tissu, ses épaules prirent soudain un aspect trop tangible. Comme s'il n'avait pu passer l'obstacle des mots, qu'on lui avait opposé un mur infranchissable. Alors, dans un instant de dénuement, il aurait perdu quelque chose d'essentiel.
Posé là, tendu sur la chaise, il n'avait plus l'air si affable tout à coup. Trop grand, trop fort. Trop sauvage. Immobile pourtant, comme une statue de sel. Comme une bête aux aguets.
Il ne réagit pas quand l'étoile crevée glissa dans son dos aux reliefs trop saillants pour ne pas prévenir que quelque chose clochait. Il ne réagit pas quand la main si longue se posa sur ses yeux ; ou alors, peut-être, émis comme un grognement. Aurait-on vu quelques dents dénudées, posé en face de son son visage ? Ou bien, absurde image, évanescente... ? Il ne sauta à la gorge de personne pourtant. Resta sagement assis, sans répondre. Silence mortifiant.

Ah vraiment ? Plus remplie je n'en suis pas sûr. Plus intéressante peut-être.
Il cligna des yeux, toujours crispé. Et sur son visage, il n'y avait pas de colère, seulement une peine sincère qui s'effaça à peine sous la surprise subite ; celle de voir une pièce soudain joliment décorée, bien moins sordide, presque accueillante même, si l'on omettait le jaillissement trop vif de cette ambiance chaleureuse. Tout allait bien trop vite ici.
Il était arrivé depuis... Bien... Dix minutes ? Quinze ? Peut-être vingt, en étant tout à fait expansif. Pourtant, en ce court laps de temps, moins d'une heure, Bartel devait avouer avoir été surpris. D'abord par l'Architecte en lui même, fantasmé autrement ; ensuite par le Parc sortit de sa torpeur. Après quoi, on l'avait menacé, sans qu'il n'éprouve la moindre peur, et alors même qu'il pensait avoir acquis, finalement, une contenance immuable, il avait suffit à Silver d'une seule lapalissade pour tout faire s'effondrer.
Il se sentait mal, Bartel. Plus si bien tout à coup, et doucement résigné, un petit peu orageux quand même, rechignant à voir dans cette douleur qu'on lui avait claqué, un juste retour de celle qu'il avait infligé. Il n'était pas si souvent décontenancé le corniaud, c'est qu'il avait perdu l'habitude qu'on lui renvoie ses jappements. Il avait du mal à se rentrer dans le crâne qu'on ait pu lui grogner au museau ; encore que l'acte n'ait rien de bien surprenant, il en trouvait le reflet un peu partout, dans des ruelles sordides derrière une brume qui fleurait bon le tabac par exemple, ou encore sous le soleil décadent d'Inferna, une Guide asociale traînant dans ses parages... Ce qui ne manquait pas de lui infliger un choc, c'était qu'on ait pu pour une fois lui clouer vraiment le bec, et ce sans même élever la voix. Juste en appuyant sur un petit point sensible, bien visible, et que pourtant personne n'allait jamais toucher. C'est qu'il semblait si confiant, si certain d'agir bien, si sûr de n'avoir aucun regret, qu'on oubliait souvent qu'avant même d'être Pan, il avait eu un autre nom. Une autre vie.
Silver, lui, n'avait pas oublié. La belle attitude de son invité surprise -ou plutôt imposé- n'avait pas suffit à lui tenir loin de l'esprit cette vérité brûlante : derrière son assurance, l'Errant devait bien avoir de vieux regrets enterrés. Comme la plupart de ceux qui finissaient semblablement perdus. Étrange en fin de compte, de penser que si peu mettaient le doigt sur une vérité si criante, bariolée même, hurlante, presque explosive- impossible à rater. Et pourtant, il avait fallu attendre un Architecte fou pour la faire vibrer à nouveau.
L'expression atterrée de l'inopportun voyageur se mua en sourire grimaçant. C'était de bonne guerre.


-Bien joué Silver. J'ai des regrets. Quelques regrets. Pas si présents ; pas tout le temps. Pas si fauves que ça, bordel, pas toujours là à me ronger l'âme, à se faire les dents sur mon le cuir usé de mon cœur, comme des vieux lions dans une cage qui gratteraient aux barreaux. Ils ont plus à voir avec une maladie, quelque chose qui me revient à la figure parfois. Des regrets, ouais ; un regret. Une personne.
Pas plus, pas moins. Il avait le mérite d'être clair et honnête. Après tout, ne s'était-il pas fourré tout seul dans cette situation ?
Du reste, il se contenta d'observer d'un oeil appréciateur la table bien garnie, jaugeant avec une certaine admiration la pièce changée d'un claquement de doigt. Il ne s'en cacha pas, au moins aussi grossier dans son intrusion qu'il l'était désormais dans cette contemplation flatteuse ; comme quoi son impudence n'avait pas que des mauvais côtés. Il s'extasia silencieusement, avec un rien de candeur, devant la chirurgie subie par le salon, et à mesure que ses yeux parcouraient l'espace clôt renouvelé, un sourire s'étala comme une balafre sur son visage de sylve.

Et donc, tout ça, c'est de toi. Ton fait, ton esprit. Joli travail.
Il tourna vers lui un regard étincelant, remarquant au passage la démarche hésitante de son hôte. Ayant bien, à y regarder, quelque chose du chat qui se laissait tout doucement apprivoiser, Bartel en aurait presque semblé calme. Choisissant de ne pas bouger, il approcha sa chaise et posa un coude anguleux sur la table. Un poing aux phalanges rêches sous un menton plus rêche encore, un pli de moustache évocateur sur le visage, l’Égaré resta sagement assis, quoique pas aussi correctement que l'aurait voulu la bienséance. Au moins ne furetait-il pas t'il dans la pièce pour en renifler les murs.
Mais ses yeux, verdâtres, tâchés de boue, ne quittaient pas d'un iota la silhouette tremblante de l'Architecte. A le regarder on comprenait très bien que son attention ne tombait que rarement et que peu de choses devaient lui échapper ; à coup sûr, aussi rusé qu'un renard, il n'avait pas manqué de faire le rapprochement entres les petites démonstrations de pouvoir de Silver et son état de fatigue graduellement empiré. A l'éclat de roublardise qui lui colorait l’œil, impossible de se tromper sur son compte : il était plus finaud que ne le laissait présager son approche brutale de la situation.
Et aux aguets comme il l'était, il fallait s'attendre à le voir bondir d'un moment à un autre.
Bartel était un intrus après tout, et à fortiori, un de ceux qui ne savait ni ne voulait se faire discret pour pardonner les tors infligés par un dénie -conscient ou pas- d'intimité. Non. Plutôt du genre à parler fort, à faire trembler les murs, à tâcher la nappe puis à roter en fin de repas. Un de ces hurluberlus qui vous embarrassaient de telle manière que vous n'osiez pas leur reprocher leur conduite animale. Un peu comme une averse qui vous prenait à défaut au beau milieu d'une journée de printemps, une embellie vernale qui vous abandonnait trempé, le morale au fond des bottes, la gueule grise. Autant dire que Bartel aurait fait un très mauvais cambrioleur.
Mais en fin de compte, il faisait sûrement un invité plus piètre encore. Son petit sourire en coin était griffonné de paroles laissées en bouche, narquois par le pouvoir d'une seule ombre portée là, quelque part.
<< Alors, fatigué Silver ? >>
Un rien revanchard peut-être, l'animal.


-Tu dois bien te douter qu'il me serait difficile d'être né ici.
Il haussa négligemment une épaule, suivant le parcours des ongles vernis de l'Architecte sur la table. Il ne se priva pas non plus d'observer la vêture charmante qu'avait choisis l'étrange gamin, peut-être intrigué par cette manie de porter des robes, mais vraisemblablement peu intéressé quant à de possibles commentaires à cet égard au moins. La bête aux apparences languissantes se contenta d'observer Silver comme on goûtait un vin... Visiblement appréciatrice, à plein d'un titre, à en juger par son sourire aussi velu que charneux et la lueur perdue au fond de ses yeux d'étang.
Alors oui, je viens d'ailleurs. Un ailleurs que je ne souhaite à personne. A part ça non, je n'ai pas eu l'occasion de rendre visite aux cinq autres. C'est bien là notre faiblesse. On ne peut pas entrer chez un autre si lui ou ses Guides ne nous ouvre pas un portail.
Bartel l'avait déjà compris, et Berith s'était tout naturellement porté volontaire pour le lui confirmer au détour d'un banquet. La révélation ne l'avait pas choqué outre mesure, mais plutôt amusé : au final, un Égaré était plus riche que n'importe quel Architecte. A lui toutes les routes, toutes les possibilités. Aucune vie ne lui était refusée... Sauf celle qu'on lui avait ravis.
Pourquoi fallait-il donc être transpercés par des pointes de regret ? Un possible perdu pour des milliers d'autres offerts. Foutu cœur ignorant de la logique.
Sa douleur était onomastique. Impossible à faire taire donc.

Voilà pourquoi faire main basse sur HellishDale est très important. Si notre Monde n'est pas régulièrement visité, il se referme sur lui-même et nous devenons plus faible, tout comme nos Guides. Tu dois comprendre que cette ville représente un moyen de pression remarquable.
Un moyen de pression. Pression. C'était le bon mot ; ils étaient les déchets écrasés de la machine, les ordures broyées qu'on lâchait dans la nature. Des créatures recyclées libres de se décomposer où bon leur semblait.
Pourquoi est-ce que je suis en train de te parler de ça... ?
Bartel se rencogna dans sa chaise, laissant rouler une miche de pain avec laquelle il jouait. Elle fit un petit bruit charmant avant de se heurter à un verre fantaisiste et de s'immobiliser. L'investigateur de son mouvement, lui, ne choula pas outre mesure ; toujours sage, d'une manière surprenante, et pourtant subversif, toujours l'air prêt à se lever pour commettre quelque menu forfait. Mais à cette expression s'ajoutait comme une once de remord, à la vue de cette gorge palpitante rejetée en arrière. Il ne savait pas grand chose de la fatigue engendrée par l'utilisation abusive d'un pouvoir, après tout. le sien lui collait au corps sans qu'il puisse même songer de s'en débarrasser, et à chaque instant, agissait sans lui causer plus de tors que cela. Contrit à l'idée d'avoir pu faire plus de mal que nécessaire, il palpa la fatigue du petit Architecte, en goûtant l'épaisseur avec circonscription. Il aimait resté en aval face aux autres, mais sûrement pas les écraser. Si toute relation sociale se basait sur un rapport de domination plus ou moins marqué, tyranniser son interlocuteur ne faisait pas partie des plaisirs de Bartel, et une sollicitude bornée vient lui pétrir les yeux. Un peu moins provocant et plus en accord avec le décors presque accueillant, il se redressa dans sa chaise, laissant son regard s’appesantir sur l'Architecte qui ne sembla pas en remarquant l'intensité, les yeux un peu dans les vagues, tout à fait charmant dans sa robe purpurine, une chalasie contrainte tendant à le rendre trop séduisant pour leur bien à tous deux... Une erreur serait bien trop cherté pour avoir ne serait-ce que l'ambition de se produire ici.
Nonobstant quoi il ne se priva pas d'observer l'Architecte avec un regard traînant, plus intéressé par sa viande blanche que celle apparue sur la table ; et sans feu dans le bas ventre pour une fois au moins, tout à quelque rêverie d'artiste qui lui faisait un regard étincelant.

Enfin... Tu es un Errant alors ça ne t'apporte pas grand chose de le savoir, puisque tu as contribué à faire tourner tout ça... Mais voilà. HellishDale c'est ça. Juste un grand piège qui attend de se refermer sur quelques personnes, avec Hellish au centre et nous comme piliers...
Il n'écoutait plus vraiment, sachant trop bien tout cela. Il n'écoutait plus car l'usure qu'on sentait dans la voix un peu rauque de la créature le touchait plus que ce qu'elle pouvait dire. Bartel comprenait mieux les paroles invisibles et le langage primaire du corps que tout le reste. Les mots étaient mensonge, les mots trompaient... Un dialogue épuré avec l'essence d'un être était préférable à tous les mots du monde.
Pourtant, il les aimait ces mots. Les sentir fondre ou rouler sur sa langue, percevoir leur envol... Une certaine forme de plaisir l'enchaînait à ce monde lexical, cette forêt sémantique qu'il parcourait avec un frisson d'envie. Les mots n'étaient pas nécessaires bien souvent, en effet, mais c'était cet aspect contingent qui les rendait magiques. Ils étaient un luxe qu'on permettait à tous, un délice à consommer sans modération. De l'avis d'un Errant plus téméraire que d'autres, les mots étaient merveille, sublime cadeau qu'on leur avait offert.
Simplement, tout le monde n'en avait pas conscience.

C'est moi qui raconte les histoire d'habitude, à ma fille. Maintenant elle est un peu trop vieille pour ces enfantillages... Mais essaye toujours. Si tu arrive à me distraire, peut-être qu'on reparlera de tes divagations de muse. Mais n'espère pas trop...

- Je n'espère jamais trop. Un contre proverbe dit que l'espoir fait vivre, mais qu'il n'apporte pas de gibier.
En sus de l'adage, il décocha un regard à la table dressée, faisant preuve d'un rien de tenu en s'interdisant de relever que son hôte avait une fille ; étrange incongruité, mais tout venait à point à qui savait attendre...
Et en parlant de gibier, voilà un régime bien carné Silver. Tu ne t'es jamais laissé entendre dire qu'il fallait manger des fruits ou des légumes ? J'apporterai quelques petites choses la prochaine fois.
Il sourit à l'Architecte, jouant avec un couvert sans entreprendre pourtant d'enfourner quoi que ce soit dans sa bouche. Tout était dis. "Une prochaine fois."
Pour ce qui est des histoires... Ma foi, tu seras le bateau et je serai la mer. Sur mes vagues, tu navigueras jusqu'à des estrans encore inconnus à tes yeux, je tâcherai de te conduire vers de nouveaux horizons. Mais chaque navire a une destination, n'est-ce pas ? On ne se laisse pas porté par l'océan à l'aveugle. Trop de risques à finir brisé sur des écueils... Et je crois que nous avons tous les deux déjà eu assez de chance de ne pas s'être naufragés au détour de l'histoire que nous venons de tisser ; ne tentons pas le diable, Silver.
L'Errant posa son couvert, se penchant vers son hôte en posant son menton porté disparu sous ses doigts croisés. Un petit quelque chose dans le regard ; jamais vraiment posé malgré son calme apparent, l'ombre d'un sourire aux lèvres. A croire qu'elles ne tombaient jamais.
Alors, dis moi Silver. Quelle genre d'histoire veux-tu entendre ?

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MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Ven 6 Déc - 2:36














 ❝ Under Paper Moon ❞
"Jamais, c'est terriblement long..."




On en venait à ignorer, qui de l'un ou de l'autre se faisait Monstre, dans cet éclat incendiaire. La créature aux phalanges acérées venues à la rencontre d'une gorge trop impudente dans ses résonance sonore ? Ou bien cet ouragan, ce vent de vie qui se plaisait à souffler là où l'envie lui prenait. Ils étaient dans tous les cas Monstres pour l'un comme pour l'autre. Quoiqu'il n'en était plus réellement certain. Cet homme éprouvait-il seulement la moindre once de peur, à la dévisager de la sorte comme un considère vaguement un asticot se tortillant sur un bout de viande... ? Et tout ça pour des yeux d'aurores boréale s'inclinant à ses caprices d'enfant fauve, explosant en un ciel violacé teinté d'un milliard d'étoiles bleutés. Il avait le regard féerique, de ces yeux de biches aux longs cils effrangés, les orbes améthystes qu'il avait hérité d'un pur inconnu. En comparaison, les iris de Bartel s'apparentaient à un vague marécage. La différence résidait en le fait que les siennes contiennent une vérité trop longtemps oublié, par tout le monde, par personne, tant on avait oublié et relégué au second plan cette vie d'errance, la présence d'un monde autour de soi. Il n'étais pas si laid, ou au moins pas totalement, plus tangible, plus réel que ne le serait jamais cet être à la beauté surréaliste, factice d'avoir voulu trop bien faire pour ne laisser qu'une frêle carcasse androgyne. On ne lui avait pas laissé l'opportunité d'être Femme comme l'était Constance, d'être Homme comme l'était Bartel. On l'avait réveillé un beau jour du huit clos rassurant dans lequel il flottait, le forçant à déchirer par faim un ventre gonflé de neuf mois d'attente en semi démence. Puis il y avait eu les années, le corps qui se creuse à certains endroits, d’arrondi à d'autre. Il était avec plus d'insistance diablement laid, suintant de vices éclatés d'innocence parodiée, fascinant par sa laideur toute en étrangeté, hérissés de canines effilées en guise d'avertissement. Alors pourquoi diantre cet imbécile de chien galeux le narguait-il ainsi du regard ?!

Le royal gnome était indisposé, les joues teintés d'un rose si pâle, presque imperceptible, faute de mieux, faute de chaleur humaine. Humain ? Autre chose qu'il n'était pas. Pas totalement. On le savait, à observer ses gencives percées de poignards, ses doigts osseux presque trop longs pour le reste de ses mains minuscules, et cette peau de porcelaine, lisse et froide. On comprenait à peine le premier regard passé, mais on ne voulait pas croire. On pouvait sentir ce malaise persistant en sa compagnie, on savait pertinemment que non, ce n'est pas le reflet artificiel de la lumière qui donne cette teinte irréelle à son regard, que ce n'est pas non plus si normal, que cette chose se pare d'oreilles en pointe. On le savait. On préférait pourtant jouer le jeu. Après tout pourquoi pas... ? L'Errant lui, n'avait pas joué le jeu. Peut-être aurait-il dû, pour son bien. Savait-il seulement quoique ce soir de la faune plus ou moins hostile de Tenebris ? Silver en doutait, Silver n'en avait à vrai dire que faire sur l'instant. Car après avoir cru l'espace de quelques minutes qu'il empestait de crasse, il s’aperçut qui portait en vérité sur sa peau tellement de senteur différentes que c'était à lui en faire tourner la tête. Il cru en discerner quelques unes, les odeurs de ceux qui avaient pu croiser sa route, mais son bon sens et sa conscience désireuse de bonne santé le ordonna de reculer, de ne pas aggraver sa migraine. Bartel n'avait rien à lui dire et la Démence aurait de toute façon démenti préférer l'Automne à l'Hiver, Octobre à Décembre, parce qu'on ne le changera pas, lui et son cœur affolé, lui et ses sentiments de merde, son amour purement aveugle et dénué de toute logique. N'était-ce pas, d'ailleurs, ce qui l'avait plongé dans les méandres de la folie ? Peut-être...

Car l'énergumène était en fin de compte tout aussi étrange, à sa façon, s'éprenant d'un attrait purement artistique pour cet être incomplet ou mal mélangé, terrible et fascinant, une beauté parfaite, surfaite, à laquelle on aurait oublié les dernières retouches. La bourrasque semblait avoir été calmée dans une certaine mesure, avant de reprendre, que le Vent ne vienne à nouveau éclater contre son visage, le forçant à écarquiller les yeux presque à l'en faire souffrir, distordant quelques secondes à peine sa vision d'ensemble. Il l'avait entendu, n'avait pas répondu car il n'y avait rien à dire. Il en avait de toute façon assez de balbutier stupidement sous les compliments d'un homme quelconque, et encore moins devant celui-ci. En vérité, aucun homme n'avait jamais été si loin dans les propos à son égard. Il y avait eu le vieux fou, lui et ses fascinations chevrotantes, répugnantes par l'instant, douloureuses par les coups reçus en guise de caresse. Il y avait eu October, lui dont il écorchait parfois le nom en peinant à s'en souvenir, lui qui se contentait de sourires déjà lourds de sens à serrer sa petite chaire pourtant si fraîche entre ses bras. Il y avait eu Lewis, son obsession morbide pour les traits de sa défunte qu'il croyait entrapercevoir en lui, ses gestes mécaniques couplé à cette habitudes presque maniaque de le couver par tous les moyens. Il y avait même eu Hellish, si l'on pouvait le qualifier d'homme plus que de mammifère, qui avait gaspillé un temps sans-doute précieux à veiller sur lui et ses faiblesse, à s'enquérir de son état la nuit durant... Puis celui-ci, ce Bartel, ce connard. Le lustre avait cessé de se balancer avec la candeur d'une balançoire mais le malaise peina à se dissiper, ne venant se tapir sous les lattes du plancher qu'une fois Silver assit sur la chaise roulante, la gorge étirée en arrière comme pour imiter grossièrement son invité du moment. Il semblait pourtant éreinté. Le colosse en barbe s'était peut-être laissé faire sur le moment, mais quitte à le pousser encore un peu plus loin, le roi de pacotille aurait pu lui craquer la nuque sans plus de cérémonie, comme il avait pu le faire avec tant d'autres humains, quand il ne choisissait pas la méthode plus salissante. Et pourtant il n'avait pas bronché, par pour folie peut-être, par stupidité au mieux. Derrière la suie dégoulinante, la créature jaugea l'invité d'une œillade vaguement critique. Il était donc de ce genre là, à se laisser aller sans inquiétude entre les mains d'une créature sanguinaire, juste par pur attirance romancée... ? Il fallait au moins être fou, oui. Bartel était dément à sa manière, expliquant ainsi au jeune androgyne l'aisance étrange qu'il avait eu à fouler son sol parsemé de bizarreries, détails glauques en tout genre. Glauques comme cette chaise roulante, grinçant sous son faible poids, signification obscure dans ce petit monde dégoulinant de symboles.

Non, Bartel n'avait pas été tendre, ni même délicat sur le moment, creusant amèrement dans cette chaire si froide qu'on l'aurait cru morte, défonçant sans vergogne les accrocs dans les rideaux de son cœur. Putain de merde. Qu'est-ce qu'il y pouvait, au final, s'il était à vif, s'il n'avait pas eu la chance de s'en sortir ? De quoi l'accusait-on au juste ? De ne pas être libre ? Qu'il aille crever dans le gouffre de Tenebris. Ce géant avait de la chance, une chance inouïe, le hasard ayant bien fait les choses, pétrissant sa petite vie d'humain pour recracher cette immondice, ce souffle de tempête se plaisant à lui ébouriffer la tignasse. Le destin n'avait pas eu cette bonté d'âme envers Silver, laissant la sirène éprise d'une jalousie maladive pour seule compagne. Pan n'était finalement qu'un simple gosse trop bavard, geignant sans comprendre, accusant sans preuve. Il s'était introduit dans son univers clos, en avait violé et piétiné les lois, avant de probablement pisser dessus. Sous ses airs de brave Saint Bernard bâtard, l'adulte s'était avilie de son intrusion, puis de cette joute verbale sans réelle besoin ni envie. Pourquoi se battaient-ils ainsi verbalement déjà... ? N'avait-il donc pas l'autorisation de faire preuve de méfiance à la vue d'un tel envahisseur sur SON territoire... ?  Car on ne faisait pas pire que lui en matière d'invité, à moins de se fier aux dires de Berith qui ne manquait pas d'en venter la sympathie. La noiraude ne doutait pas d'une possible compagnie agréable, non, il doutait de sa propre contenance si les choses se prolongeaient dans cette voie. Alors non, il ne souriait pas, s'en sentait incapable, pas alors qu'on se moquait ainsi ouvertement de tout l'accomplissement de sa vie, ce havre de paix nauséeux, névrosé, mais pour lequel il avait tout donné. Il ne voulait pas sourire, car Bartel n'était pas October.

Il était l'incarnation même de la vie qui renaît au printemps, l'existence pulsant dans les veines d'un sombre corps. Il était la liberté même, ou ce qui s'en rapprochait le plus. L'essence du début comme de la fin, à l'état pur, éclatant dans un regard pourtant marécageux. Il était presque trop réel, trop présent, en décalage avec ce  monde disloqué, fragile à s'en briser, beau à s'en damner, répugnant à en vomir des flots de sirop. La voilà donc à parler, à chercher des réponses, cet épouvantail tordu à l'allure d'armoire, le torse trop large pour ne pas semblé inquiétant au yeux de cet enfant qui ne connaissant en somme toute presque rien de la vie si ce n'était ce qu'un grincheux chat noir avait accepté de lui apprendre un jour. Silver possédait en soit une part humaine plus exacerbée que l'on aurait pu le croire à la vu de ses dents en poignards. L'Inconnu le terrifiait à un point irraisonné, surtout ainsi présenté sous la forme qu'il exécrait le plus au monde. Un homme adulte, conscient de ses actes, suintant le vice sous toutes ses formes. Face à ces monstres, la Démence se sentait vulnérable, minuscule, comme si on avait pu la briser d'un doigt. Chose que Bartel aurait probablement été bien capable de faire, s'il l'avait voulu, éclatant ses côtes entre deux phalanges comme on l'aurait fait d'une vulgaire brindille séchée, d'une fleur fanée, rêche dans un champ de désolation. Mais il n'en ferait rien, compris la créature dans le fond de son regard jungle morte, trop occupé à s'interroger intérieurement quand à ses questions, son venin. Peu importe ce qu'il pouvait en dire en fin de compte, personne n'était libre ici, pas même de cœur. L'un portait un passé trop lourd dont on l'avait privé, par sa faute, sous le coup du chagrin qui vous pousse au vice. L'autre s’enchaînait d'amour, se paraît de dentelles étouffantes pour mieux se donner l'illusion d'être au sommet. Il y était arrivé, oui, et maintenant... ? Monter sur un nouveau piédestal ne lui avait pas apporter l'amour qu'il désirait. Si tuer était l'unique solution, alors le sang coulerait. Le nouveau Roi de Tenebris s'éteindrait d'une façon plus misérable encore que le précédent, si cela était possible. Et il parlait, encore, encore... Une joute ? Oh, vraiment ? N'était-il pas suffisamment malin pour le remarquer soit-même... ? Il n'était donc venu le trouver que pour parler, s'amuser à lui jeter des poignards... ? Si il ne valait pas mieux que les autres, il ,'avait rien à faire ici et encore moins vivant. Retroussant une babine dans sa semi torpeur, l'enfant Roi laissa poindre un bout de canine bien assez luisante pour faire office d'avertissement. Il n'avait plus à se cacher, l'Errant avait compris dès son arrivée que l'occupant des lieux n'avait d'humain, plus encore que son état d'Architecte. Mais ces paroles... Poignantes de nostalgie, détournées d'une façon qui laissant entendre des choses qui n'étaient pas. Au moins avouait-il avoir engager la conversation sur un sentier si tortueux dans l’unique but de jauger ses réactions. Quoiqu'il puisse en dire, quoiqu'il puisse dénigrer, il n'était définitivement qu'un enfant, un Satyre fripon qui lançait ses mots comme des éclats de verres en espérant voir l'âme s'entailler de fureur ou de désespoir. Avait-il seulement conscience de la portée de ses mots sur une être aussi instable ? Non, Silver en doutait fortement. Aussi, il souffla doucement, semblant à peine conscient sur sa chaise autre que par l'atmosphère bien singulière qu'il insufflait à l'endroit par sa seule force.

« …. Non, tu ne sais pas. De toute évidence, tu ne sais pas. Je t'ai cru clairvoyant quelques secondes mais en fin de compte, tu ne sais pas... - Il soupira, de tristesse peut-être, de soulagement surtout – J'ai perdu ce que j'ai connu, une première fois, puis une seconde, puis une troisième, jamais deux sans trois comme on dit... Ah ! Maintenant, je recherche l'unique chose qu'il me reste de mon passé. Tu diras sans-doute que c'est mauvais, que s'y attacher est signe de faiblesse, mais je n'ai que ça. Je n'ai absolument rien d'autre de concret, à part lui. »

Il dévoilait ouvertement sa faiblesse, un sujet juteux que l'être de sagesse mesquine s'empresserait d'enserrer entre ses griffes... Ou pas. Dans tous les cas, ce sujet ne pouvait que le ravir et l’attrister à la fois. Les jours avaient effacés les traits de son visage de sa mémoire, mais pas cet instant de profonde trahison, lorsqu'il avait pris conscience de ne pas être le seul. Puis il ouvrit une paupière fardée plus franchement, avouant à mi voix, les ondes boréales revenus dévorer son visage, enchâsser dans ses orbites comme deux lunes fantasmagorique, face de panda décharné, lémurien sinistre découpé dans sa foutue chaise. Et en face de lui, encore et toujours, les iris de Bartel s’apparentaient à un vague marécage. Tant pis. Il était beau autrement. Il avait la vie et les voyages défilants dans un seul regard, les reflets d'un milliards de langues, de jardins secrets et de journées passées à se donner corps et âme. En comparaison, les iris de Silver avaient simplement l'air d'un joli rêve de camé.

« Non, tu n'es peut-être pas si stupide, mais au moins un peu de t'être imposé chez moi en sachant pertinemment que je peux me montrer virulent. Tout comme tu l'est d'aller provoquer Wilhem, ou cette raclure de fond de pot à confiserie. Enfin... Et ne prétend pas pouvoir me faire pleurer, il m'en faut plus que tes piques d'adolescent !»

N'avait-on pas discerner l'eau salée poindre à la surface de ses cils quelques instants auparavant ? Il ferait alors mine de ne pas s'en souvenir. Il n'était pas de ces pleurnichards, ni de ces gamines éplorées, les yeux dégoulinant de khôl au détour d'une ruelle glauque, attendant la mort, de la main d'un coupe jarrets ou d'une créature de la nuit. Elles attendaient vainement des êtres de sa trempe et celle de Randall, ignorant bien évidemment que même les monstres ont besoin de sommeil. Rien de venait jamais, et elles regagnaient alors leur domicile, rêvant à un ridicule être de noirceur, incapable de discerner un véritable Monstre, pendue au répondeur dans l'attente d'un message quelconque. Non, il en était loin, prenait parfois leur visage l'espace d'une nuit sans lune, attirant ses proies sous ses airs de poupées chantante, avant de peindre une aquarelle aux milles et une déclinaisons de coquelicots. En soit, il ne pleurait presque pas, s’apitoyait intérieurement beaucoup, rageait à voix haute énormément. Il prenait le vide à bras le corps, dans une danse endiablé, attendant l'être qui comblerait cet espace volatile entre ses bras l’empêcherait de les refermer sur ses propres omoplates, donnant à ses phalanges des mouvements d'oiseaux qui ne parvenaient pas à s'envoler. Les cils d'encre s'écartèrent doucement en battements de papillons, ouvrant de nouveau ses améthystes sur un homme qui, tout à coup, n'avait plus rien de sympathique. Qu'avait-il dans la tête encore... ? Oui, les mots blessaient, involontairement, mais ils entaillaient, déchiraient plus encore que tous les poignards du monde. Annihilaient la volonté, brisaient les esprits pour ne plus laisser que la carcasse. A force d'entendre dire qu'il était la poupée du Maître, les dédales de son esprit avaient assimilé le toucher trop intime à un acte mauvais, pouvant le condamner à l’esclavage. Les mots avaient un pouvoir que bien peu savaient en jouer, rares comme ils étaient, ces êtres comme Lewis ou Hellish lui-même.

Pendant de brèves minutes, ce fut la tension animal de deux bêtes fauves qui valsa avec l'air du salon, la sirène fixant son regard vif sur la Montagne, laissant passer quelques mots dans le silence assourdissant. Je n'ai pas voulu dire ça. Pas intentionnellement. Tu as fais pareil, ne me regarde pas comme ça. Puis la tension éclatée par la surprise. Oui, Silver recelait de surprises diverses et variée. Il était un clown triste, une blague grotesque aussi bien physiquement que moralement, n'assumait pas du tout cet état mais appréciait de voir les autres en convenir. Qu'il grogne donc, l'invité impolie, l'hôte n'en avait que faire tant qu'il se tenait bien ! Oui, il l'avait dit, il avait appuyé la corde sensible, avait joué à la balançoire dessus, et alors ? Qu'est-ce que ça pouvait lui foutre ? Tout cela n'est qu'une sorte de jeu au fond, tout. Tout. Ne prends pas tant au sérieux ce que je peux dire, ou penses y sans y mettre trop de ton cœur. C'est une joute Bartel.

On aurait presque pu entendre ses dents crisser d'amusement lorsqu'il s'effondra de nouveau dans sa chaise, avait qu'une nouvelle douleur ne lui vrille le crâne. Apprendre à se ménager n'avait jamais été sa priorité et cela devenait une urgence avec le temps. Il n'avait pas réussit à lui clouer la truffe bien longtemps, juste assez pour reprendre son souffle en vérité, mais c'était déjà un progrès en soit. Comme il était alors ironique de constater que l'amnésique semblait alors faire preuve de plus de capacités à se souvenir que l'inopportun... Il ne pouvait que trop bien comprendre, ayant de lui-même tout tenter pour refréner les souvenirs du vieux Roi de son esprit, avant de s'apercevoir que sa connerie de caboche faisait parfaitement le travail sans lui demander son avis. Il avait fait le vœux d'être exceptionnel, de s'élever pour ne plus être la créature blafarde rampant au sol, serpillière à la main, il avait émis le souhait qu'on le remarque, de s'imprimer dans les esprits... Il était peut-être devenu exceptionnel dans l'esprit de Bartel finalement, sans le vouloir. Exceptionnellement stupide.

