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Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]

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Into Darkness
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MessageSujet: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Dim 4 Aoû - 17:41

Il était tard, et le soleil commençait à décliner sur HellishDale. Les habitants rentraient chez eux après leur journée de dur labeurs, tandis que d'autres s'éveillaient. La vie de jour de la ville laissait place à la vie de nuit, les personnes arpentant les rues changeaient complètements. Les gentilles marchandes de fleurs laissaient leur place aux prostituées plus ou moins belles et plus ou moins luxueuses, les hommes d'affaires aux vendeurs de drogues et d'absinthe, et les mineurs échangeaient leurs sièges aux bars pour les donner aux poivrots plus misérables encore.

Certaines rues, plus sombres, plus cachées, se remplissaient lentement mais surement de brouillard, les rendants moins accueillantes. Dans l'une d'elle, portant le nom du Chemin du Crépuscule, rappelant avec humour l'heure de la journée, une petite charrette apparait, avec plusieurs paniers contenant du tabac et d'autres herbes à fumer. A ses cotés, un homme, aux étranges cheveux blancs. On voyait à peine la couleur de sa peau, sous ses vêtements noirs qui le recouvrait presque entièrement: une veste, un pantalon, des bottes, des gants, un poncho et une casquette-berêt, seule son écharpe entourant son cou était blanche. A ses lèvres, une longue pipe japonaise, dont la fumée semblait presque colorée dans ce monde en noir et blanc.

L'homme ne bougeait pas, adossé au mur, fixant le vide devant lui. Enfin, il le fixerait surement, si il pouvait voir, mais il est aveugle, et l'obscurité de la brume donnait presque l'impression que ses yeux morts brillaient comme ceux d'un chat...

Dans sa ruelle, l'homme attendait. Mais était-ce vraiment un homme ? Difficile à dire avec ce visage à moitié caché par la casquette et son écharpe épaisse, ses lèvres ne se découvrant que pour aspirer et recracher de la fumée. En tout cas, cette personne attendait, une proie à emmener dans son monde. Dans le silence, on n'entendait que sa chanson.


- J'ai du bon tabac, dans ma tabatière, j'ai du bon tabac, tu n'en aura pas...♪♫
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Sam 24 Aoû - 20:07