Il était bien épuisé, la tête vrillée par les manifestations indésirables de son propre  pouvoir. Contrairement à l'Errant, il n'avait pas la chance de pouvoir maîtriser ses capacités et s'en voyait devenir proie facile, l'un des plus puissant Architecte mais également le plus vulnérable. Tout était à double tranchant. Tout. L'arrivée à la gloire se soldant par de monstrueuses responsabilités, ou encore la choix cornéliens que l'on accordait à ceux qui s’apprêtaient à perdre leur Essence. Une centaine de vie de presque liberté, des possibilité infinie, ou celle qui nous collait au corps, nos poches, notre famille. La délivrance éternelle de toutes contraintes sociales contre l'oublie pur et simple de tous ceux qui nous sont chers. Abandonner une chose pour une autre de même valeur. Le goût du jeu chez Hellish s'avérait être vicieux, calculateur. Il en venait alors à s'interroger sur les raisons ayant poussé l'invité à prendre ce côté de la route. Oh bien entendu, cela n'avait rien d'un choix en règle général, les pauvres humains ignorants totalement quel genre de piège leur était tendu, à moins d'être plus malin que la moyenne. Bien souvent, rongés par le curiosité de nouveaux horizons, ils en oubliaient de demander par avance le prix à payer pour la connaissance. Le secret à enfouir sous l'oreiller en solitaire. Mais dans le cas de Bartel, et puisqu'il s'en ventait si ouvertement, la Démence reine devina sans mal qu'il avait s'agit là d'un choix réfléchit, volontaire. Qu'existait-il de plus attrayant, plus fort qu'une famille qui vous aime... ? A quoi bon s'effacer délibérément de la mémoire d'autrui... ? Des proches éclatés, un chagrin aussi brutal qu’indomptable, peut-être... L'amour. On y revenait toujours. Les sentiments aussi liés que la haine et la passion faisaient tourner le monde, quoiqu'on en dise. Tourne la Terre comme les Hommes. La bête qui dormait en Silver ne lui permettait pas de réellement de discerner toute la complexité d'une émotion si viscérale, mais il comprenait sans peine que c'était par Amour, qu'il voulait voir couler les entrailles d'Ephialtès entre ses doigts, qu'il éprouvait ce besoin, cette exigence, instinctive de posséder entièrement l'unique homme auquel il accordait une confiance aveugle, à tort, sans doute.

La poupée de chaire parvint finalement à fixer son regard au-delà du point vide sous son regard, observant la Montagne, remarquant qu'il s'appliquait au même exercice, baissant aussitôt ses perles de verre. La chaise roulante grinça sous son faible poids dandinant, mal à l'aise face à une proie potentielle bien trop prédatrice à son goût, à tel point qu'il en perdait ses repères. La sirène n'était pas timide ou même introvertie au point de s'offusquer d'un regard trop inquisiteur, il était effarouché par une présence masculine sur ses Terre, qui plus est encore lorsque cette personne suintant le mélange de parfum le plus étonnant qu'il lui avait été donné de renifler. Il avait cessé de parler, laissant sa voix fondre en pétales de sucre au fond de sa gorge, un sucre amer et pâteux qui paralysais sa langue. Il n'était pas certain que de simples mots puissent atteindre cette homme là, ou tout du moins d'une manière plus doucereuse que tout à l'heure. Il s'inclina alors à le laisser parler de lui même, inhibé de son vocabulaire presque enfantin, loin d'être aussi fleuri et poétique que celui de l'Errant qui avait eu une éternité de plus que lui pour manier l'art de la parole avec aisance. Grand bien lui en fasse. Si lui aussi avait eu le parler noble, peut-être l'aurait-on enfin considérer lors des réunions administré par Hellish. Malgré la beauté savante de l'adage, il ne pu que tiquer davantage sur la remarque face à son régime alimentaire, cependant calmé de ses irritations dans une certaine mesure.

« Ramener des végétaux sur ma table... ? C'est bien ce que je pensais, tu es vraiment venu ici pour me tuer à l'usure. Je fais ce que je peux avec les images dans mon crâne figure toi, ce n'est tout de même pas ma faute si les humains non plus ne partage pas tes habitudes alimentaires. J'y penserais à ta prochaine visite. »

Le ton était donné, en effet. Puisqu'il s’était sauvagement incrusté dans son décor de crépon, déchirant d'un coup de dents les teintures de tissus tel un jeune chien fou, la noiraude n'avait plus grand chose à perdre en acceptant de le laisser revenir. Plus à gagner, en fin de compte. Les récits à le savoir forgeaient le caractère, permettaient de mieux appréhender le monde. Il l'avait bien compris à force de se gaver de lectures terrestres, du temps où il était encore prisonnier de son monde d'origine. Élargir ses horizons avait été une expérience aussi enrichissante que destructrice tant la désillusion avait été furieuse. Il était près à mettre son corps à rôtir que Bartel n'avait que très rarement rencontré cette sensation de déception, tant il s'émerveillait de tout et d'un rien. Il suffisait de surprendre par mégarde les yeux d'enfants dévorants qu'il posait sur les murs, les meubles, le créateur lui-même. Il était remarquable et médiocre, attirant et abjecte, mali net stupide au possible. Un colosse en clair obscure dépeint sur une fresque de milles paysages singuliers. La Démence crevait de jalousie tout comme d'admiration. Lui ordonner de lui raconter une histoire était un moyen comme un autre de s'emparer d'un petit bout de voyage, le conserver en bocal de matière grise pour mieux le retenir, se le remémorer chaque jour, s'imaginer à sa place. S'il n'avait pas eu ce monde, s'il n'avait pas eu sa fille, s'il n'avait pas eu October, le pantin serait grimpé d'autorité sur les épaules du corniaud pour l'accompagner durant le restant de ses jours. L'oublie et la peur étaient presque parvenu que bien avant son amour obsessionnel, c'était le désire de découverte qui l'avait animé. On ne peut pas gagner à chaque fois...

« Commence par parler avec des mots que je comprend. Je n'ai que seize ans. Enfin, ça fait longtemps que j'ai seize ans... »

Une manière comme une autre de lui signifier une fois de plus qu'il n'était humain que dans une demi mesure, tout comme cela pouvait être le cas pour Randall, par exemple. Il songeait par ailleurs à lui rendre une petite visite de courtoisie à son prochain passage à HellishDale. Il s'était enticher de cet iceberg dissimulé sous les traits d'un homme adulte. Le propriétaire de l'Underground lui fournissait entre autre chambre et repas si l'envie lui en prenait, s'il n'avait pas le courage ou la force de chasser ses proies de son propre chef. Il avait cependant tendance à préférer sa propre méthode, plus salissante mais également plus libérée, poussée dans les derniers retranchements de sa sauvagerie primaire. Plus qu'un moyen de se nourrir, c'était également un exutoire à sa folie. Chez Randall en revanche, il se bridait, se poussait à faire preuve d'une certaine retenue pour ne pas révéler ses pires facettes au gérant qu'il considérait comme un ami à part entière. Aussi froid que lui, aussi figé dans son être, aussi similaire dans ses quelques habitudes alimentaires... Deux monstres lâchés en pleine nature, prétendant se faire humains. Ils ne trompaient personne, ridicules dans leurs facéties, mais n'avaient pas eu d'autre choix pour s'adapter au mode de vie humain.

Il vint pincer sa lèvres inférieur, trahissant sa réflexion comme le faisaient bien souvent ses moues, ses froncements de nez et autres tics faciaux que l'on lui connaissait à force de fréquentation. Dire cependant qu'il était mauvais au jeu de la dissimulation était faux. Se cacher derrière lui-même était un domaine dans lequel il excellait, au point d'en oublier qu'il était vraiment. Se perdre derrière un masque... Quelle comédie tragique, vraiment.

« Tes voyages. Tu dois bien pouvoir aller partout non ? Qu'est-ce que tu fais quand tu voyage entre les mondes, ça doit bien t'apporter quelque chose. J'espère au moins que tu ne gaspille pas la chance que tu as de rien devoir à qui que ce soit... »

Et d'un regard luisant, les crocs en évidence non pas comme une menace mais comme un ordre d'empressement.

« Oui, c'est des histoires de voyages que je veux entendre ce soir. »

Qu'il se justifie au moins de l'avoir privé d'un repos bien mérité.








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Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Lun 20 Jan - 19:35

La belle demande qu'il faisait, la jolie imprécation, crocs dehors et regard mauve étincelant, comateux mais quémandeur, mignonne créature aux cils lestés, aux mains fatiguées, au visage somnolent pailleté de complaisance. Il était presque beau, ainsi assoupis entre les bras grinçants de sa chaise aux roulettes immobiles. Si tangible, palpitant- si jeune. Seize années au compteur, -le temps figé dans du sirop-  pathétique et glorieuse créature, larve sublime et dégoûtante qui avait rampé de la poussière jusqu'aux astres. Le plus légitime et le plus misérable de tous les Architectes, un papillon sans ailes à l'atroce cocon rose- le plus beau pourtant, car son trip versicolore, cette innocence fardée, mascarade foirée d'une enfance décédée ; son monde, antre psychédélique, était la plus sublime des choses laides qu'il avait vu de sa vie. Quoi qu'en disent ses mots, quoi que puissent montrer ses sourires ou ses yeux, il aimait cette endroit, et ses nombreuses visites lui faisaient croire familier.
Que nenni : il n'avait rien connu, avant de rencontrer Silver. Tout juste effleuré la surface de cet univers trouble, dément et fantastique. Un kaléidoscope brisé avec les fragments duquel il aurait pu s'entailler. Se poignarder. S'égorger. Et rien de tout cela en fin de compte, nonobstant la menace, rien que des mots aux courbes emmêlées, croquants, acides, sauvages et acérés. Des mots pour enrober, des mots pour frapper ; avant tout pour parler, bien sûr, et tout compte fait, ils en venaient à grimacer des rires, tous deux bestioles vaguant loin des forêts. Humour grinçant sur des lèvres tordues, rictus rendu et regards lourds de sens composaient leur parure, paons de pacotilles aux danses dangereuses. Ils auraient pu se couper la langue sur les mots qui gonflaient dans leur gorge, et pourtant, tout semblait s'arranger, par chance plutôt que par un rée effort. La fatigue, les nerfs usés qui ont du mal à se tendre... Et la force des choses les préservait d'une explosion pourtant plus qu'attendu. Puis alors, ils se retrouvaient assis à des kilomètres l'un de l'autre -cette table était vraiment trop longue- à parler, à se palper, à tâtonner à qui mieux mieux, quêtant des failles, griffes sorties ou les doigts nus, caressants, tout à leurs jeux houleux. Révélations drapées -Je n'ai que seize ans. Enfin, ça fait longtemps que j'ai seize ans... - et piques sucrées étaient leur lot pour cette soirée. Mais ils avaient fait leur temps : le gamin voulait une histoire, et son terrible invité se sentait disposé à lui donner satisfaction. Il avait peut-être assez brutalisé son pauvre hôte pour ce soir... Il fallait aussi savoir se montrer accommodant, et il avait toujours aimé raconter des histoires. Terrifiantes ou absurdes, spontanées ou véridiques... Peu importait. Le rôle de conteur lui plaisait plus qu'il ne se le serait avoué.
Et cette fois, c'était sa propre histoire qu'il allait dérouler. Et quelle fragments de ce parchemin craquelé et noircis d'encre allait-il donc choisir ? Quelle était la plus belle, quelle était la plus excitante ? Que choisir ; surtout, que montrer ? Que révéler à ce monstre charmant, ce bourgeon flétris qui ne fleurirait jamais ? Et pourquoi diable s'en soucier ? Silver n'était pas de ces langues qui se déliait. Bartel ne le savait pas encore, mais quand bien même il aurait été de ces commères errantes, son esprit oublieux l'aurait lésé, et de là... Souvenirs éparpillées, soufflées, troublés. La vaillance des infirmes pour une mémoire lépreuse ; une beauté androgyne pour des poignards cachés.
L’Égaré se fendit d'un sourire, et hocha pensivement la tête. Il ne réfléchit pas tant finalement, et l'histoire qu'il conterait lui apparut limpide. Seize ans, c'était cela ? Silver avait seize ans ; ou bien non, mais qu'importait, puisqu'il se donnait volontiers cet âge là... Bartel avait bien une histoire d'adolescence tourmentée, une histoire pour les gamins de seize ans. Vécue intensément, pesée soigneusement, emballée dans du vieux cellophane, certifiée passée, crevée et balayée.
Quand bien même ; son cœur battait déjà plus vite. Il ne se débarrasserait jamais de ses seize ans, lui aussi. Ils le colleraient à jamais comme ils hantaient Silver.
Bartel prit une inspiration, et ses lèvres se tendirent sans qu'il ne sache pourquoi. Sourire pour cette histoire ? Absurde. Absurde... Il n'aurait pas dû être heureux de revivre cette nuit. D'évoquer son passé. Il n'aurait pas dû.
Et pourtant, ses yeux brillaient quand il les posa sur Silver. Il se fit violence pour garder contenance, pour que sa voix reste posée ; douta fortement tromper son hôte, malgré son ton serein.


-Soit, un voyage. J'en ai des centaines gravés sous la peau, et ta demande pourrait bien entraîner un flot infini de paroles... Mais puisqu'il n'en faut qu'un, voici l'histoire que je conterai ce soir : la première qui naquit, le chapitre décisif. Celui de mon premier voyage, et pas le moindre, ni le plus agréable.
Il fit signe au gamin d'approcher, mais se leva finalement, et traversa la salle en attrapant une chaise. Il la posa à quelques mètres de l'Architecte, s'y assit. Presque proche de la poupée maniaque, du pantin tueur aux yeux d'aurores brûlées. Presque, mais pas trop, car personne ne pouvait réellement approcher cette bête là. Elle errait parfois trop loin des mains et des mots pour être à vraie portée. Et quand bien même on aurait cerné son esprit vagabond... Gare à ses dents, gare à ses griffes- à son pouvoir.
Bartel ne s'inquiéta de rien de tout cela.
Sans gêne aucune, il entama son récit, et ce fut d'une voix basse gorgée de ténèbres, chaude pourtant, profonde et vibrante. Car il vivrait cette histoire comme onze années auparavant, et si tel devait être son dû, alors il serait celui de son public aussi.

Si tu ne le savais pas, je vais errant depuis onze ans ; ce fut un Guide de ce cher Wilhem qui se saisit de mon Essence, et il eut la bonté de vouloir m'épargner une vie de bohème en me laissant gisant dans la neige.
<< J'avais alors seize ans, depuis pas même une heure, je n'étais qu'un gamin aux yeux rouges et cernés qu'un amour malheureux avait jeté dans les affres. C'était un soir comme un autre, un soir banal, laqué comme de coutume, mais la nuit était froide, d'un froid mordant.

Appuyer les mots, goûter le givre. S'il parlait de froid, il fallait le faire comme si ses lèvres étaient gercées. Souffler l'hiver, doucement, mot après mot. Rafraîchir l'atmosphère, atténuer la lumière, avec une nuée de mots, une nuage discret de mots patiemment défroissés. Être un livre en origamis parfumés, qui se découvrait lentement au gré d'une brise discrète.
Les lampadaires brillaient trop fort, leur lumière sale blessait mes yeux, et l'acrylique jaunâtre qu'ils jetaient sur les trottoirs me donnait envie de vomir. La ville était laide, huileuse, suintante de brumes. Elle avait l'air sortit d'un mauvais trip. Son goudron brillait comme des écailles, les égouts bavaient des eaux nauséabondes- il ne pleuvait plus, mais j'étais trempé. J'avais pleuré, hurlé, ma bouche avait un plis amer et salé, me langue pâteuse et insensible collait comme de la résine. Je sentais encore les cendres d'un paquet de cigarette brûlé à grands renforts de toux sèches, l'odeur putrescente du sang qu'on rend libre- une femme m'avait montré où faire glisser l'acier, où caresser ma peau. Ce soir là, je n'ai pas suivis ses préceptes ; j'avais tapé les murs et mes phalanges saignaient. Je devais ressembler à un drogué, un clochard paumé et dangereux.
Rien n'a changé n'est-ce pas ? Exception faîte de mon contrôle sur la situation.

Il avait presque l'air fier, vagabond odorant aux yeux fétides et fascinants. Mais l'orgueil retomba, voile diaphane, et son regard éventé retrouva le sérieux qu'il avait acquis pour conter.
Je marchais donc, sans rien chercher, j'errais déjà, avant même qu'on me vole, qu'on m'ampute. Quand j'ai trouvé la roulotte, il était tard et la brume lapait la lumière comme une énorme langue avide. J'étais noyé par une obscurité tamisée et poisseuse, mais lui était là, étincelant, féerique. Ce sale petit lutin, grogna t'il d'un air désapprobateur. Il m'a babillé des mots sans saveur que j'ai recraché pour qu'ils ne pourrissent pas en moi. Je ne l'écoutais pas, mais j'ai pris le ticket, car je savais. Tout le monde savait, tout le monde le sait encore : mais personne n'y croit. Il faudrait être fou pour croire à des légendes urbaines- ou bien jeune. Et j'étais jeune, en plus de quoi mon cœur saignait. Mieux encore, j'avais eu une amante familière des nuits secrètes d'Hellishdale. A demis-mots, elle racontait ses tournées dans les ruelles sordides, les catins sur lesquelles elle crachait, les bruits de pas et les ricanements teigneux, qui parfois se répercutaient dans les rues engluées d'ombres épaisses et mouillées. Elle racontait ses errances avec le sourire ciselé des fauves, et dans un jeu obscur elle devenait la chasseuse de cette ville où nous étions les proies. Moi, je n'avais rien de tel à conter. J'écoutais en lui parlant d'amour -avec mes mains-, car elle était une floraison intense, le plus beau buisson de ronces qu'on ait jamais touché ; plein d'épines emmêlées et de feuilles urticantes.
Ses narines se dilatèrent comme pour capter un parfum- elles retombèrent sans être rassasiées.
Lisse, froide, marmoréenne mais blessée de khôl, c'était une sublime sculpture, et sa chambre un musé aux teintes fanées, une antre sublime rongée d'un bordel imprégné de son odeur délicieuse. Là-bas, je me sentais renaître, flétrissant dans ses mots pour rejaillir d'un souffle porté sur ma peau nue. Elle avait le touché froid, les ongles longs et peints. Ses contes boursouflés de mystères berçaient mes fureurs adolescentes. Ses lèvres noires brûlaient ma peau. Son corps exquis flambait comme la glace contre le mien, et dans ses couvertures, je me sentais rouler entre des cendres froides, sur des papiers roussis, au milieu de poèmes froissés écris avec une nonchalance sauvage- sur l'univers flétris d'un monstre magnifique. Je captais l'odeur du feu- celui qui s'éteint, celui qui prend. L'odeur persistante et excitante du feu, mêlée à celle de sa sueur.
Il se tut, la voix vibrante, encore chaude et intense jusqu'à la dernière note. Des profondeurs inexplorées se révélaient maintenant, et le conte prenait des airs d'histoire chantée la plume au chef- barde des sylves, pour le récit de sa propre mort.
Son nom était Brocéliandre, et elle était la Nuit. Une nuit particulière, une nuit sombre et poisseuse, une nuit de débauches et de plaisirs grinçants. La nuit incarnée, déportée en caresses, cloîtrée dans un corps de femme qui continuait de vibrer comme un ciel étoilé. La nuit des ivrognes, des seringues abandonnées, des musiques qui s'emmêlent ; une nuit démente et monstrueuse, la plus fascinante des ténèbres qu'on puisse imaginer. Une sublime atrocité, penchée vers moi, tendue vers ma gueule misérable.
Elle était un poison, le plus doux, le plus écœurant et le plus tentateur des poisons. Vénéneuse et décharnée, Brocéliandre aurait pu être l'esprit même de cette ville dégoûtante qu'elle hantait, l'incarnation mystique et psychotique de l'Absinthe toute puissante, une liqueur sanctifiée lors d'une messe satanique, versée dans un flacon de chair blanche qui captait tous les regards. Plus addictive encore, je me risque à l'affirmer, et il ne lui fallut qu'un baisé pour me droguer à jamais de son être fascinant, magnétique, obscurément surnaturel.

Sa gorge en était presque sèche. Trop de souvenirs de cette peau, de cette voix rauque et dangereuse, de ces yeux, ces yeux... Limpides et brutaux, d'un bleu subversif qui menait aux confins du monde. Un prisme fracassé reflétant cent cieux à l'azur rêche.
Tu te demandes sûrement pourquoi je te parle d'elle, ce qu'un nom de forêt bretonne vient faire dans ce voyage. La raison en est simple et cruelle : si toute histoire a un prélude, le mien se nomme Brocéliandre. C'est sa vie qui a changé la mienne, l'intérêt qu'elle porta sur l'être gris que j'étais, créature terne, dénuée d'éclat, qui me fit dresser l'oreille et croire aux légendes du terrier noir d'Hellish. Et c'est sa mort qui me jeta dans les rues.
Il se tut soudain, et fixa le gamin d'un regard presque grave. Puis ses lèvres enterrèrent leurs commissures dans un plis amer, dessinèrent un rictus amusé et brutal sur son visage de fauve. Il reprit d'un ton quasi-mordant, plus vif et acidulé, aux intonations moqueuses, bravaches peut-être.
J'avais donc seize ans, j'étais seul comme ne peuvent l'être que les imbéciles abandonnés par l'amour. Brocéliandre morte, c'était comme me dire qu'il n'y aurait plus d'hiver, que la neige ne tomberait plus jamais, que la pluie quittait ce monde, que les feuilles ne voulaient plus tomber, que l'ombre se lasserait d'être obscure, que tous les mystères d'un univers froidement recomposé par la science toute puissante, décidaient soudain d'un accord nauséeux qu'il était temps pour eux de se dévoiler bêtement. Toutes les choses qui rendaient belles ma vie, des choses absurdes et insignifiantes, des choses qui ne parlaient pas et n'avaient de charme qu'à mes yeux ou ceux des imbéciles ; ces choses là partaient avec elle. On m'avait voler le monde. J'errais quelque part où tout ce qui importait n'existait plus. Mon dernier refuge ne pouvait qu'être un chemin tracé par ses soins, celui des catins et des monstres, des secrets fantoches et des dangers fardés. Je l'ai emprunté car les contes noirs chût de ses lèvres peintes étaient sa dernière descendance, ce qu'il restait de nos soirées- les caresses s'effacent vite et les baisés s'échappent.
Un regard a clouer les étoiles.
Mais les mots restent. Ils brûlent, giflent, soufflent, retournent le cœur et s'y enfouissent. On enterre certains mots si loin que parfois, on se retrouve surpris d'entendre leurs échos caverneux et lascifs, remontés de quelque profondeur laissée à l'abandon. Tous les mots de Brocéliandre ont un refuge abyssal en moi, alors pour le malheur d'une flopée d'Architectes, ceux qui parlaient des nuits d'errances mesquines m'ont conduit à un Guide.
Ce soir là, la brume faisait un halo iridescent au nacre de Dame Sélène. Voir un arc-en-ciel entourant cette Lune glorieuse et solitaire m'a fait croire à un signe. J'ai stupidement fantasmé sur un quelconque message, comme si le ciel n'avait que mon malheur à couver !

Son sourire s'étira, et il suintait d'amertume autant que de dérision.
On ne répétera jamais assez aux gens qu'ils sont égocentriques. Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé une main, et cette main était froide, plus froide encore que la nuit qui m'entourait. Paume gelée, doigts gantés de givre ; un guide, spectre gracieux aux offres délicieuses et létales. J'ai oublié son nom. Il était d'Aérial, c'était un jeune homme androgyne au beau visage placide, un ange morne aux yeux limpides qui suintaient l'amertume. Il voyait chaque nuit passer de pauvres humains, semblables à moi, qui cherchaient un univers meilleur ; il les voyait venir à lui, et se brûler à la glace de son cœur, à la glace de son monde. Quelle stupidité ! Il devait nous envier. Envier notre vie, notre Hellishdale crasseux, tandis que nous cherchions à les quitter d'un même saut éperdu. Je suis certain qu'il ma haït pour lui avoir tendu ce ticket, pour avoir pris sa main. Je suis sûr qu'il m'a détesté d'avoir cédé mon Essence. Plus encore car je savais. Je ne connaissais pas le prix, mais j'avais conscience que ce n'était pas ce ticket, ni rien qui soit physique. Je savais que j'allais laisser quelque chose derrière ; je n'ai pas pensé à mon passé, peut-être à quelque chose d'autre, des souvenirs heureux, mon âme, un espoir, un rêve... Quelque chose d'important qui m'appartenait, cela, je l'ai déduis. Mais ma vie ? Non, je n'ai pas pensé à ça. C'était beaucoup trop énorme, beaucoup trop évident même. Mais sur le moment, j'aurais sûrement pris sa main malgré tout. Parce-que j'avais seize ans, que j'étais stupide, malheureux en amour. Parce-que j'étais déjà perdu.
Une âme perdue. Une de plus.
<< Ce premier voyage ne fut pas agréable. Sais-tu ce qu'on trouve entre les mondes, Silver ?
Il ménagea un petit silence.
Absolument rien. Il n'y a que du vide, un abîme versicolore digne d'un carnaval dément où brillent des choses sans nom ; ce ne sont pas des étoiles, et les couleurs qui dansent ont l'air de fêter un carnaval. Elles veulent t'emporter, t'avaler, te jeter parmi elles, te déchiqueter dans leurs rondes bariolées, et tu n'as que cette main à laquelle t'accrocher, cette paume froide qui brûle ta peau, ces doigts longs et inflexibles mêlés aux tiens qui tremblent !
Il retomba sur sa chaise ; il en avait bougé, redressé par l'élévation de sa voix, jaillis de plus en plus forte et de plus en plus grave. Son regard inquisiteur ne lâchait pas celui de l'Architecte, mais son air scrutateur n'était pas pour Silver.
On voit rarement l'entre-monde, il faut être maladroit pour y passer plus d'un instant, et il n'est pas toujours semblable. Mais ce soir là, il ressemblait à une fournaise abyssale de couleurs en pleine orgie, fiché de lumières pulsantes qui évoquaient les cœurs d'astres oubliés- ou bien éteints. Quand la neige m'a pris toute entier, je m'étais déjà fais dessus, et ma pisse fumait dans l'air froid. Le Guide m'a à peine regardé, de ses beaux yeux placides. Il est partit sans un mot, emportant sa grâce et sa beauté traîtresse.
J'étais au milieu des montagnes, une poudreuse drue sonnait le glas de ma vie. Je suis resté avachis dans la neige pendant quelques secondes, et les flocons ressemblaient aux doigts de la Mort sur mes joues. Quand mon pantalon trempé d'urine a commencé à se raidir sous l'effet du gel, l'animal pragmatique qui me servait de corps s'est levé, et je me suis mis à marcher.
Il n'y avait partout que des crocs blancs, un ciel boursouflé de nuages, des éclairs de grisaille derrière la neige acérée. J'ai à peine avancé que mon esprit c'est remit de son choc premier, et j'ai vraiment compris ce qu'était le froid : non pas la paume satinée d'un androgyne atone, ni les brumes d'Hellishdale. Le froid, c'était la mort. J'étais transis, il n'y avait rien autour de moi. Quelle chance avais-je de survivre ? J'étais vêtu de noir, tenue déchirée d'un deuil encore intense, presque nu, et ma peau avait déjà commencé à rougir- puis pâlir, et bleuir, trop vite pour que mon corps le comprenne. Je me suis écroulé sous le choc thermique, abattu après quelques foulées seulement.

D'abord, j'ai été contrarié, déclara t'il tranquillement, les yeux mis-clôts. Pourquoi donc si vite ? Étais-je si faible ? Murmura t'il. Hein ? Bien entendu, je n'avais pas mangé depuis la mort de Brocéliandre ; bien entendu, je portais le peu d'affaires qui vont si bien à ceux qui aiment les ombres. Sur le point d'être maigre, un enfant de la ville qui s'était cru sauvage. Un corniaud rebelle, un ridicule chien de salon qui s'était échappé dans les rues- hors des rues mêmes. Risible. Pitoyable. J'aurai pu en mourir, et il s'en est fallu de peu.
Il secoua la tête, broussaille valsante au sourire étincelant de résignation moqueuse. Du chuchotement, il repassa à un ton plus audible.
Seule mon imagination m'a sauvé du trépas. Mon amour des lettres, ma passion pour les livres ; j'ai été un fervent lecteur, et les errances spirituelles de mille personnages stupides m'ont sortis d'Aérial ce jour là. Sans connaître mon pouvoir, sans même savoir que j'étais là-bas dans un autre monde, tout juste certain que j'étais en train de geler, les yeux fermés et le visage congelé, j'ai imaginé un endroit à mille lieux de celui-là. Une plage chaude et brûlante, la mer écumeuse et lascive, des vagues crémeuses, du sable croustillant... Brocéliandre, marmoréenne, immobile, sous une ombrelle en dentelle noire. Des cailloux, de la verdure, un bar quelque part. Je n'aimais pas ce genre d'endroit, pourtant, j'y ai pensé. Où était-ce donc ? Une plage nordique en été, un quelconque pays méditerranéen ?
Les mots fondaient dans la bouche, craquaient sous la dent. Ils avaient textures, formes, couleurs, et sa voix les offrait comme des fruits défendus. Une existence entière à parler, et jamais personne ne prenait la peine de les déguster... Mais voilà qui changeait, et l'un donnant à l'autre, il mettait dans sa voix tous les secrets des mots : goûte donc petite chose, prends les en toi, ils sont là pour tes yeux, tes oreilles, tes papilles. Les mots s'animent sur sa langue, et ils ne demandent qu'à se mêler à la tienne... Presque érotiques dans leurs danses. A l'intention de quel cavalier, cette valse étrange et synesthète ? A Lilith, une morte, ou à cette Bête charmante ?
Ses cils se tendirent en révérence, il grimaça, interrogeant l'adolescent qu'il avait été. L'histoire reprit, et il conclut :

Non, impossible d'être si proche de la vieille Europe. Il fallait que cette plage langoureuse soit cernée d'une jungle noire, que le bar disparaisse et que Brocéliandre soit couverte de boue, des feuilles dans ses cheveux noirs, la peau blanche ébréchée, un air cynique et bestiale esquissé par une moue de ses lèvres peintes en noir- son rouge à lèvre débarbouillé par le sel de la mer. Autour d'elle, la sylve primordiale, canopée fantastique, et les racines des arbres s'enfouissant dans le sable. L'eau était chaude, le monde chantait d'une voix de gorge profonde, odorant, splendide : voilà qui était à mille lieux de ces montagnes. Une forêt tropicale, la nature sauvage, et une plage dorée, une plage où m'attendraient Brocéliandre et ses yeux transparents. On ne gagne rien à délirer quand on meurt, et je n'avais plus la force me battre.
Un pan de sourire accroché à ses lèvres. Tapisserie en lambeaux ou tout fraîchement tissée ?
Cette rêverie m'a sauvé. Un portail c'est ouvert, il m'a happé, et Neverland a vomis tous ses parfums sur moi.
Le conteur aux yeux de bouillon persillé se fendit d'un sourire. Il fit un petit signe de tête à son hôte, son public irréel aux révérences effrangées, une biche glabre inquiétante et superbe. Un cerf saluant la Lune ; Pan se pliant sous le astres.
C'est tout. Je ne pense pas que tu veuilles entendre le reste ; c'est un récit moite, alcoolisé et embrouillé. En arrivant à Neverland, j'ai été pris en main- par de mauvaises mains, puis trahis plusieurs fois dans la même soirée, et mes cuites se sont soldées par de copieux vomissements. Quand mon pouvoir a germé tout à coup, bombe à retardement, j'ai eu l'impression que mon crâne allait s'éparpiller dans une explosion de chair brûlante. Aucune bière aigre, aussi abondante soit-elle, n'aurait pu tuer la sécheresse de ma bouche. Ce fut une mauvaise soirée, pleine de catins suantes et de larrons roublards.
Il secoua la tête, ravalant une grimace.
Je suis retourné à Aérial pour échapper à une embuscade, j'ai manqué d'être vendu à l'Architecte des lieux, et j'ai finis ma nuit à Hellishdale même, entre deux poubelles. C'était ce que j'avais de plus familier à portée de jambes. J'ai mis deux jours à retourner chez moi, honteux et déboussolé, avec l'impression d'errer en plein trip. Imagine un peu, mon existence entière a basculé d'un coup, et quand j'ai toqué à la porte, crasseux, éberlué... On a appelé les services sociaux. Je n'ai pas compris ce qui se passait, mais je me suis enfuis avec ce don sublime. Il m'a fallut quelques voyages encore, et des prises de contacts aléatoires qui m'ont fait passer pour un dangereux psychotique auprès de mon ancienne famille, pour assembler tous les éléments entre eux. En comprenant, je n'ai pas pleuré, et depuis tout ce temps, je n'ai jamais versé seule larme sur toute cette histoire : elle est trop ridicule pour se targuer d'être triste, et personne ne me regrette à Hellishdale. Je n'ai pas laissé de trace, ce qui est tout aussi bien, car personne n'ira pleurer sur ma disparition. Personne ne viendra me chercher ; je ne laisse aucune absence.
Il avait l'air satisfait, mais une pointe de tristesse perçait sa voix profonde, remontée d'abysses tourmentés par des regrets furtifs. Pourtant, son histoire de ce soir avait trouvé son terme, et il se laissa aller dans son siège avec un demi-sourire.
Si cela peut te rassurer, j'ai fais bon usage de mon don par la suite. Il faut comprendre par là, de meilleurs choix de destination, un peu d'organisation, et de l'apprentissage. En fin de compte, cette histoire était courte et peu relevée d'action ; j'avais sûrement plus intéressant à te conter, des choses épicées, vibrantes, stupéfiantes. Des paysages à décrire, des gens à faire revivre.
Il toisa l'Architecte. Verdâtre, massif, ancien. Plus ancien que ne le disait sa peau, plus ancien que son odeur entêtante. L'imbécile pâlichon amoureux des loques noires était devenu ce satyre aux yeux marécageux, cette chose inconsciente et sauvage à la sagesse bestiale.
Je ne voulais pas t'impressionner avec ce genre d'histoire. J'ai piétiné dans ta prison, j'ai salis ton petit monde fascinant. J'ai vu ta gorge palpiter devant moi.
Dans sa bouche, ces mots étaient sensuels. Sans qu'il le veuille, peut-être...
Alors plutôt que de te montrer combien tout ce que je fais est merveilleux et palpitant, j'ai préféré te livrer l'adolescent pitoyable et stupide que j'étais. Fais en ce que tu veux. J'espère que le spectacle conté de mon désarroi et de mon idiotie aura ravis ta gamberge ; je t'ai dis que le mots restaient, mais cela ne vaut que pour ceux qui importent. A toi de voir si les mots de cette histoire en faisaient partie.
Et comme un livre qui se ferme, l’Égaré qui ne l'était plus tant, prit enfin le silence et se releva pour regagner sa place, emportant sa chaise qu'il reposa pesamment. Il s'assit, presque sagement, et entreprit de manger en souriant à son hôte entre deux bouchées. Compte tenu du temps qu'il avait mis à toucher au repas, Bartel savoura singulièrement la nourriture.
Pourtant, il jeta un regard torve et moqueur à Silver.

Hmm. Il te reste de gros progrès à faire dans le domaine culinaire.
Il se fendit d'un sourire en enfournant de la viande saignante dans sa bouche, et alors il reprit ses airs de prédateurs, mâchonnant la carne humide avec satisfaction, démentant par là même ses paroles. Le conteur s'en était allé, retour de la Bête impudente, de l'insolent vagabond aux rictus de renard.
Mais tu ne lésines pas sur les quantités.
<< Alors, dis moi, t'ais-je apporté quelque chose en ce soir ? En plus du dérangement et de la fatigue, je veux dire.

Joueur en fin de compte, à tel point qu'on en venait à se demander, lequel ici était le plus jeune...

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Surnoms honteux: Bestiole; La Démence; Le Truc; La Mante Religieuse...
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte): Dementia
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Ven 21 Fév - 1:54














 ❝ Under Paper Moon ❞
"Jamais, c'est terriblement long..."




Bartel adorait s'écouter parler. Et le pire étant : cet imbécile s'exprimait bien. Il maniait les mots avec une aisance à faire pâlir de jalousie le gamin, si cela était encore possible. S'il avait jasé de cette façon, alors peut-être l'aurait-on enfin pris au sérieux parmi ses paires. Peut-être l'aurait-on enfin écouté pour autre chose que par son état de protégé adoré du Lapin Blanc. La réputation ne faisait pas tout. Silver commençait à comprendre. Sa langue flasque et rouge de sang illustré par son absence effleurait les pointes d'ivoires sculptant sa mâchoire telle un véritable pressoir à légume. Un abattoir à échelle individuelle, dissimulé sous la peau d'albâtre et si douce d'un petit corps misérable. Se méfier de tout ce qui est petit. Toujours. On peut combattre un colosse. Pas un microbe. Le microbe en question est virulent, une véritable teigne crissante, n'acceptant de s'asseoir et d'écouter que de son propre gré et non sous l'influence d'un ordre. Bartel pouvait lui insuffler une image, un récit, des conseils, mais jamais plus que de l'abstrait. Comme si ce monde ne l'était déjà pas assez. Lui qui prônait liberté à qui voulait bien l'entendre, il ne pouvait pourtant que comprendre. Le simple statut d'Architecte était déjà une immense liberté pour la sirène sortie de sa cage depuis bien trop peu de temps. La liberté n'avait qu'un goût nouveau à son sens, découvrant peu à peu les joies de s'aventurer sur ses propres chemins. Silver n'était encore qu'un bourgeon. L'éclosion n'était pas pour ce soir, ni pour les jours à venir. Seul le temps ferait son œuvre. Qu'il fleurisse ou qu'il fane. Personne ne pouvait prévoir. Personne en dehors d'Hellish. Le Lapin manipulait à sa guise temps et espace, emmêlait entre eux les fils de la destiné.

La tension semblait s'être brusquement évanouie au profit d'une atmosphère toute en accalmie, l'humeur changeante du maître des lieux n'étant sûrement pas étrangère à un tel processus. Elle semblait tout à coup moins glauque, cette drôle de baraque aux couleurs pastels, berceau des pire folie comme des plus doucereuses. Il avait l'air plus enclin à l'écoute, le marmot aux cils effrangé, engoncé dans sa robe comme caché sous une infinité de masques contraires. Qui espérait-il trompé ? Il était né pour vivre Bête, explorant les bois accroupies aux branches des arbres, logé dans les feuilles mortes en guise de landau et que la neige soit son linceul. Il était devenu Poupée en réponse à milles éducations faussée. Peut-être Bartel serait-il meilleur père tout compte fait. Peut-être que celui ci n'échouerait pas. Ne le jugerait pas sur ses actes mais pour la crainte irraisonnée dans son regard... ? L'Abandon. Ce mot impie. Ce coup de tonnerre prenant plaisir à s’abattre sur une vie au hasard de temps à autre. Dans le but de faire mal. Dans le but d’anéantir. Il avait un temps été semblable au tonnerre oui. Qu'en était-il de l'Errant ? Non. Il était trop... Pas assez... Il était lui. Cet être millénaire aux cheveux emmêlés, rocailleux de voyages à n'en plus finir. La forêt respirant à travers ses poumons rieurs. Silver fut déçu lorsqu'il entama son histoire. Elle était autrement plus intime certes. Qui y'a t-il de plus personnel que ce premier instant de perdition, ce renouveau de l'âme suite à une errance trop mutine... ? Mais à en juger par la créature qui prenait place à quelques mètres à peine d'elle, La Démence s'était attendu à un récit fantastique, un aventure saupoudrer de malice. Mais non. Il n'y avait là dedans que du désespoir. La perte qui engendre la perdition plus exacerbée encore. Amer sur le coin de la langue. Tant pis. Cela ne lui changerait pas beaucoup de d'habitude.

C'était touchant quelque part, qu'il se livre ainsi à lui sans pudeur ni crainte d'une quelconque moquerie. Pourtant, rares étaient les premiers voyages bien reluisant. Lui-même, lors de sa première arrivée sur Terre, ses jambes lui avaient semblé si molles et l'air si volatile qu'il avait manqué d'en étaler sa bile acide sur le pavé de cette ruelle si sombre. Sûrement plus que celle des autres guides. Car c'était sa ruelle. L'impasse de cette Ombre riante aux senteurs de feuilles décomposées. Silver avait toujours adorer jeter les feuilles d'automne en l'air, s'imaginant ainsi un peu de couleur dans ce ciel si gris, si vide. Ce néant perpétuel si propre à Tenebris. Wilhem pouvait se targuer de ce qu'il voulait, la mort glaciale était infiniment moins effrayante que ce vide infinie, là où la brume semble prendre un sinistre plaisir à étouffer jusqu'à vos sons. Jusqu'à votre simple existence. Son monde natale ne lui manquait pas. L'Ombre derrière le ridicule Architecte, en revanche... Se faire désirer oui, il s'agissait certainement là d'un test divin, ou quelque chose de cet acabit. Les retrouvailles n'en seraient que plus passionnées, du moins du strict point de vue de la Sirène. On avait rarement vu October épris d'adoration pour autre que son petit Maître.

Ah il en bavait devant ce sale gosse en goguettes ! Pitoyable. Aucun Guide ne devrait avoir à vouer une admiration de cette intensité à son Architecte. Ce n'est pas de l'amour. C'était factice, malsain. Une violente passion à sens unique. S'il parvenait enfin à se défaire un jour de cette agaçante blondinette, La Démence lui tendrait la main. Pas entant que faiseur de monde mais entant qu'âme accueillante, bras refermé autour d'une tignasse sombre comme pour en chasser des idées fausser. Le plus tragique dans toute cette histoire, c'est que l'Automne incarné lui en aurait rit au nez. Il le savait, inconsciemment, sans vouloir se l'admettre. Silver aimait sincèrement October, de ces amours à la fois pur et dangereusement obsessionnel. Il ne s'agissait pas là de pouvoir, de tromperie ou de violence, ni même de sexe. Seulement de l'Amour à son état le plus incontrôlable.

Outrepassant cette vérité évidente, l'Enfant de craie dû reconnaître que c'était en réalité un bien beau cadeau qu'on lui offrait là. Peu de fous venaient lui compter aussi spontanément leurs histoires, sans crainte aucune de voir le récit se retourner contre eux. Un Architecte n'était jamais à prendre à la légère, fusse t-il aussi petit et ridiculement fragile. Peut-être parce que ce pan de vie, Bartel l'avait enterré avec son ancien lui. Peut-être avait-il tourné la page sans honte. Peut-être... Qu'importe en vérité puisqu'il faisait le premier pas. Confier son passé, oublié on insignifiant qu'il soit, était un acte de pur franchise. Un présent rare en ces temps de Guerre Froide. Ils n'avaient pas plus de seize ans ce soir. Comme si le temps ne les atteignait plus. C'était vrai. L'horloge ancienne du salon avait cessé les mouvements de son pendule, l'aiguille avait interrompue sa course. L'espace de quelques secondes, en clignant des paupières, le voyageur aux milles odeurs avait seize ans. Adolescent malingre aux yeux cernés. L'image renvoyé par Silver d'une jeunesse comptée à bout de mots frivoles, redonnant à ce visage limé sur le fil des montagnes un candeur toute nouvelle et presque déjà ternie. Ils étaient dans son monde ici. Sa propre réalité. Et à nouveau, les choses changeaient, tournoyaient, explosaient en étoiles contre les paupières grisaillées du gamin inconscient, remodelant son apparence tandis que Silver, lui, ne bougeait pas. Inutile d'en revenir à ses seize ans lorsqu'on s'y savait éternellement condamné. Bartel ne pourrait peut-être pas remarquer ce changement autrement qu'en se plongeant dans le miroir des violines le scrutant attentivement, entrecoupées par intermittences de cils battant, parfois trop vite pour ne pas semblé pris de transe. C'était involontaire, réaction purement infantile de son esprit. Ils n'étaient en fin de compte que des enfants. L’Errant n'avait fait qu'accuser le coup des années.

Les premiers mots de l'Egaré trouvèrent simplement leur échos a cœur de la créature qui émit un bref cillement de sourcils. Un Amour malheureux... A croire qu'HellishDale en faisait une mode. A croire que l'Âme même de cette ville prenait aisance à séparer les aimants, les arracher l'un de l'autre dans un cri de souffrance égosillé. Soudainement, c'est un sentiment de compassion qui l'envahi vis à vis de Bartel. Il ne lui fallait pas grand chose. Silver était sensible, malléable, plus qu'il ne l'avouerais jamais. En soit, il était à la fois faible et extrêmement puissant. Il était à craindre car il n'était pas lucide. Même par les plus importants des six puissants. Même par Wilhem. Ce fou sociopathe. Celui qui s'était visiblement emparé  de l'Essence de ce voyageur. Qu'il la savoure. Après avoir repris ce qui lui « appartenait » de droit, à savoir October, La Démence se ferait un plaisir certain d'aller arracher cette Essence dans les tréfonds même d'Aerials. Un être tel que Bartel n'aurait rien dû avoir à faire avec ce glacier prétentieux. Wilhem ne le méritait pas. Ceux qui ne comprenaient pas ne méritaient pas. Et Wilhem n'avait pas une once de connaissance du sens profond de l'Amour. La chose de porcelaine appuya sa joue sur sa petite main refermée, faisant grincer la chaise roulante qui semblait soutenir avec peine son bien faible poids. Le crissement le força à serrer les dents, brisant l'espace d'une demi seconde l'illusion d'un Pan plus jeune avant de laisser son imagination regagner sa place. Pas pour longtemps, pas tout à fait. Car Dementia n'est qu'une toile. Un pan de tissu vierge ou presque, à peine exploité, déclinable à l'infini sous une immensité d’œuvres, de saison, d'odeurs millénaires et plus que l'esprit humain ne pourra jamais le concevoir. Silver lui-même ignorait jusqu'où s'étendaient les capacités exploitable de son propre monde. L'Errant parlait, les images se formaient, grondantes, détonantes de réalismes tant elles s'agrippaient à la peau, forçaient les paupières à demeurer closes pour mieux y voir. Et les murs fanés naissent autour de leurs corps devenus si jeunes, s’étalant en papier déchiré à maintes endroits, éclosion de feuillets jaunis, des pétales desséchées qui sentaient bon la nostalgie piétinée. Reflet putride, vanité humaine... Les enfants aux gueule sempiternellement blasée sont ceux qui souffrent le plus. Cette gamine là se cache derrière elle même, derrière lui. Le Monde change à nouveau. Le pavé, le pas sûr, volonté de tout quitter, curiosité malsaine poussée à l’extrême. Les mêmes pas plus tard, affolés. La lumière. La résignation. Quelque chose s'est déréglé dans le système du lapin. Une étape à été omise. Conséquence de l'oublie non prononcé. Cet homme. Cette Bête. Bartel. Silver crisse des ongles sur la table immatériel qui n'a plus lieux d'être dans cette illusion. Sans comprendre pourquoi, il sait. Il sait que tout ne s'est pas déroulé exactement comme lors du récit de l’Égaré. Inconsciemment, la vérité lui griffe le cœur, avant de s'évanouir. Seulement l'image de cette femme à présent. Cette fille qui se veut femme du moins. Pâle, aura de mort et yeux ecchymosés. Poupée mal foutue, mal finie, destinée aux ordures et à la crasse. Plus près, encore plus près. Les lèvres s'entrouvrent et dévoilent une formidable paire de canines saillantes. L'espace d'un instant Silver ne sait plus qui il est, la bouche vaguement menaçante, puis Dementia retrouve son sens premier. A l'endroit. Ou à l'envers. Qu'importe. L'illusion se dissipe, s’évanouit. Un vertige. La Démence songe un instant qu'elle va tourner de l’œil mais n'en fait rien. Elle aimerait bien pourtant. La créature glisse l'esquisse d'un regard en crayonné sur le Conteur. On entendrait presque grincer ses dents. La migraine... Il parvenait presque à l'oublier mais elle était là, bien présente, attendant son heure comme un serpent embusqué. Saloperie.

« Aerials et Neverland, dans la même « ligne temporelle » … Ça ne doit pas être si mal d'être un Errant. Quand on a rien à perdre, je veux dire... »

Trouva t-il simplement à marmonner à mi voix  avant de relever légèrement son visage léché de noir vers lui. Il aurait pu hurler au bluff, condamner son récit sous les astres du mensonge. Mais... Non. Pan n'avait que trop le visage gratté dans les tréfonds de ce récit pour l'inventer de toute pièce. Chaque relief de son être soufflait un nom de montage ou de forêt. Chaque lignes de sa main arborait la patronyme d'un fleuve ou d'une rivière. Sans trop savoir pourquoi, l'Architecte miniature se mit à sourire. Désolé pour lui, envieux dans un certain sens, appréciateur de l'histoire contée sans crainte d'une traîtrise de sa part. S'il avait voulu être mauvaise langue, il aurait volontiers accusé le voyageur de le juger trop idiot pour avoir l'idée de retourner ce récit contre lui. Mais Bartel n'avait rien à perdre avec un conte de ce genre, pas plus que Silver, aussi roublard pouvait-il être, n'avait d'intérêt à l'utiliser à ses propres desseins. Cela lui aurait certainement valu foudres ou raillerie de la part de l'envahissant barbu et il avait pour l'heure décidé de s'en faire un allié, ou tout du moins une présence moins contraignante.

« Je t'ai peut-être surestimé finalement. Je veux dire... Tu n'es qu'un humain comme un autre après tout, à l'exception près que tu as fait de ta perte une force. Soit. Grand bien t'en fasse. Mais attention à ne pas te faire pincer le museau à force de le traîner partout. Je suis amical – ce soir – comme cela peut être le cas de Berith ou même de Thétis. Mais tu n'es sûrement pas sans savoir que nous ne sommes pas tous partisans du même ordre d'idées. Alors méfie toi, si tu ne veux pas un jour finir la patte prise dans un piège. Ce n'est peut-être pas arrivé en onze ans, mais tout vient à p oint à qui sait attendre. »

Des paroles presque trop sages pour un gamin d'apparence si jeune. A moins que. Mais il avait déjà été évasif sur ce sujet là.

« C'est triste pour ta fiancée. Un peu... HellishDale à un sens de l'humour très particulier en ce qui concerne l'amour. Tu l'aurais perdu d'une façon ou d'une autre. Le principal reste maintenant de ne pas regretter de trop... »

Bartel n'avait pas parlé de regret mais la chose était bien trop évidente pour qu'il ne tente pas au moins d'y faire allusion. Quoiqu'on en dise, les regrets sont là, la misère cachée pour faire plus jolie. Plus avenant. Bartel avait simplement décidé d'être plus avenant que lui, oui. Et il le faisait rire. La noiraude n'en demandait pas plus. Elle sourit de nouveau, étirant ses lèvres écarlates, dégueulasses de sang imaginaire.

« C'est gentil de prendre soin de ma petite nature, j'apprécie. Mais tu n'étais pas obligé de me raconter ta chute pour te « mettre à ma hauteur » pourtant. Ceci dit, je fais bon usage du geste. Et je garderais ça pour moi. Je suis... Touché. Je crois.»

Autrement dit « Rien ne sera déballé à la prochaine réunion d'Architectes et de toute façon personne ne veut entendre ce que j'ai à dire. » Un regard jeté à la table. Grimace de désarroi. La Bestiole n'a pas faim. Pas de ce qui se trouve dans cette pièce tout du moins. Ni d'un corps bien vivant déambulant dehors. Il a faim de rêve, pour une fois, d'espoirs qui s'amenuisent petit à petit. Il en a assez de crever de mal être seul dans son coin.

« Tu sais quoi Pan... ? Je pense que je peux aussi te raconter quelque chose. Tu m'as demandé d'où je venais, je peux te répondre. Dans la mesure de mes souvenirs. Malheureusement, tu vas vite t'apercevoir que leur variable n'est pas identique à la tienne. D'ailleurs, si un jour je ne te reconnais plus, tu ne devras pas t'en étonner. »

La main griffue de la créature se mit à battre la mesure presque automatiquement sur le bois vernis de la table, cherchant à imposer une cadence à ses souvenirs vagabonds. S'il avait pu les dompter, les forcer à garder leur place... L'Architecte dévoila un croc acéré, ses ongles terminant de mener la cadence tandis qu'il cherchait ses mots, ou tout du moins un commencement.

« Ça doit être bien tout de même, de naître sur Terre. Même si tout n'est sûrement pas rose... Mais quand même. La Terre est cent fois plus intéressante que là d'où je viens. Qu'est-ce qu'il y a après HellishDale ? J'ai lu des noms de pays, j'ai vu des images de choses qui ne se trouvent pas en ville. Ça doit être immense. Tiens. Tu savais toi que votre planète est composé à 70% d'eau, environ ? J'ai lu ça dans plusieurs livre. C'est plutôt bizarre d'ailleurs. Je veux dire, comment c'est possible que l'eau ne se renverse pas lorsque la Terre tourne ? Elle tourne non... ? Est-ce que les autres personnes vivent la tête en bas... ? »

Bref froncement de sourcils à se perdre dans ces interrogations vaines. Il en avait avalé, des kilomètres de pages. Aussi bien sous le règne de l'ancien Architecte que lors de ses nuits chez October. Pour une créature que l'on pensait sanguinairement stupide, la noiraude s'avérait bien plus cultiver que la moyen à Tenebris. Comme si cela était de toute façon bien compliqué. Entre familles de paysans et rejetons des bas fonds peinant à survivre... Il avait sans doute eu quelque peu de chance dans son malheur. Sans doute.
Toujours était-il qu'il en perdait son récit. Il ne prétendait pas se remémorer le commencement même de son existence. Il su simplement que les choses devaient commencer par leur début le plus proche.

« Je suis né à Tenebris, mais ça n'est pas très étonnant. Il parait que ma mère est mort en me mettant au monde. Mon père était déjà parti et on m'a refilé à ma famille restante. Alors j'ai grandis avec mon cousin. Je n'ai jamais manqué de rien. Ni d'amour, ni de chaleur. Ce qui est drôle, c'est que je n'avais rien de plus. Maintenant j'ai absolument tout excepté ces deux choses. Le destin à un curieux sens de l'humour hein... ? »

Il en riait presque, peinant à garder le peu de crédibilité qu'on lui accordait encore. Si froid, si vide. Dementia n'était qu'une cage dorée aux allures de cocon rose feutré. Il avait tant donné pour s'élever jusqu'ici. Il avait tant perdu. Parfois, dans un moment d'égarement, la Démence en venait à regretter ses choix amers, ses décisions aux buts flous effacés par le temps et l’oubli. Puis les prises de conscience soudaine. N’oublie pas que tu l'as fais pour quelqu'un. N’oublie pas que tu l'as fait pour devenir quelqu'un. Il est loin, le petit Silver crevant de faim dans les bois... Il aimait à s'en souvenir parfois, contrant ses arguments par d'autres qu'il avançait lui même, combattant son propre inconscient, cherchant à le tromper avec de nouvelles armes. Une main poudrée soulevant un fil de suie. Les souvenirs s'entremêlaient parfois d'avantage à des périodes bien particulières ou s'effaçaient tout simplement.

« Puis... J'étais encore jeune. Plus jeune que toi encore à la perte de ton Essence Bartel. J'avais Treize ans. C'est pas beaucoup treize ans. Et pourtant, j'ai tout vu... Partir en cendre. »

Les améthystes se plissèrent curieusement, soufflant d'un regard un bougie battant vaillamment sur sa chandelle presque morte. Il ne semblait pourtant pas triste ou du moins avait cessé de l'être, les doutes ayant succédés aux pleurs, les questionnements aux lamentations. Mais même avec tous les efforts du monde, provoqués ou non par l'hypnose, les événements de cette nuit là demeuraient inlassablement nébuleux.

« Je ne pourrais pas te décrire avec précision ce qui est arriver, je t'épargne les belles phrases. Je sais simplement que tout à disparu et qu'après quelques mois d'errances, je me suis retrouvé animal de compagnie du vieux fou. Et quand je dis animal de compagnie, je veux dire souffre douleur et passe nerf de service. »

Si encore ce n'était que les nerfs. Aurait-il pu ajouter tout en se contenant à grande peine. Le principal était que le visage de cet homme reste effacé de sa mémoire ainsi que sa tête jetée à sa place au fond du gouffre.

« Ça a duré longtemps. Jusqu'à ce qu'il meurt en vérité. Ce vieux sac d'os n'était plus bon à rien, il en était malade à crever de me voir grandir, même si j'ai fini par m'arrêter. Quand il me criait pas après, il me frappait, enfin il a finit par même plus pouvoir. Quand il me frappait pas c'était encore pire. Mais je lui aurais pas rendu la vie plus facile, ah ça non ! »

Et à en juger par le rire furibond qui s’échappa de ses lèvres à l'instant même où il termina sa phrase, la vie menée au vieil Architecte avait dû être un poison durant ces années de cohabitation forcée. Dévorer quelques hommes de sa garde, quelques serviteurs, abîmer le mobilier, se dissimuler à son regard pendant des heures, mettre à mal sa réputation durant les repas administratifs. Tous ce que la sirène avait pu mettre en place contre cet homme abjecte avait été rondement mené. Vengeance mesquine pour l'innocence volée. Mais il n'en avait pas eu assez. Il aurait adoré. Ephialtes lui avait volé. Cela et sa raison d'exister encore.

« J'aurais aimé le tuer de mes mains tu sais. Mais je ne l'ai pas fait. J'ai essayé. J'ai tout donné à cette blatte rampante dans l'espoir dans apprendre plus sur les causes de l'incendie et... Et il ne savait rien. Réellement. J'ai su qu'il ne mentait pas... J'en étais tellement abasourdie que je l'ai laissé me désarmer, je n'ai pas eu le temps de lui trancher la gorge moi-même. J'ai dû attendre encore longtemps qu'une ridicule blondine apparaisse brusquement dans son entourage pour le faire à  ma place. Aaah... N'importe qui en aurait été capable ! Il était devenu tellement sénile qu'il ne savait plus reconnaître amis d'ennemis ! »

Un soupire souleva quelques mèches d'obscurité sur lesquelles on avait tissé les étoiles. La simple idée de se remémorer cet échec cuisant affectait son humeur plus qu'il ne l'aurait souhaiter. Il a avait une raison de plus de s'occuper personnellement du cas d'Ephialtes.

« Après la mort du vieux... J'me sentais seul dehors. J'ai décidé de remonter dans le château pour voir. Y'avait plus grand monde en fait. Sûrement quelques gens à peine. Mais Lui, il était là... »

Deux mains jointes sur une poitrine plus que juvénile en guise de meilleur argument du monde. Les améthystes du gamin scintillaient d'étoiles irraisonnables et irraisonnées. Mais Bartel était probablement le mieux placé pour comprendre. Amour à vous en bouffer le cœur et la raison.

« Je sais plus trop comment ça s'est passé, comment on en est arrivé là. Tout ce que je sais c'est que... Putain, je l'aime. Vraiment. J'y pense tous les jours, tous les temps. J'me sent seul. Terriblement seul. Je dois le retrouver. Mais comment je pourrais y parvenir sans même une image précise de son visage... ? Je sais juste que quand il me souriait, c'est comme si j'avais accomplie les plus grands miracles du monde... »

Un grand coup sur la table à en réveiller un mort, revenant soudainement à la réalité et tentant de les y ramener tous les deux.

« Admet quand même que créer Dementia, c'était un putain de miracle oui ! Mais il ne peut même pas le voir. J'ai laisser un homme abuser de ma confiance et je me suis retrouvé enfermé. J'ai eu tout le temps d'imaginer un milliard de chose. J'y ai pensé si fort. Je m'y suis enfuit tant de fois... Et maintenant, c'est là. Autour de toi. L'accomplissement de ma vie. Et aussi ce qui m'a coûté cet Homme. Mais ce n'est qu'une question de temps. HellishDale ce n'est pas si grand. Je vais finir par remonter sa piste. Oui c'est juste une question de temps n'est-ce pas... ? N'est-ce pas. »

Bartel avait tout intérêt à ne pas contrarier la créature.









© FICHE D'APOLLINA POUR LIBRE GRAPH



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Dernière édition par Silver SilentCry le Mer 16 Juil - 12:43, édité 1 fois
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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Dans un coin de carnet
Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Ven 9 Mai - 15:58

Aveugle aux valses des mirages tombés sur le salon, Bartel avait conté son récit en y versant la substance de ses rêves.
Il n'avait pas pu voir les voiles illusoires qui dansaient face à l'aurore condensée fichée au front de Silver, déjà enfouis lui même au plus profond d'un monde factice- un monde qui fut, maquillé d'une laideur grise cachant quelque chose de plus obscur encore, de plus dégoûtant dans ses angles taillés en lames de couteaux rouillées ; réalité purulente où grouillaient des cauchemars on ne peut plus tangibles. Là, dans cet abîme préservé, il avait ses propres mascarades à édifier avec une douce fébrilité que l'âge pourtant avait émoussé, des fresques peintes sur de la peau, à déployer dans les arabesques colorées de sa voix. Ses propres mensonges élégants à fixer dans les yeux, -retour à cette nuit, plus beau et douloureux mensonge, transposition répétée jusqu'au terme des astres de la mémoire- pour quelques minutes de plus à ressasser le passé, quelques minutes de vérité où les souvenirs s’enchaînaient à ses lèvres. Tout un univers de paroles engluées dans les tourbes d'une mémoire vivace, quand venait l'heure de la mélancolie... Cosmos lexical entrechoqué à l'air, galaxies sonores échappées de sa gorge, dans une douce litanie relevée de son accoutumé brusquerie, toujours prompte à surgir au détour d'un buisson effervescent de mots, niant la misère de cette histoire trop ridicule pour mériter des larmes. Avec de pareilles toiles, à démêler du bout des cils, il n'avait pas les yeux assez vagabonds pour percevoir la venue discrète, impalpable, des mirages échelonnés sur la réalité tordue d'un monde déjà factice dans sa candeur fanée, essoufflée et impropre aux jeux de la dissimulation. Comme une flaque d'eau croupie, un nénuphar voguant sur l'onde fangeuse cernée de feuilles pourrissantes ; il passa à côté des rideaux froufroutants de mirages, saupoudrés ça et là par l'esprit en errance de Silver, étranges nuages qui affirmaient les barreaux de la cage de ses seize ans éternels, redessinant la contrainte martelée qui s'acharnait à lui coller au corps, malgré sa barbe, ses rides, nonobstant sa mystérieuse sagesse de satyre remâché par les vents, parfumé de la main des feux follets de son marécage natal- de tourbe, d'eau mousseuse et de baies écrasées. Il aurait pu débarqué d'un ravin peuplé de ronces, des feuilles de framboisier entre ses lèvres drues, la peau ointe d'un miel chaud aux brillances frénétiques et suaves ; ramper depuis un terrier de renard, coiffé de feuilles pourries, cascadant d'humus frai, le corps délavé par les vents, les paupières malaxées des doigts terreux des faunes. Venu au monde dans les bras gelés des ténèbres engluées de sirop pour la toux où les malades crachotaient près du braillement martelé, frénétique, des bourgeons de chair rose tout juste défroissés hors d'utérus gluants... Il avait connu la prolifération des brumes, spectre aux voiles d'ectoplasme cousus de questions tintant comme les chaînes acérées qui sinuaient sur des frusques noires, sourires des mômes balafrés par le doute, gotiques jusqu'aux oreilles percées, chaînes froides et rassurantes aux douces mélodies de maillons entrechoqués contre une peau blafarde, parfois repeinte avec l'absurde volonté de paraître toujours plus sombre à la face d'un monde qui n'avait rien à faire des plaintes adolescentes. S'il était satyre, c'était par le pouvoir perfide d'une abnégation, et nul chapelet d'heures, de jours, d'années, n'aurait pu effacer cette lente rumeur onduleuse du passé, serpent lascif aux crocs dénudés sur une gueule aux relents d'éthanol, parfumée de chairs putrides qui avaient choisis, de bonne grâce, de céder sous un émail lustré de venin- l'un des poisons les plus doux, virulent au compte goutte, corrosif dés lors qu'on lui cherchait un remède, que l'on prenait conscience de son lent cheminement, de ses flots sirupeux, corrupteurs. On menait trop volontiers la barge de sa vie sur des eaux assoupies, onde lente et obscure roulant des tourbillons glaiseux sur les berges limées, dépouillées, sagement refaites à coup de marteau. Lui même aurait suivis l'écoulement abrutissant de ces flots crayeux sans l'orage déferlé sur sa vie, un beau jour tout aussi dénué d'éclat qu'un autre. Un jour sans prétention, sans attraits ni abjection finale, jour de papier-mâché sur le décors en carton-pâte de sa vie, drapé de cellophane, illuminé du bouillonnement des lampes assassines en leur clarté immonde. Jour aseptisé, un autre jour de mort ignominieuse, presque doux, presque bon. Un jour de presque vie, loin des arbres et des vents, un jour propice à l'agonie abjecte où s'avachir dans de fausses voluptés jusqu'à ce que mort s'ensuive-mort de la noblesse d'âme, mort du cœur, mort de la grandeur humaine, pour peu qu'il y en ait une. Puis finalement, contre toute attente, jour d'une mort bien réelle, précipitée, déclarée.
Mort de l'ennui. Enfin, le grand soupir avait saisit sa carcasse anonyme, enfin l'ultime respiration remâchée de la routine s'était éteinte, sans que rien n'ait prédit de changement, sans aucune évidente accolade du destin. L'orage, le fameux, convoité édredon de noirceur veiné de foudre, s'était appesantis sur lui.
L'orage, terrible, rugissant, incarné dans le bleu trompeusement limpide des yeux d'un monstre presque humain, crépitant sur la langue d'une créature au-delà des caresses bassement portées par des mains. Les cheveux noirs comme des ronces racornies, les lèvres acérées, la voix sèche, comme un végétation coupante. Brocéliandre. Une ménade enfiévrée, toujours rauque et dangereuse, nymphe corrompue dans toute sa morbide splendeur ; tout à la fois cadavérique et exultante, toujours environnée de vapeurs, toujours parfumée de papiers brûlés par ses soins terrifiants. Mais pourtant plus divinement aride que le cœur du Sahara, infertile jusqu'au bout de sa langue océane, douloureuse et salée. Il avait déjà fait les récits de cette banquise croulante qui s'acharnait à glacer sa mémoire, mais encore elle revenait le hanter dans des échos spectraux, tenace à glisser d'un souvenir à l'autre, rôdant dans sa mémoire comme une bête dans les bois. L'évoquer, c'était avoir de nouveau offert son cœur à un étau sauvage, avoir rendu son emprise à l'étrange, terrifiante, et absurde mélancolie qui le saisissait parfois- comme si Brocéliandre était à regretter.
Et même les lèvres closes sur un rictus espiègle, il n'en restait pas moins pensif, mâchant sa pitance sans y songer vraiment, mauvais chien en fin de compte, et sans doute meilleur dans un rôle de conteur que dans celui d'invité. Il garda ses yeux fiévreusement vert sur la Démence aux bras grêles, l'air songeur.
Son hôte semblait épuisé, et son visage blafard, relevé entre les ailes de ses cheveux épouvantablement noir, semblait le fixer comme celui d'un cadavre dont la tête aurait dépassé d'une terre profondément imprégnée de pourriture. Une fleur cireuse dans la clarté polymorphique du salon, sereine et abjecte asphodèle d'un vase de porcelaine obscur. Un pâleur de crypte qui renfermait un univers entier d'espoirs décomposés. Il tenta de comprendre ce qui l'attirait et le révulsait tout à la fois dans l'étrange conception de Silver. Doucement, établit un portrait de leur deux êtres, opposés d'apparence, mais résonnant étrangement au diapason d'une onde obscure qui unissait leur drame. Son esprit se mit à peindre une fresque singulière, amalgame des impressions les plus certaines qu'il pouvait se faire sans trop songer à ce qu'elles signifiaient.
D'abord Silver, dans la lumière d'aquarelle de ses astres en crépon. Un champ de fleurs fanées, romantique et morbide, une forêt desséchée où se pendaient les rêves. Une poupée écorchée dans une robe accrochée par des épingles noires. Un chiffon chamarrée sali par la suie. Un songe fascinant, déformé par l'angoisse, qui aurait oublié de finir bien une fois la peur passée. Somme toute, un beau gâchis, mais quelque chose quand même, et pas une moindre, non, plutôt une montagne cauchemardesque, une incommensurable merveille, au moins aussi atroce que fantastique. Une réussite dans la défaite morale la plus totale, une lumière aveuglante malgré les brumes de l'oublie. Une tragédie glacée- sa chevelure, charbonneuse, fluide, ténèbres absolues, et ses yeux, un souffle boréale fragmenté autour du prisme noircie de sa pupille élastique. Un poème démembré sur les flots de la nuit, navire coulant sans cesse dans la caresse des vagues à l'écume étoilée ; Silver était au moins une muse, autant qu'il était monstre. S'il n'en savait rien, le vent murmurait son nom sur les lèvres d'un faune.
Puis à ses côtés, autre chose. De terreux, d'enfiévré. Un bouillonnement de fourrure sanguine.
Lui était là. Satyre de l'éternel lendemain surprenant, ravin tavelé de champignons, bord de ruisseau mousseux frissonnant de joncs. Fragment de paysage qui bruissait sur le tambour des saisons. Bourrasque brutale, agréable parfois. Intrusive surtout. Trop palpable dans tout ce qu'il avait pourtant d'immatériel. Et quand il n'était pas question d'aura, sa chair faisait le reste. Il était autrement qu'un paysage mouvant ; faune arrogant de sensualité, printemps prisonnier d'une carcasse ardente, fourrure ensoleillée rôdant dans le plein jour... Souffle d'automne où résonnait le brame.
Il était beau ainsi, à traquer les effluves, beau dans sa rudesse charmante, dans l'éclat brûlant de ses yeux, beau à la manière d'une falaise escarpée où ne courrait nul sentier, et peut-être comprenait-on alors que parfois l'espoir d'y tracer des chemins saisissait quelques fous, entraînant leurs mains à céder sous les siennes, impérieuses et vagabondes jumelles délabrées par la vie- plus belles d'être salies. Il y avait, à le voir, comme le germe d'un désir de dompter son éclat, de rabrouer fermement la sauvagerie exsudée par sa peau, de claquer la sensualité obsédante de ses manières bestiales. Quelque chose de vague, comme l'envie d'incendier la forêt, de tuer Pan une seconde fois ; et il vous laissait entrevoir une victoire, cédant le terrain de son corps pour une nuit, une chevauchée seulement ; reprenait ses sourires carnivores et son rire rêche une fois le sable renversé, le sablier brisé, jamais dompté finalement, tout juste aussi trompeur qu'un sous-bois inconnu, acharné à ronger toute entrave, à faire tomber chaque mur.
Réel et ancré dans le monde comme l'un de ses nécessaires dangers, plus profondément vrai qu'un millier de citadins existant dans la trêve et dans l'abdication d'une nature dépouillée, spectres de l'entre-monde goudronneux qu'ils avaient façonné. Si réel qu'il en était blessant, réel jusqu'à l'abstraction même de son être singulier ; presque un principe vivant, une sauvagerie sans visage, car elle en avait trop... Un pour chaque odeur, chaque parfum qui avait consentis à s'échouer sur sa peau, à s'agripper dans la végétation durable de sa barbe emmêlée. Autant de noms que d'essences différentes, que d'arbres enracinés.
Et pourtant si piètrement humain... Si ancré dans le drame de sa vie, perdu dans ses propres mots, à jamais cousu sur la noirceur poignardée de son existence, et heureux d'une histoire dont les maillons persistaient à enserrer sa gorge. Dérisoirement mortel au fond, à mille lieux d'avoir sabots fourchus et cornes spiralées. Humain jusqu'à plus soif de misères véritable. Insatiable puits de banalité humaine. Terrible humanité, grimée, tordue, ressourcée dans l'oublie silencieux des forêts.
Et quelque part, Silver était déçu. Déçu et rassuré, peut-être, de le savoir dérisoirement semblable à une infinité d'autres- entité presque non distincte de la foule anonyme, avant d'avoir pris la route en bandoulière. Avant d'avoir été le vent. Anciennement un pauvre homme ridiculement insignifiant ; pas même un homme si l'on était précis, un simple bourgeonnement de maturité étique volontairement flétris. Silver aurait pu rire, peut-être aurait-il dû tant la cible était grande, l'ouverture évidente. Tendons la hache et étirons le cou.
A quel point envieux, aussi, le bibelot maniaque ? Un peu hagard face à tant de réalité. Aurait-il voulu connaître une vie si ennuyeuse, une existence au moins autant pathétique que la sienne ? Ou bien regrettait-il ce récit adolescent, morne fragment d'histoire trop semblable à une vieille plaie jamais cicatrisée ? Suintant des odeurs de caniveau, de gouffre dépotoir, conte tricoté une nuit de Décembre à la lueur des astres indifférents... Il y avait, après tout, tant de louable banalité dans cette histoire, derrière ses apparences d'étrangeté, derrière les danses malveillantes des Ombres d'Hellishdale, derrière les mots si habilement employés, derrière.... Tout ce qui faisait de lui un merveilleux conteur. Un merveilleux menteur.
Ce qu'ils étaient, tous les deux, un peu à leur manière. L'un parodiant l'enfance, l'autre apostrophant la pauvre, pouilleuse et laide réalité, lui enfilant les parures de ses mots.
Mais dans ses yeux à lui, l'aurore se troublait au vol ardent des dragons, les lèvres se descellaient sur des chants de victoire , et quand bien même il n'était après tout qu'une poupée dégueulasse, une aube suintantes où les contes s'ébattaient dans un grouillement impie, lui se prenait à pencher ses vertèbres rompues par le voyage, redessinées sous un peau poussiéreuse gorgée de soleil usé, vers les lèvres gonflées de cette bête, splendide cauchemar marmoréen au linceul de mèches noires. Et sûrement après tout n'était-il pas si réel, plutôt factice, comme un mannequin de crash-test, mais il avait la beauté des rêves qui s'accrochent aux paupières quand l'éveil déchire le voile unis des peaux, la douceur scélérate mais presque nécessaire des demis-sommeils qui ne manquaient, jamais, de mettre dans l'embarras. Et quand son vis-à-vis de satyre étendait toute la puissance impérieuse de sa réalité, pressant les sens communs, lui touchait autre chose, grattant à la porte de l'esprit, à peine croyable à force d'étrangeté. Diaphane, tangible au compte-goutte, aussi lointain qu'une aurore boréale. Dansant parmi les mirages qui chuchotaient pour ses oreilles en pointe, dérivant dans les flots de sirop de son antre mensongère, cette douce mascarade imbibée de folie, doux si doux mouroir boursouflé d'innocence factice. Un papillon qui se consumait depuis des milliers d'années, escarbille éternelle dans les tourbillons étrangers de la folie, externe brasillement dans l'incendie en perpétuel élévation de l'univers sylvestre, valsant en dehors du cosmos enfiévré de Bartel.
Et s'il avait su, pourtant... Sut Silver accroupi parmi les feuilles gluantes, les genoux embrassés par le sous-bois poisseux, sut ses traques dans les forêts dégoûtantes de pluie, sous les branches nues ou à l'abris des végétations basses, chargées, odorantes et lourdes... Sut la caresse des brises embaumant la sylve ivre des saisons dansantes, tapissée de champignons, étouffante de pollens et de spores, éclaboussée de lumière infirmée par les frondaisons renouvelées au printemps... Sut Ténébris, sut les tourbières mousseuses, les mille fondrières envahies de joncs clairs, les berceaux de racines, les terriers volés, les branches où reposer son corps sculpté par la faim ; odieuse nature hybride du Candélabre noir, horreur hermaphrodite, produit dément et insensé d'une copulation fatale, glas d'une femme, d'une mère dévorée, carillon de l'existence pour un enfant nourri d'entrailles chaudes, de viscères bouillonnantes et de sang infusé. Déjà glacé dans le ventre déchiqueté d'une génitrice innocemment assassinée.
Mais il ne savait pas tout cela, et à ses yeux, aussi scrutateurs puissent-ils être, Silver était de ces beautés déchues fatalement magnifiques, dans leur défaite sur un monde affamé. Assurément fantasmé, mais gagnant aux changes... Car s'il était laid, au travers des yeux d'un fou au moins il trouverait la grâce, rené en tant que muse dans son antre burlesque et morbide- trop onirique pour être un craint, si tendrement couvé d'un regard indulgent -et pourtant acéré dans ses errances exigeantes- qu'il en serait moins monstre. Beau au-delà de sa maigreur affichée, de ses crocs, de sa pâleur douloureuse.
Et un jour, peut-être, cesserait-on de voir ses yeux violet, ses poignets intolérablement fins, un jour plus de fièvre artistique pour grimer sa laideur... Ce serait un jour pour la vérité nue, pour l'image presque insoutenable de cette humanité trop peu factice dans laquelle était piégé Silver. En fin de compte plus humain qu'on aurait voulu le croire, pris à leur façon dans le marasme affligeant de ses émotions, enveloppé dans la bourbe terrifiante où le cœur se risquait toujours à suffoquer, abrutis de sentiments plus débilitants qu'une piqûre de morphine. Aussi maniaque et démentiel qu'il puisse paraître, aussi incohérentes que soit ses paroles dont la modulation rauque manquait à chaque instant de muer sa voix râpeuse en long cri, il restait de ces âmes qui n'étaient que trop belles, à leur manière inconvenante, belles d'avoir été saccagé, d'avoir enduré les tourments qu'un monde impitoyable imposait même à l'innocence aveugle- et au prix de cette souffrance, peut-être, avait-il gagné et un monde, et un trône en carton-pâte, et le pouvoir de troubler les yeux par trop rêveurs qui se posaient sur lui ; et encore la solitude, la douleur des vampires qui se soignent dans l'ombre, vaguement réel à force d'avaler l'imbuvable sirop où se dessinait son univers d'impossible candeur. Plus triste que le monstre du dessous de lit, esquinté au-delà de tout espoir.
Mais au moins il était roi, triste victoire, ah l'amère réussite... Il était roi oui, et ici, même les mirages dansaient pour lui. Il aurait pu être joueur d'Hamelin au milieu du désert, et lui l'enfant mourant de soif, abreuvé de musique sous l'ombre rouge des dunes, tendant ses lèvres sèches vers les paumes accueillante d'un monstre maternelle. Et peu importait qu'il fut cet enfer de pâleur aux dents limées par une horreur discrète, que l'espace livide de son visage fasse des tours autour d'une langue piquante- les trémulations de sa conscience, la danse maniaque de ses doigts de brindille écorchée. L'ensemble était beau.
Un esprit moins errant aurait dit inquiétant.
Et un être censé aurait fuis devant le regard envapé de l'Architecte, devant le glissement crispant de ses griffes sur la table... Mais pas un faune. Les faunes tournaient en danses indignes autour du danger, jetaient leurs mains au feux pour mieux se brûler les lèvres de leurs doigts embrasés. Gantés de suie, parcours d'étincelles qui ne voulaient qu'encombrer les peaux tendues à leurs jeux maniaques. Ils buvaient leur vin dans la bouche ouverte d'une femme étendue et tiraient de leur barbe des encens dont la fumée allaient vêtir les nymphes ; de leurs yeux des vapeurs s'élevaient pour retisser entre les troncs des buissons pleins d'épines, et là où personnes ne portait son regard, ils posaient sur la pudeur leurs paumes éraflées par le vent, saoul des odeurs de la terre et des corps jetés contre leurs gestes, emmêlées dans la poussière soulevée par leurs orgies.
Les faunes auraient tressés les cheveux de Silver en lui chantant le torrent qui arrachait les arbres aux berges où leurs racines chuchotaient la forêt. Puis leurs doigts seraient tombés sur ses joues, et tous se seraient déchirés dans une orgie sanglante.
Cependant il n'y avait ici qu'un satyre plutôt que le cortège bacchanale, et il se contenta de garder les yeux tremblants, à jamais pris de fièvre, les lèvres pincées sur le bord d'une coupe et presque sage dans sa calme impudeur. Il eut à peine à patienter pour entendre Silver.
Ses lèvres se descellèrent comme la pierre d'un tombeau.

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MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Ven 9 Mai - 15:59

-Aerials et Neverland, dans la même « ligne temporelle » … Ça ne doit pas être si mal d'être un Errant. Quand on a rien à perdre, je veux dire...
Le Faune ravala le ricanement qui lui venait aux lèvres, impressionné par ce manque flagrant de tact, et son regard se débarrassa alors des voiles qui s'y étaient posés. Il se contenta d'un sourire emprunt de dérision, secouant la tête en agitant doucement son verre d'une main distraite. Sa répartie aurait aimé entrer dans la danse, mais il se tut, acceptant le commentaire sans y ajouter de réponse moqueuse.
C'était, après tout, une impression comme une autre à recueillir. Et surtout : le gamin semblait flotter dans des brumes autrement plus tenaces que les siennes. A voir ses yeux dans le vague, Bartel aurait pu tout aussi bien lui offrir son beau titre d'Errant. Il le scruta attentivement, mangeant avec les doigts dans un soucis évident de se montrer moins docile qu'il ne le laissait paraître, sagement assis et bon bougre à conter sa douleur. Le vert dévoyé de ses yeux s'alluma comme une flamme d'absinthe.


-On a toujours quelque chose à perdre, concéda t'il finalement dans une réponse plus amère en sa forme qu'elle ne l'était dans son fond. Mais souvent à gagner aussi, d'une même manière ; il n'y a que les imbéciles qui s’apitoient sans fin.
Le jeu en valait-il toujours la chandelle ? Sûrement pas. Mais on pouvait parfois s'en convaincre, même quand on perdait aux changes, et le Faune se mit à sourire sans faire de parallèle avec sa propre vie. Tout était déjà pesé de son côté. Il savait à quoi s'en tenir, et il n'était sûrement pas de ces vains fanfarons qui mentaient à leur cœur.
Il avait perdu. Il avait gagné. Et tout le reste n'avait pas d'importance, puisqu'à présent son existence valait la peine d'être vécue. Juste un enchaînement de gestes, de paroles, et leur aboutissement... Une condition à accepter.
Même les esprits errants pouvaient parfois se montrer pragmatiques.
Pan sembla hausser d'épaules spectrales, puis se remit à manger.


-Je t'ai peut-être surestimé finalement. Je veux dire...

L'autre leva ses yeux terreux, étrangers à ce monde oublieux des couleurs les plus ternes. Son assiette proclamait une fin insatiable, et cesser de la remplir n'avait pas l'air d'effleurer l'esprit de l'inconscient vagabond.
Bartel hausse un sourcil et engouffra avec emphase ce qui ressemblait plus ou moins à une quiche, l'air interrogateur et les mains vives.

Tu n'es qu'un humain comme un autre après tout, à l'exception près que tu as fait de ta perte une force. Soit. Grand bien t'en fasse.
L’Égaré sourit en séparant le pain de ses doigts tannés de faune. Souvent, il se laissait prendre à son propre jeux... Être une parcelle mouvante de paysage lui convenait, et s'imaginer plus satyre que tristement humain ne lui déplaisait pas, mais à être trop convainquant, on finissait par s'oublier.
En fin de compte, Silver était peut-être plus observateur que ne le laissaient croire son air lointain et sa mine ensommeillée.

Mais attention à ne pas te faire pincer le museau à force de le traîner partout. Je suis amical – ce soir – comme cela peut être le cas de Berith ou même de Thétis. Mais tu n'es sûrement pas sans savoir que nous ne sommes pas tous partisans du même ordre d'idées. Alors méfie toi, si tu ne veux pas un jour finir la patte prise dans un piège. Ce n'est peut-être pas arrivé en onze ans, mais tout vient à point à qui sait attendre.

Un sourire vint lui tordre les lèvres, qu'il réprima pour n'en garder que la lueur gaie de ses yeux. Vraiment, c'était maintenant un Architecte qui lui donnait conseil ? Et celui-là même qu'il avait houspiller en tout début de soirée ! C'était à s'en étrangler de rire. Aucun des deux n'aurait parier sur cette entente cordiale et cet aimable échange à peine deux heures plus tôt...
Bartel laissa les victuailles en paix le temps de démêler sa barbe, observant le Candélabre noir avec une bonne humeur qui ne seyait pas à la conversation.


-Probablement. Mais je ferais un bien mauvais satyre si je m'en inquiétais.
Il offrit un sourire enjôleur à la Démence, trop franc dans son désintérêt.
Ne t'inquiètes pas pour moi, j'ai toujours la faucheuse dans le collimateur... On ne se montre pas aussi imprudent que moi sans prendre le soin de la garder à l’œil. Si un jour je dois mourir de la main d'un Architecte, je l'aurais bien mérité, mais je ne suis pas prêt de regretter la moindre des actions qui m'aurait mener à subir pareil courroux.
Le Faune haussa une épaule, auréolé d'une glorieuse indifférence qui n'était que trop peu feinte. Hellish lui en voulait déjà, preuve en était de la clé qui lui avait échu... S'il avait vraiment dû s'inquiéter de son attitude et de ses aboutissements, il se serait retranché dans la forêt depuis ce fameux soir où les deux Ombres d'Hellishdale étaient venus lui remettre un présent du Lapin.
Grand bien face à celui qui décidera que j'ai assez perturbé les jeux de Sieur Lapin. Il se pourrait même que je sois trublion dans votre intérêt, hum ? Après tout, personne ne comprend rien aux intentions d'Hellish. Je pourrais tout aussi bien m'avérer votre allier.
Il eut un rictus moqueur, et étouffa un grognement amusé dans une bouché de pain. Ses yeux brillaient de malice.
Imagine un peu comme ce serait cocasse.

Ses doigts glissèrent comme les notes d'un rire muet emi la végétation cascadante de sa barbe. Des nœuds déployés s'emmêlant de nouveau par millier. Désespérant ; mais il semblait trop heureux à se moquer de tout, et la véracité de sa terrible impudence aurait presque pu arracher un sourire à Silver. Il était trop beau à ne pas se soucier du lendemain, et on lui sentait légèrement un goût pour le tragique- quand il cessait d'être triste.
Demain la mort. Et aujourd'hui la vie.
Pourtant, il perdit un peu de tout son bel éclat quand la noiraude évoqua Brocéliandre. Et si la perspective de sa mort le laissait indifférent, une ombre vint ternir son visage dés lors que le nom de son ancienne geôlière franchit les lèvres sanguines du terrible, du pâle, de l'infortuné gamin. Il laissa les siennes propres s'affaisser lentement, et ses yeux lui firent un air triste de chien. Même ses mains cessèrent leur danse.
Il ressemblait à une ballerine mal dégrossit à laquelle on aurait prise une jambe. A un soleil fatigué qui aurait abdiqué, vendant un soupir à une nuit gourmande.
Bartel hocha gravement la tête, assagis l'espace d'une minute ou deux ; un lambeau sur la roue du temps. Il se sentait douloureusement reconnaissant de ces paroles violentes, et les entendre prononcer par un être qu'il avait tourmenté à peine une demie heure plus tôt avait quelque chose de profondément beau. Il observa Silver de son regard le plus franc, et lui reconnu une bonté d'âme que personne, peut-être, n'avait daigné consentir à lui attribuer nonobstant ses efforts- ses réussites. Et on aurait pu mourir sous la douceur de ses yeux, étrange à voir sur ses trais de satyre. On aurait pu aussi y retrouver la vie. Si seulement il avait été plus... Moins... Autre que lui, tout simplement. Différent de ce Faune inquiétant et sensuel qu'il aimait trop à être.
Il ne nia pas ses regrets évidents, non-dit à peine caché qu'il aurait été trop sot de vouloir contester. Un remerciement valait mieux qu'une pitoyable tentative pour démentir l'évidence douloureuse qui terminait de le rendre décidément humain. Et peut-être y avait-il quelque chose d'étrange à voir le cerf plier l'échine face au lutin maniaque, la montagne tomber au front d'une sirène au chant rauque... Mais Silver était plus grand, à sa manière propre, que les yeux ne pouvaient le voir. Et si le monde entier persistait à se moquer de lui, de sa vaine colère, de sa civilité loqueteuse, de son air halluciné et de ses apparences trompeuses de poupées foirée, alors un faune au moins lui rendrait une partie de ce qui lui était dû.
Puisqu'ils avaient tous deux soupé des amours malheureux. Puisque les ténèbres leur était intimes, puisqu'ils étaient liés sordidement par un âge persistant, puisque le monde, nauséeux, avait voulu les tuer. Puisque les forêts leur était familières, puisqu'ils étaient tous deux trop réels et trop beaux, chacun à leur manière, puisqu'ils étaient aussi laids que des monstres, aussi merveilleux que des légendes charnelles. Puisqu'ils avaient chavirés, puisqu'ils semblaient sortit d'un rêve.
Et puisqu'ils étaient là ce soir.
Bartel dévisagea son hôte, souverain désabusé de son imaginaire. Ce gnome au bonheur immolé, qui faisait du feu sur des décombres. Qui se donnait droit à la folie, en toute légitimité. Il se promit silencieusement de lui offrir son regard ; n'existait pas par celui que les autres portaient, comme de grands oiseaux leur ombre sur le sol, eux leurs pupilles terribles, éternels instruments de vivisection humaine, n'existait-on pas au travers de ces orbes infernales qui roulaient sur un visage scruté ? Alors Silver ne serait pas si laid, pas même si monstrueux, pas même si misérable, sous son regard à lui. Ses douleurs recrées seraient prétextes à beauté. Et tant pis s'il fallait parfois mentir pour lui donner le nom de Muse. Tant pis si le doute plissait son museau maigre, que le dégoût rôdait en rictus sur son visage blafard... Il ferait tomber ses réticences sans faire tomber ses robes, par le pouvoir des faunes et des esprits errants, il le rendrait beau.
Il ne s'agissait pas de chair. Ce n'était pas aussi souvent le cas qu'on semblait tant le croire ; qu'il s'évertuait à en rendre l'abrupt impression, prompt à maintenir le parfum nauséabond qui entourait son nom. Non. Il s'agissait de cet éclat, de ces mots... Bartel n'en savait rien encore, mais bientôt aussi, il s'agirait d'aveux.


-C'est gentil de prendre soin de ma petite nature, j'apprécie. Mais tu n'étais pas obligé de me raconter ta chute pour te « mettre à ma hauteur » pourtant. Ceci dit, je fais bon usage du geste. Et je garderais ça pour moi. Je suis... Touché. Je crois.
Et finalement, il se reprit à sourire, sourcillant aux premiers mots, d'abord surpris de cette interprétation ; balafré d'une grimace avenante une fois les derniers venus, ne sachant trop comment restreindre l'élan de sympathie qui le submergea face à cette preuve d'une écoute attentive, d'une réelle et singulière... Bonté. Surpris peut-être, ou agréant simplement à l'impression espérée, exercée finalement : Silver ne laisserait pas crisser ses dents dans un rire atroce, claquer sa langue pour une moquerie. Il n'irait pas faner son pauvre récit, déplorable histoire grise d'adolescence tourmentée, dans l'hiver de paroles trop cruelles. Garderait pour lui le ridicule de ce triste fragment qu'on lui avait tendu, le cœur en berne, la mémoire au bord des lèvres et la douleur au front. Il n'irait pas sonder le précipice suintant de sa nostalgie, gardant en vu l'incendie de son passé en ruine.
Le Candélabre s'était laissé porté dans le flot de ses flammes, roulant sur le brasier des mots. Bateau sans voile dont la proue ironique ne tendait pas sa sirène en vain symbole marin ; il connaissait le goût des braises, nourrit au charbon comme une machine haineuse- lui en manquait la colère mécanique, la froide et indifférente ritournelle des choses sans âmes.
Souffrir ne l'avait rendu que plus dérisoirement humain, pour son plus grand malheur. Et c'était en tant que tel que Silver avait accepté cette morne confession, l'avait comprise, haïe peut-être pour son amertume. Bartel se fit promettre de ne pas l'oublier, et il hocha la tête, sans en faire trop pour une fois.


-Merci
lâcha t'il d'une voix étrangement douce, et il n'en fallait pas plus pour exprimer sa gratitude, car ce qui n'était pas dit de vive voix se lisait dans ses yeux, sur ses lèvres, dans le jeux tranquille de ses mains avec un morceau de pain ; paumes chaudes tournées vers l'infinie, comme une promesse de paix. Et le Faune savait bien que si beaucoup auraient laissé passé ces signes, Silver, lui, comprendrait le langage simple du corps.
Les Bêtes savaient communiquer entre elles. Les créatures des bois se reconnaissaient toujours... Tant pis si le reste du monde gardait son nez collé sur les évidences qu'on hurlait langue tordue, dédaignant chaque autre qui se montrait pourtant, immuable en un geste, une attitude, un simple plissement sur un visage ouvert. Ici, on parlait autant avec des mots qu'à l'aide d'une faune entière de gestes.


-Tu sais quoi Pan... ? Je pense que je peux aussi te raconter quelque chose. Tu m'as demandé d'où je venais, je peux te répondre.
Bartel ne s'écarquilla pas, mais il interrompit ses mains et ses yeux pour fixer Silver avec curiosité. On était bien loin de leur début de soirée, où les couteaux tirés brillaient dans chaque regard...
Dans la mesure de mes souvenirs. Malheureusement, tu vas vite t'apercevoir que leur variable n'est pas identique à la tienne. D'ailleurs, si un jour je ne te reconnais plus, tu ne devras pas t'en étonner.
Il grimaça d'incompréhension, interrogatif, puis jugea que tout cela n'avait pas d'importance avec un bref haussement d'épaule. Ne désignait-on pas Silver par le nom Démence ? Il savait déjà que l'Architecte n'avait pas, et de loin, usurpé ce titre évocateur. A raison sûrement, à en croire son air sombre et le tambourinement de ses mains sur la table. Il attendit que l'autre ne reprenne en occupant son regard. Le Faune se fit la remarque que son hôte n'avait guère consentis à se remplir l'estomac, et cette pensée lui fit baisser les yeux vers sa propre assiette. Il y piocha de nouveau, les yeux furtifs pour suivre la formation des mots sur les lèvres du gnome.
Avant de parfumer Démentia de son impérieuse et contraignante présence, l’Égaré avait passé quelques jours dans les monts d'Aérial. De neiges en glaces, de roches en plaines dénudées et venteuses... Steppes, tristes forêt de pins, et le ciel trop souvent gris qui s'allumait quand la neige grésillait dans ses hauteurs atones. Une contrée gelée, bien entendu, de vallées jusqu'en cimes, et si le séjour avait été fructueux -il s'agissait toujours d'indisposer Wilhem, au moins autant que de profiter du voyage-, son estomac n'était que trop aise d'intervenir maintenant pour venger ces jours de pénurie. Bartel ne se sentait pas le cœur à le contrarier davantage. Il fit honneur à la table en vidant un peu plus les plats qui attendaient devant lui.
L'Architecte reprit tandis que son invité mastiquait tranquillement, soutenu désormais d'un air concentré et d'une voix soyeuse qui gardèrent intact l'intérêt du faune.

Ça doit être bien tout de même, de naître sur Terre. Même si tout n'est sûrement pas rose...
S'il n'avait pas été en train d'engloutir avec un semblant de politesse une partie de son assiette, Bartel se serait permis un grand sourire fielleux. La Terre était, sous certains aspects, plus terrible et plus laide que Ténébris lui-même... Mais la bouche pleine et tout à savourer son repas, il se contenta d'hausser gravement un sourcil d'un air faussement perplexe, penché sur la table comme un animal jaugeant une scène impromptue depuis une position basse.
Mais quand même. La Terre est cent fois plus intéressante que là d'où je viens. Qu'est-ce qu'il y a après HellishDale ? J'ai lu des noms de pays, j'ai vu des images de choses qui ne se trouvent pas en ville. Ça doit être immense. Tiens. Tu savais toi que votre planète est composé à 70% d'eau, environ ? J'ai lu ça dans plusieurs livre. C'est plutôt bizarre d'ailleurs. Je veux dire, comment c'est possible que l'eau ne se renverse pas lorsque la Terre tourne ? Elle tourne non... ? Est-ce que les autres personnes vivent la tête en bas... ?
Un instant, Bartel resta indifférent à ces divagations étranges, les mettant sur le compte d'une tentative d'humour ; puis il sentit l'effluve de perplexité que dégageait Silver, réelle et odorante à l'empathie qui lui collait aux sens. Alors, il cessa de manger et dévisagea la Démence avec une franche surprise. Elle remâchait ses questions d'un air lointain. Le faune sentit un frémissement de d'incertitude lui parvenir, porté par le soupir intérieur d'une interrogation terriblement véridique.
Un rire lui monta au museau, qu'il réprima farouchement dans un brusque sursaut, puis un sourire qu'il ne retint qu'à demi lui dévora les lèvres. Avec un lueur d'amusement perdue dans la pupille, le faune hocha la tête, frottant sa barbe d'un air sage et serein ; intérieurement, il n'en menait pas large, mais une certaine tendresse lui fit retenir son impudeur habituelle.
Peut-être, au fond, que l'innocence ici n'était pas totalement délabrée. Il en restait des traces, et il n'aurait sûrement pas l'audace de lui porter le coup de grâce. Cette pauvre candeur était trop belle pour être achevée d'une estocade impitoyable ; la vérité pouvait attendre. Elle pouvait même s'éteindre, oubliée. Bartel se fit une joie de souffler dessus, trop ravi à l'idée de tuer un peu du monde ; de le flétrir pour mieux le faire renaître dans l'esprit de Silver.


-Ils vivent dans le sol, entre les racines des arbres qui défient les rotations de la Terre, accrochés de telle manière qu'ils ne peuvent pas tomber. Et ils boivent beaucoup de sève, assura t'il avec une légèreté qui ne souffrait pas qu'on a remette en question. Lâché de cette façon, le mensonge semblait aussi véritable qu'une affirmation sur la couleur du ciel. Bartel reprit son repas comme si de rien n'était, attendant presque sagement la suite du récit qu'on daignait lui offrir.

-Je suis né à Tenebris, mais ça n'est pas très étonnant.
Hochement de tête et sourire ravalé. Les stigmates récoltées pour avoir grandis dans un monde d'obscurité -morale et concrète- se lisaient partout sur Silver ; quoique Hellishdale aurait pu tordre pareillement la première âme venue, le Candélabre avait quelque chose de trop irréel, de singulièrement monstrueux, pour appartenir au simple monde humain. Son sang devait charrier des siècles de légendes... Certaines qu'on murmurait encore, d'autres qui s'étaient perdues.
Il parait que ma mère est morte en me mettant au monde. Mon père était déjà parti et on m'a refilé à ma famille restante. Alors j'ai grandis avec mon cousin. Je n'ai jamais manqué de rien. Ni d'amour, ni de chaleur. Ce qui est drôle, c'est que je n'avais rien de plus. Maintenant j'ai absolument tout excepté ces deux choses. Le destin à un curieux sens de l'humour hein... ?
Bartel se pencha imperceptiblement sur la table, les narines palpitantes à cette acidité brutale qui suintait des paroles de son hôte ; sentant le rire étranglé, le quasi-grincement de dents et le tourbillon dépérissant qui hésitaient à se faire clairement voir. Silver dégageait des relents de tristesse, mais sur le goût de sa peine, primait surtout celui de l'amertume. Saveur sèche de la désillusion, parfum brûlant de déception, agrumes de la douleur- le tout flottant dans un nuage brillant de souffrance. Non pas piquant, mais douceâtre. Une douleur étouffante et dévoratrice, si atténuée en vérité... Et si puissante. Insidieuse. Corrosive. Ces douleurs qui vous laissaient la poitrine creuse et les yeux secs, tronc abattu par la tempête invisible, victime de l'ogre subtil et maniéré des souffrances conjuguées au passé- pour mieux surprendre dans le présent.
La Faune inspira une longue bouffée de cette oxygène viciée de sentiments doux et violents. Il sentit l'abnégation qui rentrait dans le bal, la fermeté soudaine qui s'inscrivait dans les pensées de l'Architecte. Les détours de ses émotions se traçaient clairement à ses yeux, et son corps tout entier comprenait les virages qu’amorçaient la Démence. S'il ne savait rien des raisons qui le poussaient à mener cette lutte, l'envoyant dans les bras de son spleen pour mieux le pousser ensuite à exsuder une résolution aux saveurs métalliques, à l'odeur âcre, aux couleurs des jours d'orage pour son Empathie toujours prête à saisir, Bartel pouvait au moins percevoir les émotions de son hôte.
Et là-dedans, on menait toujours un terrible combat. Comme si deux esprits s'étaient sans cesse affronter dans le crâne de Silver. Comme s'il ne savait jamais où prendre position une bonne fois pour toute ; toujours le pied incertain, sur un terrain fangeux.
La Démence était aussi écartelée que ses lits de minuit, fleurs charnues dans les ruelles brumeuses...

Puis... J'étais encore jeune. Plus jeune que toi encore à la perte de ton Essence Bartel. J'avais Treize ans. C'est pas beaucoup treize ans. Et pourtant, j'ai tout vu... Partir en cendre.
Nul besoin de détails pour comprendre qu'il ne s'agissait pas d'une triste métaphore. Le Faune dévisagea de nouveau son hôte infortuné, et il se lut plus de tristesse dans ses yeux tourbeux que dans ceux du principal concerné par cette histoire macabre. Bartel cessa de manger pour mieux observer le nouveau conteur de cette étrange soirée, l'air grave et embarrassé. Il n'aurait pas pensé que ses confessions donneraient lieu à un retour si intime... Silver avait plus à perdre que lui en révélant des fragments de son passé. Son trône de carton-pâte commençait à attirer des regards, et quand bien même Démentia semblait dénué d'intérêt pour tout autre que son créateur, les Architectes n'auraient pas craché sur un concurrent de moins. A en croire Berith, personne ne considérait vraiment la Bestiole comme une menace sérieuse, lui accordant tout en plus quelques regards perplexes, ou se laissant aller à une indifférence polie.
Mais tout doucement, Silver gravissait le fossé où on l'avait laissé, à racler tant bien que mal sa part du trésor d'Hellishdale, en volant une partie du terreau pour faire fructifier son beau jardin des ombres. Comme une petite bête qui monte, monte, monte... On commençait à tourner des regards plus acérés à cette étrange créature, surgie de nul part comme une mauvaise blague. Et à force de roublardise, de finesse, de choix peut-être stratégiques, en fin de compte, le gnome ridicule que tout le monde avait regardé avec dégoût, l'inconnu ajouté à l'équation d'Hellish, commençait à prendre du gallon avec une patience insolente. Bartel était assez proche de certains Architectes pour savoir ce genre choses, et s'il n'y avait pas porté tant d'intérêt jusqu'à maintenant, considérant avec un sourire moqueur les conflits inter-mondes -bisbilles à celui qui ne se souciait ni de frontières, ni des différents maîtres d'un jeu dont il avait d'ors et déjà fait les frais-, le Faune n'était pas sans savoir que l'on s'interrogeait beaucoup sur le passé de Silver... Or, connaître l'autre signifiait s'accorder de l'emprise sur lui. Une emprise que certains auraient été trop heureux de posséder.
Bartel soupira, gêné de cette confiance, certes bien placée puisqu'il n'irait sûrement pas jouer les mouchards chez l'un ou l'autre des Grands, mais néanmoins lourde à porter. Il n'était pas satyre à s’embarrasser de poids moraux trop conséquents... Et l'on se serait surpris à connaître son cœur. Bien des victimes de ses passions dansantes le jugeaient sans scrupules ; ce n'était pas totalement faux en certains cas, mais Bartel était plus méticuleux quand il s'agissait de prendre soin d'une âme fragile que ne le pensaient la plupart de ceux qui connaissaient son nom. Il savait quand faire patte de velours, aussi ardue que lui soit l'exercice de la délicatesse- lorsqu'il ne s'agissait pas de cajoler une amante. Silver n'avait à craindre de lui que sa brusque franchise. Aucun mot traître ne franchirait ses lèvres ; s'il ne gardait pas longtemps silence, Bartel savait choisir ses mots. Il n'était pas de ces oiseaux qui chantaient à toute oreille tendue- ou bien de vains chants, qui n'auraient d'intérêt seulement ce qu'on leur prêtait de beau.
Le Faune perdit ce fil tortueux de pensées angoissante, mettant un terme au questionnement plus rapidement qu'il ne lui avait donné naissance. Il refusait de s'inquiéter plus longtemps, au risque d'en finir las... Tant pis après tout. Silver ne semblait pas si prompt à faire preuve d'imprudence, preuve en était du temps qu'il lui avait fallut pour apparaître au satyre qui hantait son petit nid douillet. S'il jugeait dans le domaine du raisonnable de lui confier des choses, et bien... En adviendrait probablement quelque chose, et peut-être rien qui ne soit si mauvais en fin de compte.
Bartel reprit son intérêt intact pour l'histoire de son hôte, sacrifiant ses chimères imbéciles à l’insouciance catégorique qu'il avait adopté. Aux autres l'inquiétude, à lui la paix de l'âme.

Je ne pourrais pas te décrire avec précision ce qui est arriver, je t'épargne les belles phrases. Je sais simplement que tout à disparu et qu'après quelques mois d'errances, je me suis retrouvé animal de compagnie du vieux fou. Et quand je dis animal de compagnie, je veux dire souffre douleur et passe nerf de service.
Et en effet, il n'y avait nul besoin de belles paroles, de belles phrases, d'agréables mises en jeu du langage pour que ces mots soient forts. Non, à quoi bon ces vains atours ? Silver parlait tant et si bien sans marteler ses mots, il exprimait avec une telle intensité ses malheurs passés, sans avoir à encombrer son discours d’intonations et de gestes, de pauses et d'ornements lexicaux... Il ne s'agissait pas que d'Empathie. C'était la vérité qui donnait sa force à cette histoire maussade. Et accolée à son pilier tremblant, il y avait l'innocence. Douloureuse innocence qui continuait de hanter la Démence, qui, ange acharné,  l'enveloppait de ses ailes brûlées, l'innocence accrochée à chaque souffle échappé d'entre ses lèvres impures, l'innocence, belle, stupide, accablante. Candeur cannibale en ombre gigantesque, portée sur son discours. Comme un mauvais génie dont la lampe aurait été Silver même.
Dans un éclat de lucidité absurde, Bartel comprit qu'au cœur du labyrinthe qui s'épanouissait, tortueux, bien loin et si proche des yeux de la Démence, se cachait le cœur ardent d'un spectre- un fantôme acharné qui refusait d'abdiquer. Et ses doigts étrangleraient chaque soupir d'extase à la gorge même de Silver, ils tiendraient loin de sa peau froide chaque désirable chair bouillante.
Puis l'éclat s'éteignit, sans qu'il ne saisisse rien de le véritable lumière qui s'était révélée. Ne lui resta que compassion et peine portées au coin des yeux, sourire triste battant la campagne embrouillée de ses joues, à imaginer une muse traînée à bas la terre, rouée de coups comme un chien désabonné de l'obéissance. Puisqu'il était Bête, l'errant aux mains d'écume en avait le fol abandon du cœur, et l'instant basculé, déjà il était plein d'une pitié diluée de sotte tendresse. Alors vraiment, Silver avait été malheureux comme ces animaux que l'on battait à tout va ? Arraché des routes embrumées de Ténébris, jeté dans les mains osseuses d'un vieux fou amouraché de la souffrance d'autrui ? Brisé jour après jour, dévoré par la honte, rongé du mépris d'un maître indigne- surtout, tenu en laisse et maintenu sous mainmise par violence coutumière. L'idée lui faisait horreur. L'émotion qui brûlait, tenue pourtant, dans la voix de Silver, hérissait toute la partie sensible de son être. Entendre une histoire, c'est la vivre. C'est prendre la place de celui qui la conte, ou se laisser diriger par ses mots pour savoir quel rôle y endosser.
Pétris d'Empathie et attentif à son hôte comme on l'était du ciel par mauvais temps, Bartel n'avait pas besoin d'effort pour s'identifier à Silver quand il parlait de ce passé gravé dans les tréfonds de sa chair froide.

Ça a duré longtemps. Jusqu'à ce qu'il meurt en vérité. Ce vieux sac d'os n'était plus bon à rien, il en était malade à crever de me voir grandir, même si j'ai fini par m'arrêter.
Tourbillon. Bartel ne connaissait rien de la généalogie du pouvoir, et s'il avait ouï dire des paysans chez lesquels il logeait, à l'occasion d'un voyage dans les brumes, qu'à Ténébris avait régné un tyran après l'autre, c'était toutefois auprès des plus pauvres qu'il glanait son savoir... En conséquence de quoi, il n'était certain que d'une chose : Epiphaltès était de ces fauves auquel il aimait tirait la queue au mépris du danger, et au diable l'ancien Architecte, qui, aux yeux des basses couches de la population, ne différait en rien de la nouvelle paire de fesses enrobées de soieries qui se posaient sur le trône. Il avait adopté leur point de vu sans trop de mal.
Silver venait l'étayer.

Quand il me criait pas après, il me frappait, enfin il a finit par même plus pouvoir. Quand il me frappait pas c'était encore pire. Mais je lui aurais pas rendu la vie plus facile, à ça non !
Il laissa le rire de la Démence grésiller entre eux deux. Un vengeance dans la gorge, et jusqu'au fond des tripes cette rage qui l'habitait encore ; déportée en notes sauvages sur ses lèvres écloses pour une mélodie fauve. On pouvait y lire des années de souffrance, de jeux fourbes, d'atrocités vengeresses, et Bartel se laissa ébranler par la satisfaction lugubre qui émanait de son hôte. Il en prit les formes et les couleurs avec le même abandon que d'autres sentiments, respirant à plein poumons le parfum de souffre de cette colère rancie. Pourriture. Une haleine chargée de poussière jaune, des mots qui embaumaient comme les chairs un tombeau, fleurs putrides dans le jardin moite et sanglant de sa bouche. Un bouquet de champignons pustuleux éclatant sur la langue, et quelque part derrière son crâne, l'impression de prendre une gifle d'obscurité poisseuse.
Un bonheur légitime et terrible. Le Faune garda silence, trop réticent à ne pas grogner un désaveux, à garder close sa gueule sur des récriminations trop simples à clamer. Et si son visage se durcit de désapprobation, ce ne fut que pour un instant. Parvenus à nouveau, les doux relents de déception, pimentés de jalousie, affadis d'une colère froide, patience, méthodique peut-être. Au loin les ténèbres insondables de l'instant dernier, et Bartel se laissa aller à conclure qu'il n'avait rien à juger, ici. Silver se confiait en toute honnêteté ; et qu'aurait-il eu à attendre lui même en contant son histoire ? Sûrement pas un tel retour, ni la compassion qui avait irradié du petit monstre pâle. Il n'avait pas le droit de s’effaroucher devant la noirceur de certains sentiments. Et quant bien même, il n'aurait pas dû y accorder la moindre once d'importance.
Oublieux de ses réticences, Bartel prit une respiration profonde, et en même temps que la Démence faisait taire le crissement de son rire, il retourna à des préoccupations plus prosaïque, tout à fureter dans son assiette pour répondre à son ventre.

J'aurais aimé le tuer de mes mains tu sais. Mais je ne l'ai pas fait.
Quelque chose lui disaient que ses mains avaient vu d'autres entrailles que celles de l'Architecte.
J'ai essayé. J'ai tout donné à cette blatte rampante dans l'espoir dans apprendre plus sur les causes de l'incendie et... Et il ne savait rien. Réellement.
Ô les effluves qui montaient, quelle tourbière dégoûtante de sentiments chevauchés les uns les autres comme des racines bosseuses... Il aurait pu en vomir son repas. Silver était une tempête persistante. Il n'avait pas finis de faire souffler sa haine, tout au fond de son ventre elle tournoyait encore. Et pourtant, il y avait tant de lassitude derrière cette rage presque muette. Silver pouvait bien garder la gueule d'un éternel adolescent : à l'arrière de ses yeux brûlés d'une aube constant se cachait la fatigue d'un vieillard. Et Bartel n'aurait pas été surpris de le voir remâcher un chapelet de soupirs, une moue pendue aux lèvres et l'air plus morne qu'une tombe.
J'ai su qu'il ne mentait pas... J'en étais tellement abasourdie que je l'ai laissé me désarmer, je n'ai pas eu le temps de lui trancher la gorge moi-même. J'ai dû attendre encore longtemps qu'une ridicule blondine apparaisse brusquement dans son entourage pour le faire à ma place. Aaah... N'importe qui en aurait été capable ! Il était devenu tellement sénile qu'il ne savait plus reconnaître amis d'ennemis !
Il n'avait eu que trop raison de l'imaginer souffler. Déjà une brise emprunte de contrariété s'échappait de ses lèvres, développant le balancement d'une mèche entrelacée d'étoiles liquides. Un petit sourire s'arracha au roncier de sa barbe malgré la situation, et il se permit un rire discret qui en disait trop long sur ses dispositions à faire grise mine plus d'une minute ou deux. Seuls les gens déraisonnables acceptaient d'être tristes, avec un brin acharnement sordide.

-Il n'y a sûrement pas grande raison à se plaindre là-dessus. A quoi bon étrangler le souffle d'une momie ? Si ce que je sais de ce vieil Architecte dont tu me contes les horreurs est vrai, peu importe qui lui donnait la mort : il était déjà tué, décrépis au delà du ridicule. Les quelques racontars qui se sont donnés la peine de survivre à son assassinat le décrivent comme un minable ragotin... Aucune vengeance volée à regretter ici. Elle a été menée à terme, voilà qui compte vraiment, et si personne n'avait agis, un vent mauvais aurait finis par s'en charger... Une petite toux, et c'en était finis.
Peut-être bien était-ce une sorte de consolation, donnée à sa manière propre. Le tout accompagné d'un sourire affable et d'une nonchalance éthérée qui lui collait au corps. Ou une simple remarque ? Peu importait... Avant d'avoir eu le temps de reprendre son repas, Bartel sentit approcher une foule écrasante d'émotions, un cosmos entier de sentiments. Une odeur légère le prévint, comme de l'ozone.
Et Silver n'eut pas à ouvrir la bouche que, déjà, les lèvres du satyre s'étiraient dans un sourire incrédule.


-Après la mort du vieux... J'me sentais seul dehors. J'ai décidé de remonter dans le château pour voir. Y'avait plus grand monde en fait. Sûrement quelques gens à peine. Mais Lui, il était là...
L'adoration brillait dans les yeux du gamin- retour à l'enfance dans cet instant de candeur sauvage, de passion brûlante mais presque chaste. L'Empathie embrasée, Bartel prit de plein fouet cette vague soudaine, et dans un déluge il reçut tout l'amour de Silver sur le fil aigu de ses sensations. Un amour impossible, turbulent à s'en décrocher le cœur. Un voyage dans l'infini, un bouquet dispersé au vent qui déployaient des pétales en caresses, des épines, du nectar et beaucoup trop de feu ; fleurs fanées en dérive sur les pirogues du temps, soupir glaciaire de la banquise à l'été ; l'explosion du monde dans un chuintement atroce et magnifique, insoutenable raz-de-marée aux couleurs d'un printemps condensé, libéré dans le déchirement d'une folie délicieuse ; un festin d'odeurs et de saveurs mêlés qui déferlaient comme le lever du jour- et quelque part, un craquement sinistre, un lâcher-prise avec la vérité. Mais rien, pas l'once d'une poussière d'ombre de raison : la ronde du crépuscule faisant germer les astres, la nuit plus lourde et plus riche qu'une vase criblée de grains, éventrée par les constellations engendrées du terreau noir d'un ciel fécond- embrasée d'étoiles hurlantes.
Vacillement, avalanche, rejet d'océan sur la montagne, et la forêt qui prend le feu résonne du chant des faunes riant dans une ronde exaltée, houle informe de bras et de cornes autour des pins qui sombrent. Que de violence et d'amour, que de passion débordante, à en crever la bouche ouverte sur une déclaration fiévreuse ! Les poings serrés comme des oiseaux posés gisants, les yeux débordant jusqu'aux lèvres, et tendu, tendu pour une prière... Mais seul le lustre lui répond, et ses cils même ressemblent à cent doigts atrophiés, desséchés, accrochés sur ses paupières que la ferveur a cloué. Le monde entier est sourd.
Bartel entend tout. Chaque infime parcelle de Silver qui rugit, qui exhale cent mille parfums doux et putrides -jalousie, conscience d'aveuglement-, il peut sentir la lumière qui s'écrase sur son cœur, ranime ses espoirs et féconde une nouvelle fois ses rêves. Il peut sentir l'ardeur, oh la violence, oh la démence ! Elle bat du tambour sur ses sens, et un instant c'en est trop, le faune suffoque dans l'éclat incendiaire, étouffe dans l'ouragan de fumée qui monte de ce corps jeté dans la prière muette- maillage intemporel de sentiments trop purs, à peine souillés d'une envie meurtrière.
Tenir la cadence ? Impensable. Et pour un instant, l'errant se perdit dans la toile électrisante de sensations qui n'étaient pas les siennes. Quand cela en vint à terminer, il eut l'impression de jaillir bourdonnant d'un flot d'écume gelée. Rescapé des vagues, sonné et soufflant fort, agrippé à la table. Déboussolé, celui qui était toujours si enclin à devenir boussole des sens, presque frémissant comme dans un frai matin, et il n'attrapa les paroles de son hôte qu'en leur plein cours cette fois. Les yeux aiguisés, l'air bien ébranlé- sorte de contenance sauvage et diabolique, dans un rictus de retour à la compréhension. Les yeux de fauves, la gueule dans un coin de de barbe, et le regard volontiers pénétrant.

...on en est arrivé là. Tout ce que je sais c'est que... Putain, je l'aime. Vraiment. J'y pense tous les jours, tous les temps. J'me sent seul. Terriblement seul. Je dois le retrouver. Mais comment je pourrais y parvenir sans même une image précise de son visage... ? Je sais juste que quand il me souriait, c'est comme si j'avais accomplie les plus grands miracles du monde...
L'impression de retrouver sa vie, quand elle tournait encore autour d'un nom, d'une tempête à minuit, d'un orage, le fameux orage, de la ménade aux yeux brutaux dans leur clarté sauvage... L'impression de revivre ces années brûlantes, mauvaises et dangereuse. Splendides années. Terribles années.
Un coup au cœur, Brocéliandre au crâne... La même ferveur imbécile qui l'avait animé, brillant dans les yeux de Silver. Le faune lui jeta une grimace douloureuse. Tais toi et assassine ta vaine adoration. Rien de bon ne ressortira de tout ça ; ou bien même rien du tout. Donne la curée à tes espoirs. Puis vois les tout simplement mourir.
Non... ? Non. Silver n'en ferait rien. Et il connaîtrait la douleur, la perte, la trahison- sot jusqu'aux bout de ses cils de biche, déjà empêtré dans un marasme entier de souffrances reconnues. N'en avait-on jamais assez ? Toujours à se jeter encore et encore dans les marais, à se remplir la bouche de vase pour trouver un trésor dessous la boue toxique... Pitoyable. Humain et pitoyable. L'Architecte ne faisait pas exception à la règle. Il ne manquerait pas cette occasion de s'écorcher vif, trop imbécilement prompt à faire une erreur en demi-conscience de cause. Tout son espoir placé dans un ballon de baudruche qui lui claquerait au nez. Puis à la fin, il trouverait encore à pleurer sur son sort. Et il aurait raison. Il aurait raison de se maudire et de griffer ses joues, de hurler jusqu'à plus soif de silence consumé. Comme il aurait raison d'en vouloir à l'univers entier ! D'immoler tous ses rêves et de sombrer une fois pour toute.
Il n'y a pas d'amour heureux. Il ne pouvait y en avoir quand l'un s'offrait si totalement, au mépris du danger, des griffes étincelantes de l'autre, présentées en évidence, éventail effilé face à la courbe d'un sourire narquois. Quand l'adoration remplaçait l'amour, quand la passion fleurait trop mauvais la démence... C'était de ces amours suicidaires dont Silver était habité là, de ceux qui vous tenaient en vie au bout d'une laisse cloutée, pour mieux vous tuer ensuite, victime d'un sentiment trop grand, vulgaire animal qui s'était cru volcan... Et Bartel ne lui aurait sûrement rien appris en proférant ces vérités funestes.
Il se tut la mine sombre, un pli amer au coin des lèvres, et si l'histoire l'avait ému, son terme le laissa glacé. Il avait trop de mal à croire qu'on pu faire une si belle erreur, s'offrir un abandon total sous les yeux de qui venait d'illustrer les amours malheureux- de qui s'était acharné à conter une perte fatale. Du mal à voir tant de stupidité dans cette carcasse ingrate, et à n'en ressentir que plus de tendresse encore. Silver avait peut-être l'apparence d'une ruine, mais au vu de ce qui l'attendait en tant que bon imbécile, traîne-misère passionnel, il n'était toujours qu'un cadavre en devenir.
Il se savait bien trop satyre en son âme et conscience pour le lui reprocher.
Quand le poing osseux de la Démence s'abattit sur la table, il avait jeté aux orties ses inquiétudes et repris l'air attentif d'une bête aux aguets. Personne ne détournerait le Candélabre de sa flamme maudite. Vains mots que ceux cherchant à accomplir l'outrage d'un aussi louable déchirement. Et quand bien même ? Les faunes n'avaient pas à se soucier ni de raison, ni de pudeur. Que son hôte aille donc se vautrer dans la souffrance des amours malheureux. Tant pis pour cette chute prochaine ; Silver savait à quoi s'en tenir. Au fond de lui, il le savait. C'était toujours le cas... Il irait jusqu'au bout de son amour obsessionnel. Puis il serait brisé.
Et de là, il reprendrait enfin sa vie en main- ou bien la laisserait en plan, aux bras de la mort ou à ceux de la démence. Nonobstant sa folie apparente, Bartel n'aurait su dire si son inquiétant commensal choisirait l'une ou l'autre. Après tout, personne n'avait vu venir le frétillement du faune... Qui aurait cru de lui qu'il finirait ainsi ? Misérable goule, spectre blafard, cruel à voir dans sa pâleur éthique, alourdi d'acier et rongé de noirceur- fait sylve mouvante par le pouvoir de l'abandon total, rené pour être Pan en ces mondes enchâssés. Si satyre il y avait eu sous cet amoncellement dégoûtant d'adolescence tourmentée, alors il était bien caché... Bien peu l'avaient connu aussi sûrement que cet orage aux yeux brutaux, et seuls ses doigts de ménade avaient permis le jaillissement d'un faune depuis les entrailles tremblantes de ce gamin aux rêveries miséreuses. Ses doigts qui tombaient, caresses dans le choc, qui appuyaient parfois jusqu'à manquer de le faire rompre... Les doigts sur sa nuque, les doigts sur ses lèvres, dans ses cheveux. Qui glissaient comme des larmes de glace le long de ses joues, fermaient doucement ses paupières, partaient danser au lieu le plus sombre de ce corps maigre qu'il avait fabriqué dans la faim, pour l'impératrice vénérée de tous les excès indomptables engendrés par l'envie de lui plaire- ces excès qui l'auraient probablement tués, si leur investigatrice n'avait pas serré ses doigts, magnifiques doigts glacés de l'hétaïre ténébreuse, non sur sa peau, mais autour du manche d'un rasoir étincelant de n'avoir pas encore servi.
Tout bêtement morte de s'être saignée à blanc dans une baignoire vide. Comme si Brocéliandre avait voulu vérifier que, selon son vœux, la mer se mettait bien à couler de ses veines rongées par le sel dont elle empoissonnait son eau. Que nenni : elle avait été aussi mortel que tous ces autres auxquels elle faisait des sourires plein de crocs. Ni déesse, ni nymphe. Simplement humaine, et par là même plus monstrueuse que si son sang avait charrié les chants de la Terre. Elle n'avait toujours fait que poursuivre ses instincts, jamais totalement sûre de les avoir attrapé, trop décidée à assouvir ses pulsions destructrices sans laisser présager à ceux qui l'entouraient le plus petit espoir d'une rémission de vices- entraîné dans le tourbillon magnétique de son étreinte sauvage, il était né et mort. Devenue le centre de son monde obscur, Brocéliandre l'avait comme accouché deux fois ; en s'approchant une première, en expirant pour la seconde. Elle l'avait changé, oui. Délivré de ses instincts tenus en laisse, lancé dans les vastes mondes... Il était son enfant, plus encore qu'il n'avait été l'amant ou le petit animal favoris de cette reine des ombres. Qu'on ose se plaindre de son comportement, alors même que mère tuait chaque principe à bras le corps ! L'atrocité confinée au sublime- la beauté saccagée et violente, tentation incarnée et répulsive jusqu'en ses sourires fauves.
Peut-être ne l'avait-elle approché que dans l'intention de s'approprier son âme, de le faire sien tout entier, dans une sorte de délire nauséeux de maternité hallucinée... Accouchement symbolique, ensanglantée dans sa baignoire ? Bartel s'était torturé de semblables questions lors des premières années, et parfois encore elles revenaient le hanter. Il ne pourrait jamais comprendre vraiment les actes de sa défunte amante. Tout au plus était-il certain que Brocéliandre avait été malsaine, brutale et corruptrice. Sublime, peut-être aimante aussi... Mais mauvaise. Et pourtant, jamais il ne pourrait cesser de l'aimer. Dans toute son amertume, dans sa détestation, dans sa colère et sa douleur : il continuait d'aimer l'Orage, et de le révérer.
Quel satyre hypocrite il aurait fait alors, en peignant sur ses lèvres l'atroce évidence ! Et déjà, avant même une parole prononcée, il aurait dû pouvoir lire dans chaque trémulation nerveuse l'amour fatale de la Démence. Passion empoissonnée. Il en avait bien le visage adolescent. Terrible, oh terrible visage.
Bartel se garda d'émettre le moindre commentaire d'une voix intelligible. Doutant fortement que son opinion ait le moindre intérêt -convaincu que Silver savait au fond de lui-, il laissa la Démence reprendre la parole d'une voix qui avait grimpé de quelques tons bien sentis.

Admet quand même que créer Dementia, c'était un putain de miracle oui !
A quoi bon l'encenser ? Un seul regard admiratif pourrait le rendre heureux, et Bartel savait pertinemment que ce n'était pas le sien. Il ne lui concéda qu'un haussement d'épaule et un demi-sourire. Son opinion sur le sujet avait déjà été donnée, et Silver ne semblait l'avoir Ftant apprécié... Aux yeux du aune, son monde était aussi beau que laid, attirant et cauchemardesque. Il l'aimait à la manière d'un rêve qu'on aurait laissé à sa portée- ni plus, ni moins. A Démentia, il manquait cette nature franche et saine qu'il avait embrassé, et jamais ce monde, aussi passionnant soit-il, ne pourrait rivaliser avec ces lieux vibrants, pulsants, embaumé de vie, où le Faune trouvait gîte. Forêts toujours fraîches, grottes à flanc de montagne, terriers abandonnés... Démentia n'aurait pas, dans toute sa glorieuse étrangeté, plus de beautés et de charmes que ces fragments de nature reconnus par ses sens. Toujours, il y aurait cette dérangeante impression d'artificialité pour en atténuer l'impalpable éclat noir.
Mais il ne peut même pas le voir. J'ai laisser un homme abuser de ma confiance et je me suis retrouvé enfermé. J'ai eu tout le temps d'imaginer un milliard de chose. J'y ai pensé si fort. Je m'y suis enfuit tant de fois... Et maintenant, c'est là. Autour de toi.
Trop enclin à suivre les mots dans leur danse, Bartel tourna la tête. Et une fois de plus, il détailla la pièce, appréciateur et frémissant de plaisir à l'idée que tout autour de lui avait été déglutit de l'esprit d'un gamin- un être vivant, de chair et d'os -surtout d'os-, qui lui faisait justement face. Certes, il manquerait toujours quelque chose à ce monde... Mais il compensait bien par sa fantasque origine. Et avant longtemps encore, l’Égaré ne serait pas las de le contempler avec émerveillement.
L'accomplissement de ma vie.
Approbation d'un hochement de tête fauve. Il comprenait, admiratif dans un regard ou un visage curieux.
Et aussi ce qui m'a coûté cet Homme. Mais ce n'est qu'une question de temps. HellishDale ce n'est pas si grand. Je vais finir par remonter sa piste.
Tension rappelée à la vie. Il la sentit tout à coup, et redressa le dos dans sa chaise trop petite.
Oui c'est juste une question de temps n'est-ce pas... ?
Un regard pénétrant et glacial. L'atmosphère qui s'était tissée aux doux chants de leurs confessions mutuelles se dissipa, les ramenant à un tableau plus dur à regarder. De nouveau, un intangible rapport de force s'établit entre eux. Et la Démence remâcha les mots, transformant la question en menace.
N'est-ce pas.

Sympathie en berne pour ne pas devenir brutal, Bartel prit le temps de répondre. Il appuya un poing raturé d'anciennes coupures végétales contre les ronces autrement plus humaines de ses joues ; couva Silver d'un regard serein et sulfureux, marécageux à n'en plus finir- tourbe déchirée de verdure hurlante. Exhalant de tranquillité.
Et il sentit que l'attente était dangereuse. Que tout satyre qu'il fut, il était aussi mortel que Brocéliandre  et ses tendres poignets, doux poignets si faciles à ouvrir d'une caresse métallique. Et lui revint l'image du lustre qui se balançait, de la grande roue qui s'arrachait à sa morne agonie figée dans un grondement sépulcrale ; même le souvenir du ciel empourpré à la colère de l'Architecte, et celui des pupilles quasiment supprimés de Silver, rongées par la furreur jusqu'à devenir aussi fines que le tranchant d'une lame.
Alors, il choisit finalement de jeter sa prudence aux orties, puisque aucune solution ne pouvait-être bonne. S'il ne pouvait pas être avenant sans rien risquer, il serait Pan.
Sourire affable de mauvaise augure.


-Non, déclara t'il d'un ton catégorique et presque chaleureux. Ou bien peut-être. Le crois-tu sincèrement ? Que tu le retrouveras ? Après de si longues années ? Peut-être Hellish lui même le dérobe t'il à toi ; on ne sait que trop bien que la ville est son terrier... Et maintenir un conflit, de quel ordre qu'il fut, entre les Architectes, et bien... N'est-ce pas là un jeu auquel il serait familier ? Alors cette rivalité amoureuse, ma foi, quel matériel. Quel bel instrument pour limer les crocs de deux Architectes, n'est-ce pas ? Et ce sur une même lame.
<< Qui te dit qu'on ne te fait courir derrière une carotte pour mieux profiter de cette course éperdue ? Qui te dit qu'il n'est pas dans l'intérêt d'Hellish de garder cet homme loin de toi ?

Et il eut du mal à articuler la question qui s'imposait ensuite. Mais de toute évidence, il fallait aller au bout de cette franchise cruelle. Il frappa :
Dis moi, cet homme, te cherche t'il, lui ?
Il aurait pu poursuivre. Préciser sa question, en venir au fond de l'affaire, demander franchement à Silver si sa raison de vivre valait la peine qu'il place tous ses espoirs en elle. Mais à quoi bon ? Cette simple phrase suffirait à engranger un flot incontrôlable.
Et il savait que l'Architecte s'était déjà posé cette question dangereuse, qu'il s'était remis en cause, n'osant aller trop loin. Qu'une partie de son être au moins enrageait doucement de cette dépendance, de cet acharnement à l'amour passionnel. Que quelque part en lui, Silver savait qu'il s'accrochait en vain, que le rideau était déjà en lambeau entre ses doigts, et qu'il pouvait voir par la fenêtre la réalité d'une humanité miséreuse et immonde. Le Candélabre n'était pas dupe. Bartel le savait, pour avoir été de ces roquets dans les pattes d'un monstre trop attirant. Il y avait toujours cette infime lambeau d'esprit qui posait des questions gênantes, piquait le cœur à la pointe fourchue de sa langue. Impossible à faire taire, mais censuré par l'aveuglement auto-mutilatoire de ceux qui aimaient trop fort et sans retour de brasier.
Peut-être n'aurait-il pas dû poser cette question là. Quelques minutes auparavant, il avait répugné à l'idée de tenter le diable en remuant une vérité gênante. Cependant, cette nouvelle tension, l'éclat des yeux de l'Architecte, l'horreur de savoir et de taire l'évidence... Quelqu'un devait mettre Silver à la torture. Il en avait besoin, autant que de manger ou de boire.
Tant pis s'il avait renâclé au départ ; ce n'était sûrement pas le bon choix. Peu importait. Il en avait l'air tout du moins, quand on réfléchissait un peu.

Je me fais l'effet d'un bourreau, mais peut-être n'en faut-il pas moins que ça ? Accroché à tes espoirs, Silver, tu n'avanceras jamais. Tu ne peux pas en rester là, souverain d'un monde mort traquant un homme qui te mettra à mort. Tu vis de ces amours qui donnent l'illusion de la vie... Je pourrais t'épargner de le dire à voix haute, mais tu le sais déjà.
Haussement d'épaules au Faune, l'air trop grave et trop franc. Il ne s'agissait plus des piques de leur début de soirée, mais Bartel avait l'intuition d'un retour prochain de mots blessants- si ce n'était de crocs affûtés. La Démence ne reconnaîtrait sûrement jamais la véracité acérée de ses paroles. Pas dans la totalité de son esprit en dérive. Une partie de lui s'obstinerait à nier.
Tu l'as dis toi même, voici autour de nous l'accomplissement de ta vie. Tu as donné naissance à quelque chose de grand, de beau peut-être, pour peu qu'on veuille bien accorder un regard lavé de toute réticence aux lieux. Et bien ? Quoi ensuite ? Ne serait-ce donc qu'un vaste et piteux gâchis ? Tout ça pour en arriver... Là ? A japper après une ombre.
Il sourit, et l'évidence le poignarda en plein cœur. Il ne pouvait pas terminer sur une sentence aussi noire.
A ta guise, Silver. Fais ton choix en toute conscience de cause ; abandonne, ou continue de chercher.
Et il sut que depuis le départ, les mots devaient franchir ses lèvres.
Je t'aiderai à retrouver cet homme.
Silence, et soudain, tout semblait moins dense que quelques minutes auparavant, quand l'air foisonnait de mirages, que les mots valsaient dans une printemps lexical germé sur le moiteur éventée de leur langue. Le calme avant la tempête. Le bouillonnement sous-terrain du volcan.
Des yeux tourbeux, promesses d'un printemps à venir, et la richesse des bois cascadant du visage, effluves de cent-milles courbes sur l'horizon brouillé- paysages emmêlés, renés en parfums sur le cuir de sa peau. Toujours embaumé par les routes, jamais tout à fait débarrassé du voyage.
Il conclut :

Ta raison et ma voix t'auront prévenu, si jamais tu dois finir déçu.
Ou détruit.

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Dernière édition par Bartel Pan le Dim 23 Nov - 21:42, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Mer 16 Juil - 20:21














 ❝ Under Paper Moon ❞
"Jamais, c'est terriblement long..."




Comment avait commencé cette soirée, au juste... ? Il ne parvenait pas à s'en souvenir, ne parvenait pas à relier entre eux les événements. Tout ce dont il était certain à présent, c'est que le peuple de la Terre à l'envers vivaient grâce aux racines d'un arbre. Il était rassuré ainsi. Il ne remarqua même pas que Bartel se moquait de lui sous sa barbe. Mais Tenebris... Il se sentait s'y engloutir rien que d'en énoncer le nom. Cet endroit représentait à lui seul tout ce qu'il pouvait haïr, aversion sans borne pour ce ciel éternellement gris, pour le passé de ce manoir comme pour le présent qui y trônait actuellement. Tenebris pouvait bien périr dans les flammes et, s'il ne faisait pas naître m'incendie, il saurait au moins l'attiser. Et on aura enfin une bonne raison d'y trouver tant de cendre par terre. Les arbres iraient s'enraciner dans les ruines et alors, là-bas aussi un peuple à l'envers pourrait y trouver refuge. Silver n'avait jamais réellement su discerner l'endroit de l'envers de toute façon. Ni concrètement, ni dans ses propres dérivations, suivant simplement le chemin tracé, l'autoroute de son délire sous les tic tac incessant de son crâne. N'avait-il pas prévu de dormir, ce soir, pourtant... ? Qu'importe dans le fond, s'il avait tant à perdre, qu'importe si les racontars étaient plus doucereux et dangereux que les cinq autres. On en avait trop ou pas assez, Silver s'était forgé une réputation involontaire dont la vérité n'était que si mince qui l'entrapercevait à peine. Finalement, à rencontrer La Démence, on était déçus. Déçus de ne pas satisfaire cette curiosité morbide, presque attristé qu'elle ne nous saute pas à la gueule pour exhiber ses crocs en miroirs, cette créature. Déçus comme l'avait été Bartel, probablement. La noiraude ne lui en voulait pas, il n'était que le premier d'une longue série. Les Architectes devaient-ils par obligations d'affaires afficher cette terrible mine, cette stature imposante et cette prestance qui suivait docilement sur leurs traces comme un esclave aurait rampé à leur flanc... ? Effluves de quoi sinon de mensonges. La réputation ne fait pas tout. La réputation ne créer qu'une façade, façade branlante, façade de rien qui ne se consolidait qu'avec des actes. La Démence n'avait pas la notoriété mais saurait commettre les actes. Et c'est parce qu'ils en ont conscience au fond d'eux qu'ils me déteste.

Un être sorti de la fange est plus dangereux que n'importe quel noble se rengorgeant dans son pouvoir car, contrairement à lui, il sait que sa place durement gagnée peut durer tout aussi bien une éternité que se briser demain. Se battre pour garder sa place, il y avait passé sa vie entière. Se battre. Se battre pour parvenir à ses fins. Indirectement, il avait abattu des obstacles sur son chemin et Ephialtes n'en était qu'un de plus. Bartel dû sans-doute ressentir de plein fouet la détermination et la fierté dévorante et sauvage du gamin de suie car même Dementia sembla en trembler. Il ne se laisserait plus écraser. Il avait suffisamment joué le cafard de la sorte. Et il parlait comme celui qui vivait de l'extérieur, revoyant quelques images défiler derrières ses améthystes sans y prêter plus attention que cela. Comme si son propre passif n'avait selon lui rien de bien exceptionnel si tant est qu'il eu le courage de la narrer à voix haute sans y offrir le moindre intérêt réel. Bientôt, ces images s'effaceraient sans doute avec les autres. Jusqu'où allait-il oublier ? Jusqu'à son nom peut-être ? Jusqu'à devenir une coquille vide et sans possibilité de se reconstruire ? Si le temps lui était compté alors il se laisserait devenir vide après cette guerre. Pas avant. Le conflit silencieux avait tant duré, déjà à l'époque du vieux fou mais... La Démence loin d'être dupe – ni elle ni même son Bête intérieur – avait bien saisi que son arrivée avait renversé la balance, faussé les calculs, menant le temps à la baguette pour laisser exploser ses boursouflures rougies d'attente. Les prochains mois, les prochaines années peut-être, seraient le théâtre d'un véritable dénouement entre les Mondes. Ils l'avaient tous sentit, Architectes comme Guides, Guides comme Égarés. Tous. Hellish s'en léchait les doigts et Silver ne pouvait qu'en rire avec lui.

Approchez, approchez car déjà on entonne le clou du spectacle ! Qui remportera la mise ! Le gros lot ? De la poussière. De la poussière et la solitude. Silver n'avait jamais rechigné face à la poussière, son chiffon entre les mains constellées de rougeurs. La solitude, en revanche... Lorsque tout cela serait fini, et qu'importe le gagnant, il ne lui resterait plus qu'à refermer Dementia sur elle-même pour que jamais plus on ne vienne y perdre son Essence à corps perdu, si toutefois on demeurait humain. Et nous prendrons le thé ensemble, pas de thé pour moi évidement, encore, encore et encore. Et peut-être qu'il me serrera dans ses bras, cette fois. Peut-être qu'il daignera apporter à Alcide le père qu'elle n'a pas eu. Peut-être que s'il grandis, moi aussi j'accepterais de le suivre...

Silver était stupide. Comme un enfant. Grand bien en fut-il bercé de cette vertu car s'il ne l'avait point possédée, cette cruelle ignorance, peut-être que le Faune n'aurait jamais ouvert ses lèvres rieuses pour teinter ces mots là. A quoi bon étrangler le souffle d'une momie... ? Il en ouvrit grand une perle violacée, posant cette dernière sur le voyageur avec plus de vivacité qu'un chat se saisi d'une souris. Son discours avait été morne, certes, mais sa gestuelle explosait toujours de façon si endiablée qu'elle en était un dessin a elle toute seule.

« Aucune vengeance volée... ? Cette agaçante petite peste larvaire n'a pas subie le moindre traitement de ce vieux fou malade. Ephialtes l'a fait par pur égoïsme et mégalomanie de s'approprier le trône pour mener le monde à la baguette. Les choses se seraient peut-être terminées de la même façon mais j'estime que j'étais parfaitement en droit de sentir ce tremblement extatique de mettre enfin un point final à la vie de ce monstre. Tu ne peux pas comprendre ce genre de déception. En admettant que ta bien aimée ai été malmenée et assassinée par un homme, ne serais-tu pas enragé de savoir que j'ai mis à terme à la vie de cette personne par simple envie passagère alors que tu avais milles raisons de le faire de tes propres mains... ? J'estime que j'aurais dû avoir droit à ce privilège qu'il m'a ôté, ça et une meilleur place que celle à laquelle on s'évertue de me coller ! »

Sa main griffue avait frappée sur la table pour étayer magnifiquement son discours sans appel, paroles hachées à chaque syllabes entre ses dents élimées, son drôle d'accent plus audible encore que d’ordinaire. Pas ce discours, pas à lui. Il aurait dû couper cette gorge, il aurait dû écouter cet ignoble gargouillis de sang. Il n'en avait pas eu le courage à l'époque et s'en voudrait probablement encore tout le restant de sa vie. Si seulement il était en mesure de réécrire sa réalité. Mais outre la colère, c'est la passion malsaine et étouffante qui vient ravir Bartel, plus puissante encore que son amertume. L'enfant le noie, l'achève sous les flot de son Amour, lui vol son air pour mieux exposer sa danse irraisonnée. Il en sourit. Il ne le voit pas mais il est certain que sa lèvre plisse légèrement sur l'instant. October... October... Il se rappelle enfin de ce nom pour la sixième fois ce mois-ci. Fou amoureux qu'il est à s’étaler un peu plus dans sa folie et en redemander encore. Silver n'aime pas d'une façon normale, avec une logique saine, des barrières à s'imposer. Silver aime tout entier, avec grandeur comme dans tout ce qu'il entreprend. Il aime et il étouffe dans l’œuf à trop adorer, comme avec Alcide, comme ce qui finira par arriver à Misael et Poussière. Il a ce besoin viscérale d'aimer, de s'offrir au complet et défauts y compris. Cela est mauvais, cela n'est que le juste retour de bâton. Il en fait souffrir autrui, s'en paralyse lui-même car personne n'oserait laisser ses ailes d'affection se déployer totalement. Personne ne peut soutenir autant d'adoration. Il n'en a pas conscience, il est un peu idiot. Alors La Démence noie le faune sans même s'en apercevoir.

Humain et pitoyable, oui. C'est bien tout ce qu'il a d'Humain en vérité. Cette folie qui à conçu tout cet univers en demi teintes pastelles. Cela ne fait pas de lui un humain à part entière, mais cela y contribue. Silver ne sait pas ce qu'il veut, Silver ne ait pas jusqu'où cela s'arrêtera. Elle s'en brulera les ailes, c'est déjà presque le cas, mais qu'importe. Souffrir si c'est pour être aimé, alors la noiraude n'en a que faire. Bartel peu bien jouer au vieux con. Au désillusionné. Bartel a grandis. Silver en est encore avec ses amours de bac à sable. Foutue gamine. Gamine qui joue à la Maman, la Maman sans Papa qui ne veut pas rentrer à la maison. Papa voit une autre dame et Maman ne le supporte pas. Grotesque parodie de la réalité quotidienne, de ces drames familiaux dont-il ne sait pourtant pas grand chose. L'Architecte n'avait aucune raison d'aimer humainement, puisque ni lui ni l'être tant adoré n'appartenaient réellement à cette catégorie. HellishDale était une ville sordide, engoncée dans sa pourriture mortifère. Mais une ville magique. Il l'avait toujours su. Il l'avait su dès l'instant où il avait lu ce nom dans les livres du vieil Architecte. HellishDale, HellishDale, HellishDale. Cela avait sonné à l'époque comme l'incarnation même de sa liberté. Cela teintait à présent comme un lieu où deux êtres pouvaient s'aimer totalement, fusionner presque l'un avec l'autre quitte à mourir dans ce monde pour renaître sous la forme du vent. Silver avait toujours voulu être le vent mais Bartel tenait déjà ce titre pour acquis. Dommage. Il n'était pas certain de vouloir devenir comme le faune. Trop de pelage. Mais October était sa Brocéliande.

Non.

Il en aurait eu le rouge aux joues si toutefois son sang avait pu être assez bouillant pour les irriguer. Non. Il cligne des yeux, ne saisi pas, tout brisé qu'il est dans sa brusque ascension de délire, rapatrié au sol par les mots du voyageur... Comment ça non... ? Il molli dans sa chaise et encore un peu plus, il en pleurerais. Un gamin qui ne supporte pas qu'on lui sonne l'heure de rentrer dormir. Et pourtant n'a t-il donc pas le droit au caprice lui aussi... ? Bartel se contredit, pourtant...

« Il... Comment je le saurais, je suis parti si vite, il doit penser que je lui en veut et... Tu... Tu a survécu Bartel. Même en te brisant, tu as survécu à cette fille. Tu as survécu alors moi aussi, je pourrais y survivre. »

C'était presque un aveux, effleurer l'idée saugrenue que son amour finisse éviscéré comme il ouvrait les hommes en deux. Avait-il seulement envie de cela, d'une passion épinglée comme le papillon du sacrifice en guise d'exemple... ? Aux heures les plus sombres de la nuit, dans son squat miteux et humide de pluie, La Démence s'était déjà quelque peu interrogée entre deux cadavres qui avait depuis longtemps perdu leur chaleur. Ils perdaient tous leur chaleur après avoir saigné autant. Était-il donc condamné à chercher réconfort auprès d'enveloppes froides et dénuées de vie... ? Le spectre de la chaleur d'October lui collait parfois à la peau. A ces heures tardives où sa raison semblait vouloir émerger de la marée noirâtre dans laquelle il l'avait plongé, il admettait du bout des lèvres qu'il ne pourrait jamais prendre la place d'Ephialtes. Mais, le lendemain, il avait déjà oublié cet instant d'égarement. Tête baissée comme un gosse renfrogné sur sa propre condition, il n'écoute qu'à demi, tentant d'esquiver les remontrances, fatigué de cette vérité qu'il ne connaît que trop bien. Dehors, la lune de papier n'a cessé de dégager cette drôle de lueur tamisée, éclairant ce monde telle une veilleuse, protégeant le sommeil léger d'une créature meurtrière et pourtant dégoulinante de pureté. Plus que tout ce qu'il a pu être, plus que tout ce qu'il serait jamais.

« … Dementia n'était qu'un prétexte, la parade trouvé par mon esprit, je suppose. Je voulais seulement... Qu'il soit fier de moi. Je voulais devenir quelqu'un. Ne plus être qu'une ombre insignifiante qui n'a même pas ses souvenirs pour elle... Alors Dementia est née, comme ça, pour m'offrir un foyer, un refuge... Mais... Cet endroit n'a pas de raison d'être si j'y suis seul... Je me serais élevé là pour rien s'il ne me voit pas. Il sera fier de moi, j'en suis certain. Lorsqu'il comprendra que je suis devenu quelqu'un. Lorsqu'il comprendra que je ne suis plus qu'une Bestiole... »

Il n'avait été que cela pour l'Automne incarnée, durant tout ce temps passé ensembles, à grogner l'un envers l'autre, à se moquer des étoiles ou à simplement se taire. Une Bestiole... Je ne vaut pas plus que ça. Juste une Bestiole qui s'incruste dans sa vie de temps en temps. Il m'a même construit une niche. Je ne suis pas assez bien, je ne suis pas assez fort. Personne ne s'encombre d'une Bestiole. On fini toujours par se lasser et par l'écraser, comme lorsqu'on brûle un cafard après l'avoir observé avec dégoût. En restant ainsi je n'étais pas... Je n'étais pas utile. J'étais amusant, mais transparent. Car October méritait plus, n'est-ce pas... ? Il ne pouvait pas se satisfaire d'une coquille rampante, sans souvenirs ni même importance. Non... Silver ne comprenait pas. Du moins... L'Automne n'avait jamais  su lui faire comprendre que, si petit soit-il, cet être avait su creuser son importance dans sa vie, qu'il n'avait pas besoin d'un Architecte puissant et si lointain mais d'une Bestiole farouche et présente. Silver ne comprenait pas, non. Les choses lui échappaient la plupart du temps et pourtant, il agissait au mieux, se jetait à corps perdu dans ce qu'il pensait être le meilleur, ce qu'on attendait de lui. Décidément non, la Démence ne faisait jamais les choses à moitié.

Seule la promesse bienveillante lui fit redresser la tête, desserrer les phalanges agrippées à sa robe cerise, non pas de colère mais de tristesse.

Ephialtes, la rose rouge. La passion, la force, élégance épineuse. Silver, la rose blanche, à peine fleurie sons les viscères, innocence, ignorance, un « je suis digne de toi » marmonné du bout des lèvres. Silver avait toujours trouvé le rouge salissant bien qu'il en porta à ce moment même. Deux fleurs se livrant un combat sous silence pour une feuille morte et un faune pour faire fleurir tout ça.

La Démence se hissa avec cette même brusquerie sur la table, courant entre les assiettes et plats érigés pour fondre sur Bartel comme s'il avait voulu lui dévorer la gorge. Rien de tout cela, esprits mal placés. Ses brindilles se refermèrent autour des épaules du faune,  n'ayant que faire si les branchages en friches piquaient désagréablement sa peau clair. Silver n'était en aucun cas bien grand et sa silhouette froufroutante ne pris pas grande place sur les genoux du visiteur, quelques coulures de tignasse noire venues lui chatouiller le nez. La Démence qui enlace le chien galeux. Drôle de tableau mais pas plus étrange que la couleur du ciel. Loin de lui l'ingratitude. C'était la première fois... La première fois qu'on lui tendait une main sans retour de bâton... La première fois qu'on venait soutenir son âme pitoyable d'enfant dispersé aux quatre vents. Il ne pouvait que l'enlacer, le serrer un peu plus fort en soupirant dans cette masse fauve qu'il avait imaginé exactement de cette manière. Rêche et irritante.

« Merci. »

Il ignorait à quel point Bartel comptait s'impliquer dans ces recherches, s'il allait tenir parole ou s'il était simplement honnête mais Silver lui accordait sa confiance toute aveugle. Il ne tenait qu'à lui de la réduire en pièce s'il le désirait mais non pas sans retour de crocs de la créature. Point ingrats mais rancunier l'animal. Il se met un peu plus à son aise sur ces genoux là, comme un animal farouche ayant enfin compris que l'on ne lui voulait pas de mal. Ne pas mordre la main qui vous nourri. Il avait eu l'occasion au cours de la soirée de constater que la réputation sulfureuse de Bartel n'était pas justifiée dans n'importe quel cas, à commencer par le sien. Il lui avait fallut un certain temps pour l'accepter et daigner lui jeter un mot mais il avait à présent la certitude que le faune se révélerait d'une aide et d'une compagnie précieuse si toutefois il feignait de revenir à lui un jour.

« Tu vas m'aider à le trouver alors... Son visage s'efface de ma mémoire mais personne ne porte ce nom comme il le porte. Je veux dire... Les gens se contentent de porter un nom. Lui, il en exsude tout entier. C'est comme si ce mot avait été créé pour être le sien... »

Il souriait en fermant déjà à demi les paupières éclatées de veinules violacées. Fatigué... Il était fatigué et son premier petit débordement dans la pièce n'avait pas arrangé son état. Epuisé, épuisé... Mais il ne cessait de sourire, les carmines tordues sur un léger bonheur dans cet océan de perdition.

« Je suis fatigué, si fatigué d'être seul à chercher October... »

October. Le nom était donné, Bartel l'avait peut-être prédis. Qu'il s'agisse de cet homme là rendait le tableau d'autant plus grotesque, d'autant plus irréalisable. October l'intouchable, October la fidélité incarnée dans un sombre corps. Comment une si minuscule créature avait-il croisé le chemin et avait t-elle pu s'éprendre éperdument de cet Automne là ? L'Automne de froid et de faim qui vous ronge les chaires pour mieux vous achever sous son manteau rougeoyant et orangé... ? Mais la forêt était si belle en Automne, si riche de changements et de pourriture... C'était à ni rien comprendre mais les questions attendraient. Silver dérivait déjà ailleurs et il en avait certainement pour quelques jours de sommeil. Il s'endort le gosse hystérique, plongeant Dementia dans un calme de mort, comme si le temps affolé s'y était arrêté, tut comme il s'était figé aux seize ans de la créature. Dementia se fige aussi oui, elle semble presque moins menaçante sans cette force furibonde qui lui offre un souffle de vie. Déjà il se fait plus lourd que tout ce qu'il ne pèsera jamais, presque rien en somme, la joue appuyée contre cette épaule noueuse mais qui fut bien utile ce soir, plus qu'elle ne le pense.

Aujourd'hui, sous la lune de papier, quelque chose s'est éveillée en Silver, quelque chose à germé sous le mot du faune. Le sixième Architecte ne fait qu'entrer dans la danse.


© FICHE D'APOLLINA POUR LIBRE GRAPH




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Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Lun 1 Déc - 23:55

Un dernier feu d'artifice pour la fin de la soirée, l'ultime fusée lancée dans les cieux noirs, dénouement de la fête, du chant de la poudre et du feu qui grelotte au bout des allumettes. Les couleurs s'éparpillent, se délient entre les mains des étoiles voraces, invisibles dans les ténèbres grises qui ensevelissent la nuit, cette chape morne et artificielle que créent les lumières urbaines. Ils en auront bientôt finis pour ce soir avec les incendies, les tempêtes et les aurores tordues entre des paupières plissées par un froncement de sourcil. Les voilà presque au bout, au bout du rouleau, au bout d'eux même. Ils se touchent du regard dans l'intimité suintante du salon décrépis, se jaugent, chacun assis dans son trône misérable. Un roi de pacotille aux allures de lutin, et le souverain d'un univers en dérive sur les lignes des mains. Ils ont de beaux visages bestiaux derrière leurs airs cordiaux, de beaux visages d'une horrible franchise qui va mordre aux prunelles. Ils en ont dis des mots, ce soir... Ils ont chanté, dansé entre les piques, fait bouillir l'air de leurs éclats sauvages. Ils ont fait la tempête et souffler l’alizé. Mais c'est bientôt la fin du théâtre des vents : leur comédie s'essouffle, quand bien même les lèvres sanguines du Candélabre noir fleurissent à nouveau comme des roses épineuses, laissant poindre une langue pointue qui veut piquer au cœur- des canines qui retiennent un instant la lumière. Mais il ne s'étonne plus, le Faune, ayant déjà vu ces dents de carnivore, ayant déjà perçu la voix qui s'élève, virulente et crissante. Il mange, rompt le pain quasiment disparu sous ses fringales d'errant. Il n'a pas tellement de goût, malgré sa bonne odeur... Ici, les sens jouent leur propre spectacle, certains ayant plus à dire que d'autres, relégués au second rôle. Les parfums s'affolent sur la table chargée, puissants, innombrables, mais les papilles en viennent vite à perdre leur utilité, le goût étant spolié par la prépondérance des effluves qui ondulent jusqu'aux narines du Faune. Seule la viande a gardée tous ses atomes intacts, la viande et le sang qui l'imprègne, exhalant un fumet à faire frémir d'envie même les narines les plus obtus. Mais sa langue a oubliée comment être subtile, elle ne retient que le commun du goût, manque à quelques devoirs. Le reste de son corps ne fait pas mieux ici, subissant la troublante absence de température réelle. Seule sa propre chaleur lui brûle dans les entrailles, le monde n'a plus rien offrir à sa peau que la texture de l'air- Démentia ne connait pas les variations de temps. Un monde détraqué en manque de sensualité, le délire d'un môme sortit des cendres, échappé aux bras d'un vieux sadique concupiscent. Un univers impropre à offrir une expérience complète de la vie, exalté sous certains rapports, amputé sous d'autres... Un triste nid bariolé suintant de souffrance et de rage, jusque dans le grouillement mécanique des automates aux carcasses hasardeuses. Manque d'air, manque de perception, de soleil, de raison. Le grand caprice d'intimité d'un enfant déglingué, balourdé dans un creux du cosmos, un espace vide où ce monde minuscule a grandis comme un champignon tout au fond d'une forêt d'univers éclatants. Démentia est une pourriture jolie et colorée s'épanouissant sous le secret des feuilles, un petit désastre toxique répandant chaque saison un peu plus loin ses spores.  Il a crût tout doucement, ce monde, se lançant à l'assaut d'Hellishdale, discret, acharné, visqueux. Et un jour, le petit champignon infestera la ville, propagera sa flétrissure versicolore jusque dans les ruelles, empoisonnera les arbres majestueux que sont ces autres mondes, glorieux, hautains. Il ira ronger leur saine écorce brune, pourrir la pulpe juteuse et vibrante, il les étouffera tous, mettant fin à la guerre, instaurant le silence. On dormira, en ce temps-là, dans de gris draps de cendres. On aura de tremblotants brandons pour oreillers, le sol dur pour matelas- un sol brûlé par le sel, pour empêcher la vie d'intervenir à nouveau, vie impudente et stupide, trop bruyante dans ses sanglots, dans ses cris de bonheur. On ne rit pas sur un champ de ruines- on plisse les yeux et on se tait, bien droit, bien vide. On fait face au soleil et on s'incline quand le nuit tombe, comme un arbre, triste et noble comme un arbre.
Mais on est loin de ce jour là. Il n'y a bien qu'à la Lune qu'il faut faire face ce soir, une lune en suspension dans du velours froissé, écrin de chevelure pour un nacre agité. Sacré visage de comète pour ses yeux boréaux, sacré regard brûlant comme un ciel enflammé, un ciel d'apocalypse où grouillent des météores. Il se délite dans la fureur, explose comme une cage à corbeaux libérant des ailes noires- vomissant des coassements rageurs de ses lèvres sanguines. Ses bras dessinent une prose violente dans l'air, ses grands yeux tourbillonnent au milieu du massacre qu'est l'envolée de ses membres-étincelles, scintillent comme des étoiles mourantes, et il s'envole, porté par la rage, furie dégoulinante propulsée par la désolation de son âme. Et sa voix déraille, crisse, étrange et déformée. Un drôle d'accent joue sur sa langue, un accent vieux et campagnard qui lui donne l'air ridicule et terrible à la fois. Il ressemble à ces monstres qui vivent dans les fourrées, issus des contes de notre enfance. Il en a la denture et les oreilles en pointe, farfadet horrifique, gnome excité par la tentative de consolation d'un faune- ils feraient une belle histoire, tous les deux. Échappés du folklore comme des mouches d'un cadavre, survivants de cette hécatombe qui a tué les légendes. C'est un mythe qui se crée, un mythe secret qui n'apprend rien et montre tout, une histoire dont on ne tirerait pas grand chose, aucune morale, à peine un beau voyage. Ils ne le savent pas, occupés à leur jeu. C'est qu'ils sont en pleine scène, à se grogner dessus, à s'envoyer des gestes, des mots, des regards surtout, deux bêtes détraquées drapées d'humanité. Ils retroussent les babines, frappent la table, reniflent l'air dans l'attente d'une odeur. Rictus, langage du corps, mais les lèvres actives, des gorges qui font l'orage. Bartel grimace d'entendre l'Architecte lui hurler sa colère. Il la sent déjà, il la sent jusqu'au fin fond de son ventre, griffue comme un gros chat, jusque sous ses paupières, virulente, acharnée. Elle grésille sur ses tempes, fouette ses tripes à la chaîne, dérape le long de son dos. Pourquoi y ajouter des mots, des paroles suffocantes comme une nuée d'oiseaux ? Musique superflue, les vibrations cachées suffisent amplement au satyre qui prend tout, la prose de cette gestuelle terrible comme ce qui vibre à l'intérieur des membres qui la tracent. Silver ne le sait pas ; Bartel a la migraine. Il fait un bien mauvais relief sur sa chaise, les épaules comme des pics, dressées, nouées, le corps comme montagne, escarpé, raide. C'est une posture agressive, ne lui manque que les crocs dénudés. L'animal est braqué, c'est qu'il n'aime pas cette voix grinçante, ces remontrances qui lui ravagent les sens. Trop d'émotions pour un si petit corps, Silver est un volcan qui éructe sans cesse, vomissant ses feux à la gueule d'un satyre. Le Faune y perdra tous ses nerfs, usés par tant de travail, ils sauteront comme les cordes fatiguées d'une guitare malmenée. L'Empathie lui donne trop à comprendre, à saisir, à goûter. Saturé, il perd un peu de raison, montre les dents tandis que l'autre crie, emporté par sa tirade, justifiant son courroux en le fusillant des yeux- mitraillette à paillettes qui lui jettent des prunelles enrobées de sirop au visage. Avec des yeux pareils à se coltiner en face, Bartel a l'impression de subir un mauvais trip ; il en a la nausée. Un Silver en technicolor qui s'agite, se tord comme un polaroid, dénoue ses membres grêles pour leur faire dire ce qu'il comprend déjà. Ses iris valsent et brûlent, ils sont plein de nuances fluctuantes, tournoyantes, qui leur donnent l'air d'horloges brisées. Peut-on lire l'heure dans ces yeux là ? On dit que les chinois le savent, dans les prunelles d'un chat... Alors pourquoi pas ? Bartel observe les aiguilles cachées autour de la pupille, scrute le cadran dans le blanc incendié de veines. C'est une horloge parlante qui ne dit pas son heure, mais ses mirettes démentes ne peuvent faire autrement que de l'écrire encore, encore et encore.
Il est minuit dans ces yeux là. Il est toujours minuit. Connait-il seulement une autre heure, le fantasque lutin ? Piégé dans l'obscurité. Engloutis sous la forêt de ses souffrances, bercé d'oublie, de folie, et d'innocence. Une innocence purulente qui lui adhère aux chairs, lui ronge le cœur comme une brume acide. Elle suinte, enrobée de violence, mutilée par un passé trop lourd. Il suffit de voir le ciel violacé, purpurin parfois, comme un vaste hématome, de comprendre la promesse latente des attrapes rêves en acier qui brillent dans la forêt, acérés, imperméables à la rouille et assoiffés de sang, d'espoir, de cauchemars. Il suffit de plonger les yeux dans les entrailles infinies d'une attraction lugubre, de tendre l'oreille aux reptations laborieuses des automates qui se traînent dans le parc. C'est là, partout, la preuve que l'âme du Candélabre est plongée dans Minuit, qu'elle ne le quittera plus, qu'elle s'y est roulée en boule comme dans une couverture de cendres. A s'y brûler pour jamais, inhalant les fumées de ses souvenirs pour mieux les perdre ensuite, échappés en volutes dans la douce nuit cruelle de l'oublie. Elles lui ressortent par les yeux quand il grince de l'autre côté de la table, gesticulant comme un réveil en déversant ses récriminations. Bartel s'appuie sur les tempes, fronce les sourcils, grogne entre ses dents serrées. Trop de bruit pour une si petite bouche, pour une si petite langue. Qu'il cesse. Le corps du Faune grésille, s'esquinte sous des nuées d'oiseaux en verre qui lui cisaillent les nerfs, qui s'éclatent dans ses tripes, lui crèvent les yeux, taillent ses entrailles et ses veines, lui coupent la langue, le front, s'insinuent dans sa rate pour y brûler dans des constellations de verre pillé, s'enfoncent dans son cœur en le crevant comme un ballon de baudruche. Il éclate de l'intérieur, explose comme le printemps ; son corps est trop fertile, trop sensible, et Silver le fusille depuis le début de soirée. Les sensations bourgeonnent, fleurissent de tous côtés, étirent leurs vrilles sur ses nerfs comme des cohortes de lierre, les parfums lui montent au nez en tourbillons agressifs, sa bouche devient un incendie de saveurs qui explosent sur sa langue comme un grand tapis de fleurs. Pris au piège de sa gueule forestière, de son corps-paysage, un monde sensitif s'enflamme tandis que Silver lui délivre un excès de trop pour cette fin de soirée- il en a la nausée, un mal de crâne apocalyptique qui lui secoue les tempes. Assez. Assez.
Les poings de la Démence frappent la table en même temps que les siens. Elle se tait, Bartel grogne. Un bruit rauque et bestial qui lui échappe comme un soupir d'agonie, sifflement entre ses lèvres tordues. Il est voûté dans sa chaise, le Faune, arrondit les épaules comme pour sembler plus grand- comme s'il avait besoin de paraître menaçant, lui qui déjà exhibe sa gueule intimidante. Ses mains tremblent. Il n'a pas encore compris qu'il s'en était sortit. Quelques secondes de plus et il aurait bondis, fauve en dormance dans cette chair usée, panthère feulant entre la cage des os, en maraude dans la jungle d’une barbe. Quelques secondes et il hurlait aussi, pas de ce babil aigu dont Silver a irrité ses nerfs, mais d’un rugissement grave à faire tomber l’orage, un bruit d’apocalypse ou de tremblement de terre, qui secoue et déchire. N’est-il pas Pan, celui dont l’épouvantable mugissement bestial a fait fuir même les titans rebelles ? Toujours ce manque de cornes et de sabots fourchus… Mais il sait jouer au faune même sans les pattes de bouc, son Empathie se faisant un plaisir sincère d’exacerber ses sens jusqu’à le rendre fou- ivre de sensations, saoul de trop boire à la coupe des autres, d’être nourris par les fumets qui s’échappent des corps appétissant à ce don trop curieux, intrusif comme un chien mal dressé ; des corps plein de goûts et d’odeurs, sachets de thé infusant sur sa langue attentive, tels des encensoirs se balançant depuis un bas plafond, embrumant sa perception biaisée… A portée de son nez fouineur, de ses lèvres gourmandes, ils sont autant de gras en-cas qui lui tombent entre les pattes, flattant son museau sensible d’un tourbillon chaotique de parfums dont les brouillards lui glissent dans les veines, frémissant sur ses nerfs, habillant de l’intérieur les muscles accrochés à ses os comme des fruits juteux, palpitant de sang. Au gré des foules, son corps vibre, interpellé de tout côtés, agressé, caressé, violenté, cajolé… Ses sensations dansent au bal, une danse violente et lascive qu’il a appris à savourer plutôt qu’à subir, passant de mains en mains comme une pucelle tourbillonnante entre mille cavaliers- comme une nymphe virevoltant au milieu des satyres. Il est facile alors de se laisser glisser, frôler, tant et si bien noyé dans la foule qu’aucun message n'est spécifiquement adressé à ses sens. Ils lui passent sous le nez, nuée d'hirondelles lui pépiant au museau, dérivant aux frontières de sa peau sans pénétrer jusqu’à ses nerfs tendus. Il choisit où donner du flair, où poser son regard, voguant dans la tempête, aussi léger que l’embrun dispersé par le vent, à l'aise dans le chaos. Pan, dieu des forêts et des foules. Il se sait en sécurité au milieu des badauds, capable de naviguer entre leur multitude comme une pirogue glissant dans la jungle immergée ; un océan humain ne saurait faire chavirer le faune.
Mais dans cette pièce close, face à ce farfadet furibond aux yeux écarquillés, il n’a eu d’autre choix que d’être pris pour cible. Sans nul recours auquel se raccrocher, sans aucun point où tendre l’Empathie. Elle s’est nourrie à la seule source disponible, abreuvée par Silver jusqu’au supplice, cognée sur un mur de sensations à saisir qu’on lui a envoyé, ce maelstrom à faire sien dans un trop brusque mouvement intérieur du petit être instable. Silver en éruption, et ses tremblements cessent à peine. Bartel se sent comme Pompéi, et ses ruines s’affaissent sur la table. Migraine joue du tambour sur les tempes du satyre, c’en est trop pour son crâne ; Pan fait courir ses lèvres sur des tubes en roseaux, très peu pour lui la batterie qui hurle sans cesse sous son front. Assourdissant fracas dans le silence haletant. Bartel n’a pas vraiment saisis le discours de la Démence, et peut-être en est-il mieux ainsi : entendre l’autre expectorer le nom de Brocélaindre l’aurait fait définitivement bondir comme un fauve enragé. Pas de ce jeu là avec lui, pas de ces petites piques qui filent comme des fléchettes empoisonnées entre les lèvres agitées par la rage, pas de menues trahisons de la confession consentie, pas de retours pour faire du mal. Ne jamais oublier que cette violence dormante, suggérée par ses gestes trop larges, visible à l’aune d’un air bestial, peut faire face et saisir sa grande carcasse, secouer son corps intimidant. Bartel sait caresser, on le sait bien d’ailleurs, mais ses mains peuvent aussi déchirer, meurtrir, briser. C'est un homme vigoureux, trop habitué à user de son corps. Quand bien même son emphase et son phrasé tourbillonnant le font parfois oublier, l’Égaré n’est pas de ces chiens citadins qui gardent les crocs derrière la muselière… Chasseur, et pas seulement de chair, faune sensuelle et violent- Pan déchire, disperse. L’écho le sait trop bien. Le reste du monde a encore à l'apprendre. Mais par miracle, les deux bêtes ne s'entredéchirent pas, courbent poliment l'échine, en cette fin de soirée. Bartel a le temps de se remettre -mais à peine- avant de croiser, en voyage dans l'océan de noirceur où il vogue comme un reflet sur l'eau, le visage décomposé de Silver, pétris entre les mains de l'incompréhension. Sa chair frémit, comprenant qu'elle n'a pas finit d'être assaillie encore.
Le Candélabre a les yeux grand ouverts, la bouche pendante, et le teint blême. Plus blême qu'à l’accoutumé, ce qui relève du miracle gothique. Il s'enfonce dans sa chaise, perd quelques centimètres ; lui qui pourtant n'est déjà pas bien grand... Disparaît dans un affaissement de chair et de tissu froissé, qui presque le dérobe aux yeux bouillants du Faune. Silver semble fané comme une fleur surprise par un jour froid d'été. Lentement, il perd son air terrible et s'engourdit de désespoir, lui envoyant à la figure un raz-de-marée de souffrance et de tristesse, une décharge nerveuse. A ses yeux, Bartel comprend qu'il en faudrait à peine plus pour qu'il éclate en larmes, se déverse en sanglots sur la table dressée, la tête posée contre la nappe, éructant sa douleur en hoquets spasmodiques. Son Empathie proteste, lui renvoyant un goût de bile au fond de la gorge. L’Égaré serre les dents, contrarié. Une nouvelle vague à encaisser... Les faunes ont vite le mal de mer, ils vivent dans la forêt, les bateaux ne leur sont pas coutumiers, et leur ivresse tourne vite à la nausée sur l'étendue saline. Mais c'est bien une Sirène qui fait face à Bartel, après tout, même s'il n'en sait rien, tout juste certain que son hôte n'est pas de son espèce- ce qui le place dans une catégorie très large de créatures à face humaine, de monstres anthropomorphes soigneusement costumés. Silver n'est pas grimé de la meilleure manière, mais à brûler comme un volcan, il fait malgré tout illusion avec une réelle grandeur. Bartel n'ira pas railler le piètre maquillage de son corps délabré... Lui voit trop bien les circonvolutions morbides qu'affectent les sentiments du gnome, des tours de piste, dans le carnage de son cœur déchiré par les tempêtes qui hurlent en son crâne ébranlé- haute voltige quand tous ses rêves s'effondrent, les rêves funambules qui se souviennent du vide ; qui se rappellent soudain, qu'ils n'ont pas d'ailes, et qui tombent, vers les décombres d'un songe assassiné, plus vaste, duquel ils sont tous nés. Faune impudent, tu as bousculé quelque chose et le bruit de sa chute t'en revient dans les chairs. Prends donc ombrage, satyre, tu l'as voulu, ce grand déferlement ! Imprégné de Silver, de ses errances d'une frontière à l'autre du spectre de l'affect, tu subis désormais le châtiment qui sied à l'excès de franchise- et de mots, et de gestes, et de sourires faunesques. Voici une juste punition, intrus, répugnant et délicieux intrus...
Le Candélabre se déverse en aveux, à nouveau, comme une chandelle crachant du suif. Fébrile, hésitant à prononcer les mots, abordant sans oser la regarder en face cette idée écœurante- désirable horreur, tentation sanglante du meurtre passionnel. Le satyre crache un rire affreux à sa propre intention, dans le désordre de sa barbe, dans la nuit oppressante des sensations qui lui coulent sur les nerfs, cet univers étranger gorgeant ses chairs sensibles. Ils ont un air de famille, ces deux Monstres écartelés par l'Amour tyrannique, pantins de leurs désirs- l'un des deux a su couper ses fils, mais un fantome pourtant s'acharne à le serrer, dans ses bras invisibles. Affranchis peut-être, l'indomptable satyre... Dans la luxure et l'errance, toujours en fuite entre de nouveaux bras, dans les tréfonds d'une chair ou l'inconnu d'une sylve- jamais rassasié de solitude ni de conquêtes à envahir ; regards archers, caresses fantassins et lèvres pour achever, d'un baisé chaud et rugueux, animal et tendre.
Silver a probablement tord de le prendre en exemple. Bartel n'est pas brisé, mais il a dispersé son cœur en ruine au quatre vents de ses mains, et il s'en fallut de peu pour que jamais il n'émerge d'une noire adolescence, rené satyre par un miracle, survivant à l'oublie et à la solitude... La Démence, petit papillon de nuit, ne saurait sûrement pas surmonter la mort de son maudit Amour. Il semble de ceux, tenaces, qui vous traînent à la tombe, les crocs refermés sur un cœur d'une atroce vulnérabilité, d'une horrible faiblesse, à consentir toujours, les yeux à demis clos, la nuque pliée : je t'aime, fais comme tu veux, mais reste avec moi. Et c'est un amour assassin, Bartel le sait déjà, il l'a compris à cet aveux voilé que lui fait la Démence, frémissante d'horreur à l'idée d'une issue sanglante... Trop certaine d'en finir à coup de griffes, baignée dans les entrailles de son cher amour, le très cher tortionnaire qui rôde dans sa mémoire, persiste à lui hanter les chairs.
Bartel ne sait pas quoi répondre à ce désespoir là. Il se voûte et encaisse, à nouveau, renfrogné dans sa barbe, grimaçant une sorte d'assentiment grognon. Qu'on en finisse, qu'enfin on cesse de prendre son corps pour un violon où s'exercer avec l'archet crissant dégainé d'un cœur dégoulinant d'amour...
L'attention volage de Silver le sauve quelques instants, tandis que la Démence échappe à ses paroles, s'escamotant  sous ses paupières baissées, révérence aux admonestations qui glissent pardessus son cou ployé et vont se perdre dans la nuit- elle est là, au dehors, bien cachée au-delà du salon, gluante comme une flaque de gouache, artificielle à souhait. Moelleuse et violacée, aquarellée aux pinceaux de la lune de papier échancrées maladroitement par l'esprit d'un triste farfadet. Le Faune s'oublie un instant dans sa noirceur factice, cherchant par la fenêtre les étoiles à l'éclat fantoche qu'il sait peupler les cieux de Démentia. Et tout à coup, le grand ciel froid criblé lui manque, les vastes forêts qui respirent dans le soir, l'odeur des arbres et de la terre, soulevée dans les brumes dans un doux fourmillement d'existences nocturnes... Le mal du pays peut-être ? Cette nuit ici n'a été que trop longue. Bartel est en manque d'air et de tranquillité. Sa gueule barbue commence lentement à changer, elle dévisage Silver avec douceur et impatience. Pan attend son heure, cherche la délivrance sur ce visage hagard, en dérive dans les coulées d'encre remuées de reflets qui lui tracent une chevelure-autoroute où manquent des doigts coureurs. Il a le visage plein d'espoir d'un grand chien, avec ses yeux fatigués, sa longue barbe échevelée, ses joues fleuries, drues et bouillantes. Sa gorge s'engoue d'une langueur étrange tandis que les lèvres assassines papillonnent, effrénées, dans les nuages battants des mots. Quelque part en lui une voix se lamente, irritée et coupable- il sait pertinemment devoir assumer sa nausée empathique, il sait l'avoir chercher, cette gueule de bois, avoir forcé le passage, comme à son habitude, pour la trouver offerte, cette mauvaise ivresse, cette douleur exquise, acharnée, proche d'un plaisir orgiaque, excessive offrande inconsciente d'une proie pourvue de crocs. Alors ses yeux se ferment et ses narines frémissent, de nouveau pour son corps c'est une déconvenue : la boussole de ses sens se dérègle au champ magnétique qui émane de cette planète étrange, Silver, une lune versatile jamais tout à fait ronde. Et de nouveau sa voix qui crisse, avec cet accent lourd emprunt de rocaille, aussi prononcé que l'odeur piquante d'un bac à saumure, tout aussi douloureux, tout aussi pénétrant. Le Faune se prend à soupirer de cette voix haut perchée, un demi sourire aux lèvres ; malgré son mal de crâne, il doit reconnaître s'être déjà habitué au timbre singulier de la Démence. C'est une chanson inhabituelle, ardue pour l'oreille sensible, aussi changeante dans sa dysharmonie qu'une symphonie de verre pillé, concerto pour tremblement de terre et pluie de céramiques brisées, mélodie d'objets déglutis en morceaux sur le sol. Assurément pas une musique à faire danser les faunes, et pourtant, il en est un qui tend l'oreille, quêtant dans les coassements gazouillants échappés de cette gorge pâle un rythme à saisir, un tempo caché duquel s'emparer pour perdre dans un jeu, le sens horriblement contraignant de ces mots qui s'envolent, tambourinent, égarer le message au profit de la cadence impulsée, secourable détail où immergé son attention malheureusement exacerbée par un don trop sensuel.
Bartel est fatigué de comprendre, il est las de l'impudente sensibilité qui lui corrompt les nerfs. Son esprit dérive dans le roulement des mots, voluptueusement ballotté par les explications du Candélabre noir. Il regarde le bateau du silence se briser sur l'écueil corallien des lèvres de Silver, sa frêle esquif dans la tempête blafarde... Les voiles se déchirent, exposant un raisonnement nouveau, inconnu à l'esprit joueur du faune qui en début de soirée, avait déjà des théories plein sa caboche bouillante. Mais voilà qu’apparaissent d'autres motivations, obscures, aussi cruelles que les interprétations de l'impétueux satyre- peut-être plus. La vérité cachée derrière ce monde ingrat, ce havre morbide qui rend si peu au petit créateur -et mal, à voir les automates-, prend tout à coup une apparence tristement romantique- moins sordide, mais plus amère.
Ce n'est donc pas qu'un nid douillet semé d'angles affûtés où se jouer de l'univers entier, un terrier digne d'une Alice amochée mentalement, pour dérober au monde cette âme fragile et solitaire qui grince dans un plis du cosmos ; c'est un cri de victoire résonnant dans le vide, une preuve d'amour pourrissant au sein rocailleux et gelé des ténèbres, sous la grande ombre du silence. C'est une réussite au lourd parfum de défaite, un présent délivré dans les bras meurtriers de l'indifférence. Démentia n'est rien d'autre qu'une chambre nuptiale qui n'a jamais connue son inauguration- interdite à perpétuité de sa première nuit de noce. La salle hantée d'un hôtel, le chantier d'un palais effondré, loin des routes et des villes, abandonné même par le vent et la pluie.
Un sarcophage. Mignon sarcophage taille réduite, douillet petit format, coloré et rieur sous un millénaire de triste poussière grise. Le beau tombeau où cuver son amour...
Et puis Silver fait l'aveux d'une vérité déjà trop évidente, dévoilant un peu plus encore le mystère caché derrière son monde, intriguant caniveau bien joliment aménagé. C'est un aveux qui tient en deux syllabes, il est très court, très propre et incisif. Très corrosif aussi. Un foutu mot qui brûle, malédiction concise. Un mot amer, douloureux et dur comme un ancien silex.
Bestiole
Il se fiche dans le cœur de Bartel comme une flèche bien acérée, tirée d'une main experte- pour peu, le faune accuserait son vis-à-vis d'être un chasseur hors pair, grave et muet, petit bout de nature caché derrière le carton-pâte d'une bouille à croquer. Il en faudrait à peine plus pour l'imaginer crapahutant sous la feuillée, un arc rudimentaire calé entre les cottes, les yeux presque rouges, comme teintés par l'automne... Une créature des bois, emprunte de l'incroyable dignité des bêtes, de la noblesse austère et silencieuse d'un cerf... Mais à l'autre bout de la table, Silver manque cruellement de noblesse ou de dignité. Il a emprunté à la nature autre chose encore, une candeur printanière tâchée de moisissure, un drap d'innocence et de pureté qui l'enveloppe d'une aura fraîche, volatile et risible. Pauvre innocence en vérité, l'habit d'un monstre aux crocs limés, d'un Architecte, un Maître, un Grand- grande petitesse du farfadet versatile, à la louable ingénuité enfantine. Oui, qu'il est loin en vérité de ce monde raisonnable et cruel... Dans le flou artistique de sa folie, auréolé par la grâce de l'ignorance, naïf et retors à la fois. Plus au fait de la laideur que n'importe qui d'autre, mais pourtant préservé dans une certaine mesure. Innocent et beau... Beau à en crever, beau à en fuir en claquant des sabots. De ses longs doigts tannés, Bartel craint trop de précipiter la chute, de le briser d'un souffle. Si fragile innocence, si féerique destin- d'une féerie parodiée, tordue, un conte pour enfant qu'on aurait réécris à l'attention des membres sinistres d'un cercle gothique. Silver, orphelin malheureux, passant du seau et du balais à la grandeur d'un trône ; à la solitude et aux tourments du trône. Une reine sans son roi, plantée là, attendant qu'on ne lui remette son dû, la plainte aux lèvres, crispée par le désespoir. Elle est certaine de l'avoir mérité, la justice exige qu'il lui revienne, cet homme, cet homme qui doit la réconcilier avec le monde, infâme coupe-gorge rongé d'obscurité. Cet homme pour lequel la petite créature a édifié un royaume improbablement beau, dans sa misère. Se peut-il seulement qu'on lui refuse l'essentiel ?
Qu'importe. Bartel n'a d'autre choix que de sonder les noires profondeurs de son hôte. Là-bas, l'Empathie goûte en des eaux sinueuses à des pensées dangereuses. S'il ne la rejoint pas de lui même, ou si personne ne vient lui mettre cet homme entre les mains -des mains si douces, si caressantes, pourvues d'ongles si longs-, alors la Démence l'emportera de force. Alors oui, qu'importe... ? Silver aura ce que réclame son cœur, quitte à se vautrer dans la violence, quitte à salir ses mains fines d'un aspect digne de confiance, aux paumes soyeuses -la gorge du faune a palpité sous ces paumes là, et sa peau se souvient-, aux doigts si souples, si nerveux... Mains zéphyriennes qui savent rompre, déchirer, étouffer et saisir. Bartel a des mains conquérantes, des mains royales qui prennent et donnent sans jamais marquer une pause d'incertitude, généreuses dans la caresse, impérieuses et brutales, des mains de roi et de satyre ; Silver a lui de douces mains de princesse, des mains légères et virevoltantes d'oiseau et d'assassin- des mains de fée ou de catin. L'une ou l'autre d'ailleurs, pourrait bien lui convenir... Une place toute trouvée dans le monde qui entre tous reste le plus décevant, ce pays corrompu de Jamais où Crochet règne en maître sur la désillusion. Fée grinçante et malsaine gainée de longs collants, harcelant dans une chanson douce des enfants trop grandis d'une litanie de ricanements fielleux ; ou une plante vénéneuses surgie fabuleuse d'on ne sait quelle jungle obscure, dégorgeant ses parfums sur le port, attirant les marins vers l'antre de ses cuisses, un petit poignard sous le porte-jarretelle pour couper quelques gorges, consommer quelques bourses... De bien terribles vies, où qu'on le voit, qui qu'on choisisse de lui faire incarner. A moins encore que l'imagination du faune, ne soit trop prompt à tracer ses arabesques vers de sombres chemins...
Il n'est pas seulement à perdre dans les méandres de la folie, ce gamin. Ce n'est pas qu'un oiseau égaré dans une lourde tempête, trop grande pour ses petites ailes noires. Il reste quelque chose à sauver, à préserver par des mots et de bonnes attentions. Cette innocence meurtrie, cette candeur étincelante qui lui confère un charme étrange, incohérente et salvatrice innocence putréfiée, salie mais quasiment intacte... Tant de pureté dans ce cœur douloureux. Bartel la voit de nouveau qui s'élève quand, au son de cloche de l'aide proposée au Candélabre noir, deux grands yeux sirupeux s'ouvrent vers sa figure. De nouveau il chancelle sous ce regard intense, ces orbes si particulières où dérivent tant de rêves. On y lit l'incommensurable espoir de celui qui s'attendait à ce qu'on lui brise l'échine, l'insoutenable jaillissement de reconnaissance d'un enfant qui ne croit plus aux mains tendues à saisir pour se tenir debout- qui s'étonne de s'entendre proposer de l'aide, trop habitué aux coups, aux traîtrises, aux méchants tours qu'on lui a joué chaque fois qu'il a choisis d'ouvrir son pauvre cœur vorace. Après la tristesse et la rage qui animaient le cœur du petit Architecte, c'est une nouvelle floraison d'émotions qui s'avivent dans le corps de Silver, étendant leurs vrilles galopantes vers les nerfs du satyre. Un grand visage se tend vers lui, comme une éclipse blanche et noire, incendiée par l'éclosion des lèvres-coquelicots. Silver a des joues si pâles, si vides... Il reste tant de choses à écrire dessus, des mots apaisants à tracer sur cette longue page blanche. Puiser de l'encre au ruisseau de sa chevelure, calligraphier un futur plus souriant sur cette peau blafarde au grain de papier vierge. Des espaces vacants sans cesse renouvelés où écrire une nouvelle histoire... A l'image de la tendre amertume et du désespoir bercés dans la solitude qui faisaient se serrer, quelques instants plus tôt, les poings de la Démence comme deux ancres portées l'entraînant dans une interminable noyade au fin fond des abysses. Brisées, ces menottes d'un quintal. Place neuve à l'incrédulité, à l'étrange bonheur de ne pas être blessé malgré tous ces aveux, cet échange impudique qu'ils ont consentit en cette soirée lugubre. Des confidences qui semblent n'apporter aucun traîtrise, aucun chantage, aucun danger... Des confidences entendues, et non pas d'une seule oreille distraite, comprises, plus intégralement que ne l'imagine le gnome, et donnant lieu à un retour positif, peut-être bénéfique. Silver ne semble pas y croire pendant quelques instants, lui jetant ce regard d'enfant battu découvrant chez un adulte une bonté sincère, un regard qui avive en Bartel la crainte de l'engagement, la peur phobique de l'emprisonnement, le dégoût des chaînes qui se forgent au contact de autres ; un sale regard d'une horrible et pénétrante franchise, d'un naturel atrocement émouvant, qui fait de nouveau exploser toute l'ambivalence d'un faune trop amouraché de son indépendance. Qu'a t'il donc fait, quelle genre de promesse vient-il de proférer ? Il lui a parut si inconcevable de ne pas en venir à prendre une part de responsabilité, embourbé qu'il était dans les tourments de l'Architecte... Mais à quelle contrainte s'est-il astreint, quel fardeau a t'il cru pouvoir porter sur ses larges épaules ? Le regard l'interroge, crève son cœur comme un ballon de baudruche. Regard corbeau qui vient piller les derniers lambeaux d'une résistance faunesque, déchire un égoïsme bienheureux en petits morceaux, impitoyable regard d'émerveillement et d'incrédulité. Il se dérobe un instant, le grand homme, baisse ses propres yeux brûlants, et son visage fuit comme une animal effarouché, retournant se cacher dans la fourrée ombreuse de sa barbe. Il n'ose plus rien promettre, sa langue si agile refuse d'affecter d'autres danses envoûtantes, elle reste couchée dans la niche de sa bouche comme un chien infidèle, contre-nature, agonisant. Il craint de ne plus pouvoir échapper à ses responsabilités... Le craint si fort qu'une main vient tordre ses entrailles, qu'un éclair de colère animale vient lui fouetter les sangs. Il pourrait disparaître en l'instant, saisir une pensée, une image, le souvenir vivace d'une jungle ou d'un sable argenté dans la froideur nocturne- et de cette impression, faire un passage vers un autre univers, à dix mille milliard de kilomètres de Démentia, de Silver, de la prison de son regard, des chaînes forgées de sa gratitude. Retourner sans soucis à sa vie d'Errant, reprendre à bras le corps là où il les a laissé les étoiles, les forêts, les odeurs, le chant du vent et les bruits de la nuit. Il pourrait retrouver dans la seconde qui suit ce monde pénétrant et sensuel que son corps a appris à aimer, où son Empathie daigne enfin s'endormir, libérée de la foule, de l'Homme et de ses troubles. Reposer ses nerfs meurtris dans une tanière sèche, secrète, obscure et fraîche, un trou poussiéreux semé de chaume pourris. Ce sont des lits qu'il connait, des lits qu'il a volé, investis de sa présence, de son odeur et de ses fluides. Aucun animal n'oserait s'approcher du nid musqué d'un satyre. Alors, ces prises de guerre n'attendent que lui, son corps usé et jeune, repoussant et sublime, fourbu et puissant.
Mais c'est trop tard déjà, et ce fameux corps, bestial, intuitif, pénétré d'une sensibilité éclose en fleurs ardentes le long de son échine, guirlandes enflammées festonnant les cordes à violon de ses nerfs, ce corps qu'il a frotté à l'infini des vents et au fini des chairs, se remet à jouer d'un harmonieux vacarme. Et cela vibre en lui, comme une forêt incendiée surgissant de ses viscères bouillantes, cela chante dans son crâne comme un torrent dévalant les méandres artistiques de son cerveau, une mélodie charriée par le flot de son sang qui roule dans les artères en de riches et sombres arabesques, dans le secret de ses capillaires sanguins, à l'abris  du fourreau de sa chair épaisse, de son cuir animal et vivant, la chanson bat à ses poignets et pulse dans ses paumes, elle bourgeonne au bout de ses mamelons et s'exhale en nuées vaporeuses dans le souffle qui échappe d'entre ses dents serrées ; la chanson dégringole dans ses membres, remonte le long de son dos, arpente ses vertèbres une à une, sinue au sein des vastes collines des muscles de son dos, puis elle trace ses chemins à fleur de peau, à peine sous la surface, fluctuant au rythme de la mouvance harmonique du sang qui rugit dans l'arborescence feutrée de ses veines, rouge dragon, bleu impérial. Son cœur balance, tangue, foule ses côtes, s'envole dans sa gorge, retombe dans son bas ventre. Ce n'est pas une torture des plus désagréable. Les yeux de Pan s'embrasent, ses mains saisissent les accoudoirs du siège dans lequel se dresse son corps tendu, massif et sombre comme un crépuscule découpé par la cime des montagnes. Dans l'instant, c'est un faune, un animal de corne, de pelage et de crocs. Dans l'instant, c'est un dieu, absolu et champêtre, rejeté par l'olympe mais maître du cosmos.
Et il sourit à la Lune sanglante que son chant a séduit, cet astre errant dont le clair-obscure se précipite sur lui. D'un sourire plein de dents et de barbe, rouge et blanc relevé de brun, de roux, de blond, versicolore à n'en plus finir, riche de trop de nuances ; un sourire brutale, bestiale, dévorant- généreux et terrible.
Ses nerfs consumés à force d'empathie ont cessé de crier, réduits au silence par un dernier excès. Gratitude en tsunami sanglants, en tremblements cosmiques, l'univers se contracte dans son corps comme un muscle secret relié à l'infini, puis explose, anéantis, se disperse au travers de ses membres dans un silence époustouflant, délité en fibres d'extases qui lui retissent une viande apaisée sur les os. Épuré, Bartel n'est plus rien d'autre qu'un noble satyre, une digne sauvagerie, conciliante et dangereuse- son impudique humanité enfin balayée, par ce sursaut décapant d'empathie. En cet instant, il pourrait tuer Silver d'une étreinte acérée, l'étouffer contre son cuir épais jusqu'à lui briser le cou, lui entailler la carotide en ronronnant dans ses oreilles en pointe- ou lui témoigner toute la tendresse du monde, faire un lit de son corps noueux et solide, comme un vieux chêne où les enfants construisent des cabanes, confiant aux branches les secrets de leurs songes ; ours repus, il pourrait accepter cette étoile qui fonce vers ses crocs, vers ses mains si puissantes, et l’accueillir avec une chaleur absurde d'un bienfait infinis. Pan est à deux doigts d'aimer, de déchirer, ambivalence dans la passion soudaine qui incendie ses yeux, purge son âme colossale libérée de sa cage d'humanité. Divine catastrophe, tonnant au creux des veines d'un corps démesuré dans sa fécondité.
Puis l'univers renaît, dans le bourdonnement de la chair martyrisée jusqu'à l'anesthésie. Alors, Pan s'efface, de nouveau dispersé à travers l'immensité que son nom a fait sienne. Et Bartel n'est plus que cet esprit errant, prisonnier de Nostalgie et de Douleur, ces sœurs macabres qui lui préparent une corde. Un bien petit esprit au potentiel énorme, une bien petite âme à l'aune d'un fabuleux possible.  Il a à peine conscience d'avoir eu tout l'univers en lui. On ne lui laisse pas le temps de saisir cet instant d'éternité fugace, car après avoir décris son tracé cramoisi au-dessus de la table, survolant les plats odorants et fades, l'argenterie caricaturale incomplète, la jolie dentelle blanche de la nappe, les chandelles aux squelettes gris et froid, aux visages de cire coiffés de flammes grêles, délicates, promesses d'incendie cantonnées à la mèche d'une bougie, la comète écarlate le percute en plein torse. Pas de cratère : c'est un astre léger, volatile, tout fait d'ombres de lumière et de cendres. Il ne pèse rien, à peine plus lourd qu'un sac remplis de feuilles mortes, pourpres, dorées, brunes ou délicatement rosées- tapisserie foliaire de l'automne aux ardeurs flétrissantes, automne aux mains froides, aux doigts qui ont sondé l'hiver et qui en rapportent le sommeil aux arbres. L'automne est une saison sensuelle et paresseuse, froide et brûlante. La Lune roussit en automne, les forêts s'endorment, avec à leurs pieds un tapis croustillant de jolis petits cadavres, couleurs de carnaval tout proche du dénouement. L'automne vient après l'été, s'habille de ses vestiges tout en gantant ses mains du givre de l'hiver. L'automne vibre de chants et de couleurs, rythmé musicalement par les brames et le vent. Bartel n'a aucun mal à imaginer Silver au sein de cette explosive ambivalence, folâtrant dans les feuilles, aussi friable et délicat qu'une feuille, léger, aérien. Soulevé par la brise, enivré des odeurs subtilement putrides charriées dans l'air humide. Il aurait l'air d'une fée, plus que d'un monstre piètrement maquillé, il aurait l'air d'un môme, l'Architecte, d'un petit moineau blanc s'exerçant à voler. Roulé contre son torse, il a surtout l'air d'un petit animal, agrippé à sa barbe, éperdument serré contre ce corps si étranger à son monde, à sa constitution fragile, à sa peau pâle et glabre, un corps probablement si inconnu à la somme de ses expériences... L'étrange tableau que voilà, ces deux êtres si différents d'apparence, mais pourtant singulièrement semblables sous certains travers orageux- ces deux Bêtes rapprochées dans une étreinte de pure gratitude. Bartel pourrait se lever, la Démence accrochée à son cou, serrant ses  épaules robustes de ses forces cachées, les mains  contre ce dos souple et sculpté dans la ligne duquel a coulé tant de sueur. Il pourrait se lever, le satyre, et se mettre à danser devant les fenêtres, sous le regard indulgent de la lune en papier-crépon qui se froisse dans la luminescence aqueuse du soir, perlant d'une lumière d'acrylique au sien de la nuit de satin. La Bête au bal avec sa belle, quelque peu avariée, osseuse, blafarde, défigurée d'une épidémie de cheveux noirs ; le plus joli tableau qu'ils pourraient faire ensemble, valsant dans le salon comme une mauvaise blague se prenant au sérieux. Rien de très gracieux, mais un rythme très doux, une sorte d'appel au sommeil entre ces bras puissants. C'est qu'il saurait presque bercer les enfants, ce faune exsudant de sensualité... Il y a une certaine tendresse dans son regard quand ce petit corps maigre se serre contre le sien, quand ces jambes ridicules se posent sur les siennes, épaisses et drues. Ce n'est pas une matérialité si agréable qu’exhibe l'Architecte, l'enfant du soir, tout en creux et en déliés lugubres, en os pointus, ongles effilés, mais Bartel se surprend à vouloir garder contre lui ce fragile insecte balafré de noirceur- papillon de nuit, aussi évanescent, si délicat et tellement sombre. Il ne se dérobe pas alors, laissant la Démence s'enfouir dans sa barbe, germer en vibrations tranquilles, petite graine d'empathie, ses bras osseux autour du torse, peinant à l'encercler. Contre toute attente, il n'a pas envie de fuir, ne se sent pas emprisonné par cette étreinte légère, et froide. Silver ne pèse rien, exerce une pression quasiment imperceptible contre son corps abrupt, comme une fée, monstrueuse et magique, lumineuse, obscure. Si proche de cette caboche infernale truffée de cauchemars, de souvenirs rongés flottant comme des débris sur un océan noir, Bartel peut sentir le bourdonnement des pensées qui compose une musique. Blues et tôle froissée, rasoirs de brouillard dans les rues d'Hellishdale, mécanique brisée des os par les nuits étouffantes, amour poignant de vitalité, mais fanée comme une fleur tirant sur son dernier éclat- decrescendo d'espoir noyé dans le béton de l'innocence, fracassé sur le bitume, disloqué par l'envie frénétique d'être aimé, aimé à être étouffé, dévoré, assassiné d'amour. Pas de demi-mesure, tout est donné, rien n'est repris... Ou dans le sang. On ne s'offre jamais assez fort pour la Démence.
Le Faune écoute, l'Empathie tendue, il écoute ce petit cœur qui bat contre son torse ; le pressent plus qu'il ne l'entend ou n'en ressent la pression, à travers la couche de ses vêtements encore imprégnés par l'odeur de la neige. Encore autre chose... Wilhem peut bien vernir Aérial de la laque du silence, feutré les bruits de l'existence dans une gaine de noirceur, jamais il ne pourra estomper l'odeur de la neige. Pure, éternelle et bleue, azurée et froide. Céruléenne odeur fluctuant dans les bourrasques, langoureuse comme un fouet, aussi subtile qu'une aube pointant dans les montagnes. Silver peut-il sentir cette odeur, qu'une autre dissipera bientôt ? Peut-il voyager dans cette odeur imperceptible qui flotte sur ses vêtements, parmi tant d'autres plus intenses ? Guidé par son nez vers de nouvelles contrées, planant sur l'esquif de ses sens, esquissée par le délicat cartilage de son coquin museau ; terminaisons nerveuses, capillaires sanguins, souffle ondulant dans ses narines à la chair élastique, lui formant un bateau léger aux voiles rosées, translucides à l'image de la peau fine des doigts. Peut-être n'a t'il pas à dire le moindre mot. Peut-être suffit-il au farfadet des ombres de renifler sa peau, son parfum étouffant, cette prodigalité vaporeuse exhalée de ses tissus vivants. Contre sa peau goulue, chaude et ferme, probablement trouve t'il un réconfort prosaïque, une tendresse animale qui s'échappe d'habitude entre ses doigts crochus.
Mais Bartel n'a que faire des questions qui caressent son esprit, ces certitudes éphémères dont le sillage va se perdre dans les ténèbres rouges, remuantes et peuplées de son crâne. Il laisse éclore de nouvelles sensations, guidé par le bourdonnement diffus qu'il sent s'échapper de Silver à la manière d'un staccato, étouffé mais troublant dans sa chair ce Faune si vulnérable aux émotions d'autrui.
Pan sent poindre l'automne, au bout de sa langue, délicate éclosion de saveurs douces-amères, gratitude tiède et fondante glissant dans sa gorge, aigre parfum d'espoir aux relents doucereux. Automne édulcoré, le goût de sucre d'une pourriture fruitée, automne amer, comme les noix décortiquées à coups de pierre, nuancé comme la couleur des feuilles en transparence face au soleil. Une flamboyance qui n'agresse pas ses nerfs, frôle son échine en la faisant frémir. Fragile myriade papillonnant à la frontière physique de ses sens, comme une récompense pour les bombardements endurés plus tôt dans la soirée.
Et puis, un mot s'envole, comme un rayon de soleil perçant dans un sous-bois tranquille, lugubrement dompté par l'automne aux mains froides. Aussi discret, aussi doré, aussi grandiose et affûté. Volatile, inratable. Presque physiquement beau. Il vient, se lève, dérive et puis éclate :

« Merci. »

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Dernière édition par Bartel Pan le Sam 27 Déc - 17:14, édité 1 fois
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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Dans un coin de carnet
Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Under Paper Moon [PV. Barty]   Lun 1 Déc - 23:57


Ce n'est qu'un mot pourtant, trois fois rien, un souffle d'air entre ces lèvres rouges, brise fraîche s'envolant d'entre les cerises vaquant sur son visage. On l'entendrait à peine dans le vacarme empathique qui s'élance hors de son petit crâne, aussi fendillé au moins par la folie et l'émotion qu'une mince coquille d’œuf... Mais il l'ouït, le faune, non content de le sentir gratter jusqu'à sa moelle, chanson blanche comme un coutelas dans l'échafaudage musicale de ses os ; évidés par le déchaînement d'empathie ainsi que des roseaux, lui composant le corps d'une longue flûte de Pan. Silver rêve d'être le vent, et peut-être serait-il ravis de savoir qu'il joue d'un instrument animé par le souffle aux yeux de sa victime, ce faune immense aux airs de bourreau, qui pourtant ce soir a été menacé plus qu'à son tour par cette caboche ombrageuse. Ils ont fait un beau tapage toute la soirée durant, dont les derniers accords, essoufflés à l'aune de leur orchestre, résonnent comme la musique lascive des cuivres, chaude, traînante, métallique et profonde. Bartel sent approcher la fin, le coup de théâtre qui fera de cette soirée une authentique tragie-comédie.
Silver entonne les dernières notes, d'une voix douce et basse qui se love comme un chaton dans l'oreille du satyre. Il baisse les yeux vers cette petite teigne serrée contre son torse, ses yeux mis clos, les mèches qui tombent sur son visage poupon, comme des coulures d'encre de chine sur une feuille presque vierge, un rien cornée peut-être. La flamme du Candélabre est calmée, elle chancelle, ne laissant plus que le sommeil de suie derrière sa flamboyance, abandonnant enfin ce crâne si bourdonnant. Comme une fleur dérobant son cœur fragile au regard impitoyable de la nuit, le malingre gamin referme les pétales de l'éveil vers son esprit troublé. Dans un doux frisson, il plonge vers le sommeil.
Sans savoir pourquoi, Bartel sent un étau de lui enserrer la gorge. Il se dégage de Silver une odeur émouvante, le parfum d'un corps vulnérable, d'un animal innocent, mêlé à un goût de larme et d'amande que lui transmet l'Empathie dans un flux plus doux qu'il ne le fut le reste de la nuit. Une odeur d'enfant, ou tout du moins de petit animal, une odeur propre aux jeunes de toute espèce- cette effluve secrète qui éveille chez celui qui la sent, qui l’inhale sans en avoir conscience, un instinct de protection, rend enclin à la douceur ou à l'indulgence envers l'être fragile qui l'exhale pour se dérober à la violence d'autrui. Silver ne sait probablement pas que son corps le protège, parant sa monstruosité d'une candeur sucrée, volatile, organique. Bartel en a conscience, lui, mais il se laisse malgré tout engouer, acceptant de bonne grâce cette manipulation. De toute manière, la fin approche, accrochée aux paupières tombantes du petit Architecte ; comme vient la pluie, tirée par les voiles vaporeux des nuages.
Tu vas m'aider à le trouver alors...
Un autre murmure, roulé contre son torse caverneux. Il résonne dans tout son corps, pénètre sa peau épaisse et courre entre ses os. Le Faune reste muet, gardant fermées ses lèvres impudiques. Il n'y a rien à répondre, rien qu'il ne sache ni de mensonge qu'il tienne à proférer. Lui même n'est pas certain de tenir sa promesse, quand bien même sa déclaration lui fait l'effet d'une fatalité ; ils devaient en finir là, serrés l'un contre l'autre, unis par leur histoire, par leur écoute commune- par leur amour déséquilibré, malsain, destructeur... L'occasion de renaître pour un satyre en dormance, assoupis aux tréfonds d'une chair adolescente. Mais celle de se briser pour une si fragile, une si délicate créature à la mémoire indigne, aux émotions trop brutales pour sa raison vacillante, pour peu que cette dernière ait seulement une existence concrète. Faut-il qu'il ait ébauché de prendre ce bibelot de verre, de suie et de fumée entre ses doigts calleux ? Ce geste de bonté semblait si inéluctable sur l'instant. Bartel ne panique plus à l'idée de s'être engagé, mais une lassitude teintée de honte accapare une partie de son esprit. Au fond de lui, il sait bien que son inconstance le jettera sur les routes, loin, très loin de cette promesse. Il fuira son ombre comme la peste et oubliera les mots qui l'ont scellé dans le torrent des orgies. Rien ne peut enchaîner un faune, si ce n'est sa propre chair.
Bartel tente de s'en convaincre, le cœur serré à l'idée de s'évanouir en un bouquets de parfums, volatilisé dans la nature, absous par le vent, les arbres et la terre silencieuse- c'est un chemin qu'il connait bien, un chemin qu'il ne demande qu'à emprunter encore. Fuir ses responsabilités, nier tous ses engagements. Il en a le pouvoir.
Mais comment pourrait-on trahir la confiance d'un enfant ? Silver ne pèse rien sur ses genoux, mais tout ce poids qui manque à son corps osseux est compensé par l’opulence de ce que l'Empathie transmet à l'imprudent satyre. Quand il faisait danser les mots comme des couteaux sur la pointe de sa langue, n'a t'il pas donné comme raison de sa présence son envie de connaître son hôte au-delà des apparences ? Grand bien lui fasse, il en sait trop désormais, trop pour se dérober selon son habitude. Bartel est venu pour en apprendre davantage, et bien... Le voilà exaucé, au-delà de ses espérances. Au-delà de son envie. Épuisante empathie. Tant de douceur dans les ténèbres de velours qui ensevelissent l'esprit de la Démence, l'entraînant au sein d'un sommeil abyssale. Tourbillon de satin et de sois l'invitant à rouler vers le fond, vers des ombres où ne vont pas se hasarder les rêves. Là-bas seulement le Candélabre pourra cesser de briller de tous ses feux, lui qui autant que son invité forcé est pétris de fatigue. La saveur de son petit corps fourbu évoque aux sens dévoyés du Faune un thé doré aux vapeurs rouges, langoureuses et sucrées, le parfum d'un bouquet défraîchis pourrissant dans un vertueux sirop. Un assortiment de fleurs et d'herbes aromatiques distillant un poison au goût émouvant de la mélancolie.
L'épuisement de Silver empiète implacablement sur les nerfs du Satyre. Bartel se sent mollir dans le dossier de la chaise, et un instant, l'accablement glisse aussi dans sa chair... Le feutre grenat de ses yeux, paupières aux ombres de satin, aux liserés bleutées évanescents s'étiolant aux frontières de sa peau... Un peau si chaude, si molle, dévolue à la nuit, douce nuit aguicheuse... Elle gobe doucement sa conscience, caressante, sensuelle...
Il ne faut pas dormir. Ce n'est pas sa fatigue, pas vraiment tout du moins.
Dans un sursaut de volonté, il échappe à l'emprise lénifiante qui menace de l'entraîner à la suite de Silver. Parvenant à reprendre le dessus, l’Égaré crispe son corps immense, luttant contre ce sommeil qui n'est pas sien mais qui veut le saisir.
Les mots du Candélabre continuent de dériver vers lui, outrepassant la barrière engourdie de ses lèvres, fendant les flots du silence qui s'est abattu sur Démentia, tel une obscure et insidieuse inondation. Bartel papillonne fébrilement des paupières pour rester éveillé.
Son visage s'efface de ma mémoire mais personne ne porte ce nom comme il le porte. Je veux dire... Les gens se contentent de porter un nom. Lui, il en exsude tout entier. C'est comme si ce mot avait été créé pour être le sien...
Et nonobstant sa lutte, Bartel sent le mot qui s’étire, qui se déploie dans les flocons de sommeil qui commencent à ensevelir la conscience de Silver. Au bord de l'oublie, au bord des ombres de la nuit, le nom éclot qui fait naître au creux de ce ventre glacé une chaleur éperdue. Il est beau, épineux et sombre, c'est un nom indolent à la flamboyance passé... On pourrait presque le sentir, le goûter. L'Empathie fait ce genre de chose. Elle pressent la naissance de ce nom dans la bouche de Silver, va en chercher la vibration secrète au fond de sa gorge rauque. Et malgré tout l'amour qui en adoucit l'amertume viscérale, le Faune sent le malaise s'insinuer dans ses chairs. Interdit, il attend une seconde que la vibration quitte les entrailles réchauffées de Silver, qu'elle se métamorphose en syllabes, bordée par cette langue amoureuse,  qu'elle quitte les lèvres souriantes, délicate éclosion sonore sur ce visage emprunt d'extase- une expression de bonheur dénuée de tout calcul, de toute mesquinerie, de toute cruauté... Un bonheur pur et blanc, comme le péché. Il est probablement si rare pour cet adolescent de s'endormir en souriant, sans crainte des ténèbres, sans crainte de la noirceur de la nuit, de la solitude glacée d'un lit où brûle l'absence de l'être aimé ; l'absence de quelqu'un d'autre, peu importe qui, parfois, pour supporter la terreur d'une soirée solitaire. Innocente âme perdue, si seule... Bartel n'a pas peur de la nuit, lui. Il sait que Pan est un dieu noctambule, l'amant éhonté de la Lune. Il aimerait faire partager cette vérité au petit Architecte, murmurer au creux de son oreille : nous n'avons pas peur. Comprendrait-il seulement ?
Aucune parole pour l'empêcher d’amorcer ce drame, cette conclusion qui se présente timidement sous l'apparence d'une dernière mauvaise blague. Les mots gonflent dans sa gorge, éclatent dans sa bouche, ils préparent la venue du sombre nom, un nom que Bartel pressent sans le comprendre, car c'est une vibration qu'il connaît, l'odeur qu'y s'y attache lui est obscurément familière. Une part de lui voudrait demander à Silver de se taire. Petit, ne le dis pas... Cesse de te souvenir. C'est un savoir dangereux.
Oublie le de nouveau.

Rien n'y fait.
Je suis fatigué, si fatigué d'être seul à chercher...
Ne le dis pas surtout. Retiens en toi l'éclosion de ce nom, ravales en le délice. C'est une sucrerie dangereuse enrobée d'arsenic, un gâteau crémeux au cœur de cyanure, une fausse récompense, une exquise tromperie. Oublie le, oublie le...
...October...
Inoubliable. On ne fait pas l'impasse sur un amour voué à ce corbeau là. Mais comment cet incube macabre a t'il pu voler un cœur aussi pur ? October... October, l'obscurité même, une ombre qui se laisse portée par l'existence, avachie loin du bruit, des couleurs, de toute source de vie qui pourrait déranger son éternel sommeil. Enfermé dans son mausolée de silence, dévolue aux seuls jacassements d'une peste dorée aux airs de pâtisserie géante. October, aussi réel que le brouillard, October aux mimiques animales, aux douceurs traîtresses, le chat noir dans toute sa miteuse splendeur. Lascivité trompeuse, dangereuse, tendresse bestiale, brutalité sauvage. Voilà l’apanage d'October. Les mots qui coupent, les grognements, fusillades dans l'éclat de ses dents dénudées- de jolies dents bien blanches, émail immaculé sur sa figure blafarde. Bartel peut presque concevoir leur union- deux êtres pâles, osseux pour l'un, fin et racé pour l'autre. Deux noirauds aux paupières lourdes, à l'humanité douteuse, deux détraqués aux longues mains douces de meurtriers. Oui, ils iraient presque bien ensemble, ces êtres noctambules, tous deux issus d'un monde perpétuellement enténébré où bouillonnent les cauchemars comme au fond d'un chaudron... Mais Bartel ne peut les concevoir plus d'un instant unis par un amour tel que celui qui secoue la Démence. Silver est innocent, un rien candide malgré son expérience de la noirceur humaine, Silver est un enfant, un gamin éperdu d'amour, à s'en damner, à en briser l'objet de sa passion entre ses mains tremblantes d'amour, désespéré d'amour, sous ses yeux fiévreux d'amour- un enfant qui ne sait pas aimer, tant il aime avec force. Aveuglé, incapable de demi-mesure. Silver est fragile, il a la promptitude à bondir de ceux qui s'attendent toujours à être trahis, bafoués, jetés à terre puis battus, humiliés dans la poussière et dans la crasse. Comment cette créature agitée, volubile et nerveuse, a t'elle pu croiser le chemin d'October ? Comment a t'elle pu s'éprendre de cet homme là, cet homme là parmi des milliers d'autres ?
Je sais juste que quand il me souriait, c'est comme si j'avais accomplie les plus grands miracles du monde...
Oh certes oui, Bartel veut bien le croire. Un sourire d'October est toujours un miracle ; un miracle de fiel, miracle détritus, miracle empoisonné. Se pourrait-il... Se pourrait-il seulement que le chat noir se soit épris de Silver... ? Se pourrait-il que le petit Architecte n'hallucine pas cet Amour dévorant ? Non, cela semble impossible. October a déjà son Grand à couvrir de regards affectueux, sa seule source de joie dans cet univers qu'il semble abhorrer tout entier. La seule douceur qui ne le dégoûte pas, une confiserie humaine dégoulinante de sucre, si pénétré par l'idée de gourmandise qu'elle en est nauséeuse. October a son Amour à lui, son obsession, sa raison de vivre. Pourquoi diable aurait-il daigné s'intéresser à Silver ?
Et pourtant. Pourtant l'histoire semble coller, à mieux y réfléchir. Le Faune en vient à secouer la tête, un sourire désabusé aux lèvres. C'était évident pourtant, comment ne l'a t'il pas compris ? "Une ridicule blondine" apparaissant dans l'entourage de l'ancien Architecte, un homme dans un château presque désert, un homme qui a sut retenir l'attention du Candélabre noir... C'était une évidence, oui, et elle lui est passée sous le nez. Il fallait que cet Amour soit réellement tragique, qu'il se fracasse à la réalité en un millier d'échardes. Silver doit pourtant savoir qu'October est déjà fidèle à un autre cauchemars, à un autre Monstre. Qu'attend t'il donc du lendemain ? Pense t'il vraiment voir la Fatigue incarnée glisser subrepticement vers lui, le rejoindre dans ces ruines bariolées façonnées par l'esprit d'un gamin perturbé ? Lui qui semble n'avoir connu que des hommes brutaux -le vieux roi, puis cet inconnu qui le maintint captif-, comme a t'il pu s'amouracher d'un homme aussi dangereux ? Maussade et cruel October, invivable, angoissant, irritable et brutale dans sa grâce féline... Non, c'est à n'y rien comprendre. Et tout compte fait, Bartel en rirait presque. Qui aurait cru qu'il serait, lui, le plus fréquentable des représentants de la gent masculine à s'intéresser au petit Architecte ? Que le monde est absurde... Il voudrait le lui dire, relever ce menton pointu de ses longs doigts calleux, lui sourire et risquer l'arrachage de gorge. Sais-tu... Sais-tu comme c'est absurde... ? Sais-tu seulement à quel point ton histoire est comique... ? Bien sûr, l'enfant n'en sait rien. Et personne ne lui dira ce soir, tant la fatigue a accablée sa maigre carcasse. Roulé en boule sur ses genoux, comme un chaton famélique, soudainement tactile dans un sursaut de confiance. Nouvel étrange tableau, on en finira plus d'être désappointé.
Germe de lune échoué sur une poitrine boisée de barbe drue. Le visage froid et lisse du petit Architecte, comme une perle dans cet écrin râpeux. Il dort, affaissé dans ses robes, pétales cramoisis, teinte coquelicot sauvage. Une parure si rouge, pour un corps qui s'en prive... A peine pourvu de l'écarlate qui l'habille et l'enrobe, comme une revanche sur la nature qui l'a privé de sang, de chaleur et d'une mine agréable. Il fait à peine illusion, recroquevillé contre cette barbe dans laquelle on pourrait presque cacher son petit corps malingre.
Bartel voudrait secouer cet imbécile à l'innocence perfide, au cœur si maladroit ; il voudrait pouvoir l'éveiller, lui asséner des paroles cruelles. Le préserver de cet Amour cannibale qui bouffera sa raison, dévastera son esprit déjà trop mis à mal. Lui faire du mal et le sauver, le bercer contre son corps si vaste... Et fuir. Fuir ce drame ridicule, ce conte de fée avorté qui déverse déjà ses entrailles sur le sol. Il ne se passera rien- ou plutôt, il en adviendra trop. Silver a raison de craindre une fin tragique, il était dans le vrai en avouant, à demi-mots, l'idée d'un terme ensanglanté. Il n'aura pas October, pas vivant en tout cas. C'est, étrangement, un chat des plus fidèle qui ne ronronne qu'au bénéfice d'un seul et unique maître. Bartel le sait trop bien, il doute à peine que l'autre aussi en ait conscience. L'inhibition qu'il a ressentit plus tôt dans la soirée lui apparaît alors sous un jour nouveau : voilà donc ce que cache cette lutte intérieure, voilà donc finalement qu'il avait raison en questionnant Silver, le mettant en garde contre une passion à sens unique... Au fond, il devait probablement savoir, augurant déjà la formation du nom sur les lèvres sanguines, pressentant la catastrophe dans cet amour obsessionnel. Mais October... Décidément, Silver joue de malchance.
Alors, Bartel décide enfin. Une fois pour toute, il choisit. Silver ne lui aura pas accordé sa confiance en vain. Oui. Il a trouvé ce soir-là un allié. Peut-être est-ce le destin après tout... C'est lui qui s'est imposé cette nuit, qui a comme à son habitude forcé le passage vers l'intimité sordide de son hôte. Lui qui connaît October, son visage, son nom, sa ruelle. Épouvantable hasard. Il peut guider Silver vers son Amour. Vers son bourreau. Qui est-il pour empêcher cela ? Peu importe quand, l'Architecte trouvera. Il trouvera ce qu'il cherche, et son cœur en sera brisé, sa folie avivée. Rien ni personne ne pourra l'empêcher de sauter à pieds joints dans la tombe. Au moins Bartel lui épargnera t'il d'autres nuits à errer entre les brumes opaques, à la recherche de la Bête qui finira par le mettre en charpie. Des nuits de souffrance et de mélancolie à se pendre aux ténèbres, dégoulinant de khôl, troquant le sommeil contre une vaine recherche dans le perpétuel brouillard des rues noires d'Hellishdale. L’Égaré  ne comprend que trop bien ces misérables errances. C'est l'une d'elle qui l'a conduit entre les bras d'un Guide.
Son regard se pose sur cette âme qui s'est déjà perdue. Quel ironie que d'être une âme perdue pour un Architecte, ces voleurs aux promesses si convaincantes qui fabriquent à la chaîne des Errants, recyclant les Essences dont ils se sont goinfrés. Pauvre enfant... October...

-Bestiole... souffle le Faune entre ses lèvres chaudes. C'est une voix triste, pour un visage contrarié. Voilà bien un surnom digne d'October. A t'il été tendre ou méprisant, dans cette bouche amère ? Peu importe en fin de compte. Le résultat en est cette course que Silver a aussi engagé, dans l'espoir de prouver à son Amour qu'il vaut mieux, tout compte fait, qu'un animal de compagnie. Elle a grandis, la Bestiole, elle est devenue plus forte son que corps anémié ne le laisse à penser. C'est vrai qu'à le voir roulé là, sur les genoux d'un faune, on aurait quelque mal à l’appeler Architecte. Le plus singulier d'entre eux, le plus trompeur et le plus méritant. Peut-être aussi le plus puissant, car aucun d'eux n'a gravis les échelons d'aussi bas, s'extirpant de la nature sauvage et des entrailles fumantes jusqu'à son trône de carton-pâte. Il en a fallut, de la force et de la volonté, pour en arriver là- là, sur les genoux d'un faune, là, dans sa crypte bariolée, au sein feutré de son lugubre monde.
Silver n'est pas seulement une créature fragile, un enfant perdu à couver d'un regard protecteur ou une créature misérable à plaindre et mépriser. Ce petit bonhomme tout de cire et de suie a créer Démentia. Il a accouché de ce monde comme d'un enfant un peu bizarre, mal-formé, lent d'esprit- mais dans une telle situation que oui, oui, c'est un putain de miracle. C'est un exploit fabuleux, presque une réussite. Silver est fort, plus fort que la plupart des gens. Mais il a tellement vu, tellement vécu de drames... Un point de non retour l'attend, et en ce point fleurit l’Automne, dans toute sa meurtrière splendeur. C'est là que le bât-blesse : Silver pourrait probablement survivre à tout, à tout sauf à l'Amour. Quelle terrible ironie. Tué par cette chose qui donne la vie, qui ravive les passions éteintes, qui a fait tant jasé de tout temps au travers des récits, mythologies- tragédies. L'univers a un bien mauvais sens de l'humour. Qu'un enfant si courageux puisse finir abattu dans l'envol de l'Amour, cet instant de faiblesse, fait plus de peine au Satyre qu'il ne peut se l'avouer. Silver aurait dû avoir droit à son conte de fée ; quand bien même les protagonistes en évoquent plus l'horreur. October n'est pas vraiment un prince des plus charmant, et Bartel ferait une mauvaise fée marraine... Manque d'ailes... Exubérance pilleuse... Ne parlons pas de baguette magique, un Satyre aurait de quoi ricaner si on l'accusait de ne pas en posséder. Un ricanement que Silver récompenserait sûrement d'un coup de dents bien placé, à en juger par ses réactions postérieures à toute allusion sexuelle. Rien de très surprenant au vu de son histoire...
Quand bien même ses pensées prennent un tour plus léger, farandolant comme des feuilles dans une brise d'Automne, le Faune a un air triste. Il s'en veut presque d'avoir tant de pouvoir sur l'enfant qui dort tout contre lui. Certes, Bartel a beaucoup des connaissances, il a côtoyé bien des hommes à travers plusieurs mondes, a vu plus de visages que n'importe qui d'autre ; mais quelles étaient les chances qu'il ait déjà fréquenté cet homme unique qui a bouleversé l'existence du Candélabre noir ? Cet homme en particulier, parmi les centaines de milliard d'autres ? Il a fallut une véritable aubaine- ou une terrible déveine, selon le point de vu. Pourtant, Bartel doit s'avouer rassuré à l'idée du peu d'investissement que lui coûtera sa promesse : aucun besoin de chercher, pas une once d'énergie dévolue à la traque aux informations. A vrai dire, il n'aurait probablement pas tardé à trouver October, même sans que son nom ait été prononcé... Ses recherches l'auraient conduites tout droit à Ténébris, dans le palais d'Ephialtès, et de là, il n'aurait plus eu qu'à faire peser le poids de ses paroles sur ses quelques occupants. Retraçant l'histoire du Candélabre noir, il aurait d'abord porté son ombre dense aux frontières du cauchemar, quêtant la trace de cet Amour, et s'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait là-bas, tout naturellement, le Faune aurait glissé son regard bouillonnant et ses lèvres insolentes vers October lui même, au moins aussi motivé par l'idée d'indisposer le Chat  que par celle de le  questionner quant à un certain Architecte issu de son propre monde... Peut-être en est-il mieux ainsi, une révélation susurrée contre son torse par une étrange soirée, sous la lueur déclinante du lustre, dans le salon douillet d'une maison mystérieuse- un lieu dont il est certain que très peu l'ont foulés, tant le cœur de ce monde ressemble à la tanière d'une bête dangereuse, une maison en pain d'épice suintant d'un puissant malaise sous ses jolies façades. De quoi s’enorgueillir. Un tête à tête avec le plus secret des Grands, dans les tréfonds de sa demeure, le maître des lieux endormis sur les genoux... Dans un sommeil si profond que l’Égaré a libre champ pour aller coller son museau fouineur où il le veut. Il pourrait en profiter.
Il ne le fera pas. Bartel n'agit que par envies, à l'écoute de ses désirs, de ses pulsions. Et rien en lui ne tient à s'attarder. Démentia s'endort, perdant en couleurs, s'assombrissant encore. Par la fenêtre, les astres de crépon, la lune de papier-mâché, déversent une phosphorescence qui dissolve les contours des choses. La nuit d'aquarelle glisse des ombres bleues argentées dans le salon ; le lustre s'éteint comme le soupir d'une âme au bord des lèvres. Silver endormie, Démentia se replie, entre en veille elle aussi, se froisse comme un dessin d'enfant avivé aux seuls yeux lumineux de celui qui l'a tracé. Bartel comprend qu'il est temps de partir. Un bête saisit ce genre de choses, elles lui trottinent le long des nerfs, lui portent des messages au bout des doigts et s'enflamment comme des avions de papier brûlés dans son crâne, grenier sans âge. On le pousse tout doucement vers la porte. Il ne lui reste qu'une ou deux choses à faire avant d'en finir avec cette longue soirée.
Tout d'abord, se lever. Porter le petit corps malingre contre le sien, solide, s'assurer de caler l'enfant auprès de sa poitrine, chaude et vaste comme une plaine ensoleillée. Peut-être y trouvera t'il matière à faire de beaux songes rassurants. Rester un instant immobile, sondant les ombres, dilatant les narines pour jauger l'atmosphère. Mais il n'y a rien ici. Rien à sentir, pour son nez ou sa chair. Quel soulagement... Alors, pour clore l'histoire sans fin qu'ils n'ont cessé d'écrire, le Faune déploie l'étendue de sa matérialité jusqu'au pas de la porte, retrouvant le couloir, l'obscurité grattant les murs de ses ongles pour recourber le papier peint des murs. Couleurs fanées, poupées laissées vacantes. C'est sûrement l'idée que Silver se fait d'un petit nid douillet... Des bottes viennent en déranger les brindilles de faïence. Quelques bras s'éparpillent, des yeux de verre qui roulent. Un meuble dans les cottes, des angles frôlent ses hanches ; le Faune n'a pas ici sa liberté de mouvement. Il atteint vite pourtant un escalier dont les marches étroites le conduisent à l'étage. L’Égaré entame une ascension circonspecte, craignant un jouet traînant sur son chemin ou un plafond trop bas.
Le petit crâne de la Démence balance entre ses bras, frôle la marge du vide, vacille au bord de son étreinte. Son visage paisible semble aussi léger et savoureux q'un chocolat tout juste délivré du feutre de sa boîte. Petit visage de sucre blanc, visage d'amande tout enrobé de cacao, si crémeux, si velouté. Blanc et noir, liqueur de sang et de cauchemar, cœur fondant de pensées obscures, rouge pavot du papier qui l'habille, pavot sommeil, pavot d'opium. Ses cheveux dégoulinent sur les bras du Satyre, serpentent le long de son torse, filets de réglisse au goût brûlé et amer. Tout du moins l'imagine t'il ainsi.
L'étage de la maison semble moins inquiétant. Sombre et silencieux, certes, mais il y traîne moins de meubles ou des poupées brisées, et après une soirée ici, Bartel s'est fait au papier peint rougeâtre évoquant vaguement les parois intestinales d'un titan assoupis. Un couloir, plusieurs portes... Laquelle choisir ?  Peu importe, il essaiera chacune d'entre elle. Avançant à pas lourds, faisant craquer le plancher comme un monstre infiltré dans le rêve d'un enfant, le Faune avance, tourne la première poignée venue et jette un coup d’œil à la pièce dévoilée. Une chambre d'enfant surchargée de jouets, le rêve matérialisée de toutes les petites filles du monde. Chevaux à bascules, dînette clinquante, peluches en tout genre... Par la fenêtre, on peut apercevoir la Grande Roue. Elle ne tourne plus, probablement plongée dans la léthargie en même temps que l'Architecte.
Bartel ferme la porte et s'éloigne, aussi discrètement que faire se peu avec sa lourde masse.
Malgré son aspect candide et ses goûts enfantins, le Faune imagine mal son hôte dormir au sein oppressant de cette chambre copiée-collée sur la photo d'un magazine de noël. Pas assez royale, peut-être... La chambre de Silver est sûrement plus sobre- douillette, mais moins chargée de joujoux. Il revient à l'esprit de l'Egaré -où ça d'ailleurs ? Sûrement pas en lui même- que le maigre animal qu'il porte contre lui a déclaré avoir une fille. Un enfant, ici, à Démentia ? Pauvre petit, noyé sous l'affection démesurée d'une monstre cherchant à bien faire, envers et contre tout. L'Empathie l'a saisit : pas d'amour sain pour l'Architecte. Et quand bien même...Silver, Mère... ? Ou père... Peu importe, une fois encore. Homme ou femme ? Bartel a convenu qu'il n'est ni l'un ni l'autre, et que cela n'a somme toute que bien peu d'importance. Silver ne rejoindra pas les rangs papillonnants de ses innombrables conquêtes ; de là, le Satyre n'a que faire de savoir ce qui se cache sous cette robe écarlate. L'aspect androgyne du pâle adolescent lui évoque Alice, cette femme sans poitrine, amputée de sa féminité, ce frêle rafiot de chair dans les voiles duquel il s'évertue à souffler des mots de mise en garde, pour la tenir loin des écueils d'Hellishdale, des flots noirs tourmentés, ces eaux qui engloutissent tant de bateaux errants. Mais Alice est fragile, faible, elle ne combat plus rien, ni la morosité de sa vie, ni sa peur de la mort. Silver est lui toujours en lutte, contre le monde entier- contre lui même, l'univers et l'Amour. Tous deux sont vulnérables, petites et pâles noiraudes ; mais l'écrivaine ne possède pas cette force qui pousse le Candélabre Noir à affronter son existence tragique. Alice s'endort sur des oreillers trempés de larmes... Silver est sûrement de ceux qui serrent contre eux une solitude glacée, réchauffant leur corps esseulé dans l'éclat de leurs rêveries absurdes, caressant d'une main ces songes qu'ils savent ineptes, poignardant de l'autre leur raison vacillante. Les nuits doivent êtres longues, à Démentia.
Nouvelle porte perçant le mur en face du Faune. Celle-ci aussi s'ouvre, la poignée tourne dans sa large main. Surprise.
La chambre est cramoisie, vaguement organique. Mais au plafond... Le ciel. Un ciel nocturne resplendissant, une immense voie lactée brûlant de ses mille feux, des roselières d'étoiles traçant leurs vrilles dans le terreau du soir. Constellations, comètes vagabondes, les infinies nuances du blanc stellaire qui, à l’œil attentif, se mêle aux rouge, vert, jaune et bleu des milliard de soleils. Bartel reste ébahis, émerveillé, cloué au pas de la porte, brun comme une feuille dans un herbier. Silver serait probablement bouffis d’orgueil en voyant les yeux brillants du Faune. Il n'a pas tant l'air d'un enfant que d'un adulte qu'on mettrait face à un rêve issu de ses plus jeunes années, un  de ces désirs stupides qui persistent à nous hanter, des choses impossibles qu'on sait un jour ne jamais pouvoir posséder, mais qui pourtant s'accrochent, se cramponnent à l'esprit. Des larmes perlent aux yeux tourbeux du Faune. Tant de beauté... Tant de beauté sous la décrépitude. Pan s'incline face aux tourbillons des astres, avance avec révérence dans cette chambre dont il sent, désormais, qu'elle est celle de Silver. Il tient entre ses bras une bien étrange créature... Capable de tant d'actes, probablement d'aussi grandes prouesses que d’immenses désastres. Mais si léger, si... Fêlé. Une petite âme rancuneuse et brisée. Une belle âme, malgré tout, non pas aussi répugnante de noirceur qu'on pourrait le croire d'abord. L’Égaré n'oubliera pas, malgré tout, que Silver est bien plus perdu que lui ; un comble pour un Grand, une blague d'un goût douteux.
C'est avec une douceur emprunte de respect qu'il dépose l'Archicte sous ses draps, froissant délicatement les couvertures pour glisser son corps sous leur nappe soyeuse. Bartel a l'impression de ranger une poupée dans son coffret, un violon ivre  dans son étui de feutre. Un instant, il contemple Silver.
Sur l'oreiller, les cheveux du gamin tracent une calligraphie inepte. Féconde et serpentine. Que cherche t'il à dire, alors même qu'il dérive dans les mains du sommeil ? Rien... Rien du tout. L'Empathie se tait, sagement roulée en boule dans l'étau de ses nerfs ; alors de toute évidence, Silver n'a rien à dire. Tant mieux. Trop de musique à ses sens pour ce soir. C'est le temps du silence. Du silence et du tombé de rideau. Démentia endormie, Bartel n'a plus rien à faire ici, à part peut-être jouer les voyeurs. Fureter dans la maison, renifler les coins de pièce, fouiller des meubles et s'endormir sur la moquette... Non ? Pas cette fois. Le Faune veut retrouver un monde plus complet et plus vaste. Un monde qui ne dépende pas des caprices d'un enfant... Il tiendra sa promesse et puis s'éclipsera. Sûrement reviendra t'il, un beau jour, plus hirsute et plus parfumé encore. Une semaine, un mois, un an. Bartel revient toujours.
Pour faire honneur à sa parole, il revient d'ailleurs- dans une maison quelconque, le nid d'un autre visité un beau jour, investis, capturé dans ses souvenirs, ouvert à ses rapts. Le foyer d'un homme seul auquel il a déjà tenu compagnie, le bougre s'étant exposé sans le savoir aux vistes nocturnes impromptues de son ancien amant. Il est si simple de voyager en étant Égaré :  il suffit d'y penser, aucune porte ne peut le tenir loin d'un lieu que sa mémoire a choisit de retenir. Alors ses doigts prestes se glissent dans un placard qui ne lui appartient pas, tambourinent vers un paquet de feuilles blanche, s'emparent d'un crayon dans une boîte palpée par bien des nuits de discret chapardage. L’Égaré connait l'emplacement de ces objets utiles, pour s'être déjà approvisionné dans cette demeure à de nombreuses reprises. L'homme qui subit ces vols irréguliers sans vraiment s'en douter dort à quelques mètres, dans la pièce d'à côté. Il n'a pas connaissance du satyre qui le hante... Et si parfois son front se plisse, jamais les questions n'apportent de réponses. Bartel ne vole jamais assez pour être remarqué ; ne reste pas assez longtemps pour être pris sur le fait. Déjà il s'évapore dans un battement de paupière. Ni vu, ni connu- sentis peut-être, le matin venu. L'image d'une chambre de princesse le propulse et l'attire.
Démentia le reprend, coule de nouveau sur lui, rampe sur sa peau comme un épais sirop. Une présence insidieuse le palpe et se retire. Quelque chose rode autour du corps endormis de l'Architecte, un chien de garde invisible qui ne sait pas s'il doit attaquer ce Faune intrusif qui s'est permis de revenir imposer sa présence. L'esprit errant de Silver, en vadrouille dans le sommeil ? Ou... Autre chose... ? Bartel ne se laisse pas le temps d'y penser. Il a conscience d'être un intrus ici, dans cette maison, plus particulièrement au sein de cette chambre. C'est un pas de trop dans l'intimité de la Démence, un pas qui pourrait le conduire au bord du vide, le faire tomber au fond du précipice... Il ne peut compter que sur son étrangeté faunesque, cette ambiguïté qui le façonne, luxure et candeur tant et si bien mêlées qu'on ne saurait trop le dire mature, enfantin, ou éternellement jeune, à jamais en combat contre le monde entier, tel un adolescent. C'est son dernier rempart contre l'autre présence qui veille sur l'Architecte. Alors sans tarder, n'abusant pas de chance -il en a assez joué toute la soirée durant-, le Satyre déploie ses doigts autour du crayon subtilité plus tôt.
Et la feuille se couvre d'arabesques noires, d'ombres grises, des lignes virevoltantes bourgeonnent en lettres tantôt grasses, tantôt minces et dures. D'une écriture opulente et pincée, toute en demie-mesure, le Faune indique où trouver October. Hellishdale, Impasse des Ténèbres. Là-bas un chat noir, un corbeau- une sombre créature. Toutes les informations nécessaires sont données, tracées noir sur blanc dans un doux chuchotis.
Bartel pourrait s'arrêter là. Un point à la ligne, un dernier espace vide. Mais il reste encore de la place sur la feuille, et ses doigts le démangent. Il peut donner plus à Silver que des indications. Un souvenir tangible. Alors sous les phrases qui tanguent, vacillent sur le grain du papier, plongent bizarrement plutôt que d'être droites, un dessin prend forme. Un dessin d'October.
La mine découpe ses pommettes, cisaille ses mâchoires, taille dans la blancheur pour y créer un nez. Un visage apparaît, trop acéré peut-être, mais indéniablement familier à qui connait le Guide. L'éclat de ses yeux bourgeonne sous des sourcils à la courbe indolente, des cernes délicates apparaissent comme un voile de tulle, et ses paupières semblent juste assez basses pour lui conférer un air ensommeillé. Ses lèvres fines et froides ont un plis dur, et ses cheveux défaits composent un incendie figé de noirceur que le blanc de la feuille échancre dans un puissant contraste. Il se dégage de ce visage une violence et une sauvagerie cachées sous l'indolence féline. Et c'est ainsi que Bartel veut le représenter : un peu plus famélique qu'en réalité, un peu plus affûté, un peu plus inquiétant. Il ne sait que trop bien qu'aux yeux du Candélabre Noir, ce dessin ressemblera plus à un miracle qu'à une mise en garde. Tant pis, qu'il serre ou déchire ce papier contre son cœur battant.
Son visage s'efface de ma mémoire... Plus jamais Silver, plus jamais. A tes risques et périls.
Message parachevé, le Faune peut s'en aller. Il hésite un instant, abandonne la feuille sur une table de nuit. Un dernier regard vers l’adolescent allongé dans son lit, silencieux à l'oreille comme à l'Empathie, presque mort à la vue. Un long moment sous le fabuleux plafond. Il est temps pour Bartel de retrouver les véritables astres. Il faut saluer la Lune et respirer le soir. Adieu gouache, papier mâché, crépon, sinistre aquarelle. Adieu beauté de l'artifice.
Pan consent à une dernière révérence.

-Bonne nuit Silver.
Puis Démentia se vide de ce Satyre intrus. Son parfum se dissipe déjà, mais probablement a t'il accomplis ce soir-là quelque chose de plus grand que lui même... Ne subsiste de sa présence qu'une chaise dérangée, une feuille de papier noircie d'un inquiétant visage, et des souvenirs, des souvenirs qui succomberont peut-être à l'oublie talonnant le petit Architecte... Quoi qu'il en soit, Bartel n'oubliera pas lui, cette nuit si intense. Attachée à ses nerfs, roulée en braises encore ardentes au profond de son ventre, gravée dans la moelle de ses os. C'est toute une musique qui ne le quittera plus.
Et désormais, la Lune aura toujours pour lui quelque chose de Silver.

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Kairec <3
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Under Paper Moon [PV. Barty]

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