Malgré ses onze années d’errance, il ne connaissait pas encore toutes les rues de la ville. Elles changeaient parfois, se permutaient les unes aux autres… Prenaient un malin plaisir à se jouer de la mémoire, avec une malice tout à fait détestable. Hellishdale accouchait par intermittence de nouvelles ruelles, qui glissaient sans un mot de ses entrailles obscures. C’était une mère ingrate qui rejetait ses enfants sans rien de plus qu’un nom pour baptiser le bitume et la pierre, jaillit d’on ne savait quel boyau renfoncé dans des espaces secrets par une nuit quelconque, dans le silence et la noirceur favorables à toutes les étrangetés. Bartel s’était toujours demandé d’où surgissaient ces rues. La ville semblait les dérouler de nulle part selon son bon-vouloir, pour offrir à un guide tout juste emprisonné une demeure où venaient parfois murmurer les foulées d’un innocent prochainement rayé de son monde d’origine. Sûrement le Sieur Lapin n’y était-il pas totalement étranger- voire pas le moins du monde, c’était bien plus probable. Il songeait avec amusement, quand se profilait une impasse, à l’ironie qui faisait de la gerbille géante un magicien tirant de sous son chapeau les tentacules noirâtres de son terrain de jeu ; charmante créature que la cité-prison. Un familier de choix pour le monstre singulier qu’était ce cher Hellish. Peut-être un Dieu, un ange déchu… Un architecte ? Quelle différence après-tout… Une seule chose comptait : il était le maître ici, celui qui menait la danse, tirait les ficelles, faisait rouler billes ; il avait le bras large et une dextre certaine. De sa main habile, il faisait coulisser les parois du labyrinthe. Jouait-il donc seul, ce fieffé fourbe manipulateur ? Bartel riait sous cape de l’imaginer retranché dans les profondeurs collantes de sa toile. La belle araignée qu’on avait là ! Il devait être fou, à force de solitude. Personne ne pouvait supporter une vie d’ermite sans céder un jour à la douce démence.
Hellish était tout puissant ici. Mais à quel point sa raison avait-elle flanchée ? Impossible de rester sain d’esprit en étant semblablement situé au centre des intrigues- ou alors impensable à ses yeux, plutôt. Il fallait être, certainement, complètement tordu pour se plaire dans ce climat glacial qui enveloppait la ville tassée sur ses boyaux noirs. Manquer de bon sens. S’épanouir dans la souffrance.
Être un lapin géant.
Bartel n’avait pas l’omniprésence d’Hellish et ses gracieux tours de main pour explorer la ville tombée sous sa coupe satinée. Il en trouait les méandres brumeux avec une marche forcenée, le plus souvent nocturne, qui réservait toujours son lot juteux de surprises. C’est qu’il était économe, et avare de visites dans la citée obèse d’édifices rencognés dans les creux et des uns et des autres. Pour préserver encore ces nuits de découvertes, il avait quelques habitués de ses vagabondages. Entre autres bougres, October, Randal ainsi même que Constance dont il s’était follement entiché, à force des mystères qu’elle faisait et de ses réticences premières. Ceux-là voyaient poindre son museau trop souvent à leur goût, ou bien pas assez, tout dépendait de leur dernière rencontre et des relations qu’ils avaient tissés à force d’harcèlements, d’impositions allégrement matinées d’une improbable aisance à se faire passer pour une présence qui imprégnait l’existence même des choses, et bien entendu, d’audacieuses propositions qui faisaient parfois mouche... Et d’autres pas.
A force de nouer quelques attaches qu’il savait éphémères dans un coin et un autre, Bartel en était venu à plonger dans une quasi-routine. Mais la pensée ne lui plaisait pas, alors il surgissait parfois au hasard d’une ruelle avec le désir brusque de faire de nouvelles rencontres. Et alors, en ces nuits d’explorations, il trouvait toujours une nouvelle impasse, apparue lors de sa longue absence, depuis longtemps même, ou tout juste surgis des entrailles de la ville.
Ce soir-là, il découvrit donc pour la première fois la rue d’une guide qu’il connaissait déjà. Etonnant, elle plongeait pourtant tout près d’une grande avenue ; il avait dû jusqu’à ce jour lui en préférer d’autres, plus difficiles d’accès. Il lorgna d’abord la plaque joliment ouvragée qui portait sur son fer martelé le doux nom de Chemin du Crépuscule, fleurant bon le mystère et les couchés de soleil… Qui jamais n’atteignaient, sûrement, le coupe-gorge étriqué coincé entre deux murs suintant d’humidité.
Amusant comme la brume emperlait toujours la cité nuitamment.
L’Egaré se coula dans les ombres de l’étranglement méconnu, l’oreille dressée et curieuse en captant un chant bas. Il sourit à l’air familier, incontournable dans les chorales enfantines des écoles. Il fredonna lui-même l’ariette si commune, qui peut-être à un autre, aurait semblé emprunte d’un mystère effroyable ; il faisait nuit, cette ruelle était minuscule, et la brume posait un voile sur le monde, empêchant au jugé de voir plus loin qu’au bout d’un bras tendu. Mais il ne se sentait pas menacé. Pas ici. N’était-il pas lui-même une légende urbaine, un spectre nocturne, créature incertaine peuplant les mythes d’Hellishdale ? Il faisait partie de cette ville autant que n’importe quel guide, quand bien même il n’y avait pas sa propre rue. Il la connaissait mieux que la plupart d’entre eux nonobstant ses lacunes, et surtout, en ce monde plus qu’en aucun autre, il avait confiance en son corps et ses capacités. Tout le monde n’avait pas sa vie ; un voyou, même armé, n’aurait pas le poids face à lui. Si le don secret d’un Guide pouvait toujours le mettre en situation périlleuse, il n’avait d’autres raisons de s’inquiéter ici. Et puis, pourquoi diable se plaindre du piquant qu’ajoutait un rien d’incertitude ?
A pas comptés et silencieux, sur sa foulée toute en souplesse à la force esquissée, il avança en faisant taire le bruit léger du chant qui vibrait sur ses lèvres. Et plus vite qu’il ne s’y attendait, Bartel fit face à une silhouette emmitouflée tout autant de tissu que de brouillards. L’odeur puissante du tabac lui monta aux narines, tandis qu’une autre, plus douceâtre, élevée d’une longue pipe, tournait autour de lui en se gondolant doucement. La fumée, phosphorescente dans l’argent éthérée de la Lune, frémissait à peine de la caresse d’une brise. Si peu d’air déplacé ici-bas, entre les murs penchés… Il sourit, et envoya son haleine chaude, parfumée des épices d’Inferna, dans la nuit opaque et froide.
Le chant se tut, et on tourna vers lui un visage spectral. A peine esquissé sous le béret noir qui lui couvrait le crâne, le peu qui en était visible suffit pourtant à l’Egaré pour le nommer promptement.

- Morgan.
On sentait le sourire dans sa voix.

-Bartel, rétorqua l’autre d’un ton placide, l’embout de la pipe coincé au coin de la bouche. Et ce n’était pas une question. Elle avait su à l’instant même où il avait soufflé en sa direction. Derrière son regard vitreux aussi délavée qu’un linge usé à force de machines, se cachait un esprit d’analyse proprement sidérant. Pour compenser sa cécité, la Guide fantomatique avait pour elle des sens épanouis, déployés ; car la sensualité était une fleur, et que la sienne était toute éclose, Bartel se sentait un féroce appétit de la jeune femme. Cette chair réceptive, plus que n’importe quelle autre… Elle frémirait d’angoisse et de plaisir mêlés sous ses caresses ardentes. Il pourrait l’éveiller comme nulle ne le serait jamais.
Pourtant, il n’avait pas fait offense à son intimité jusqu’à ce jour. Quand lui prenait l’envie de badiner dans les profondeurs lumineuses d’Infinity, et d’importuner avec une agaçante chaleur sa joyeuse Architecte, il avait aperçu plus d’une fois Morgan se tenir toute proche d’elle. Il l’avait vu faire son entrée à la cour ouverte et fluctuante de Thétis, trois ans auparavant, sans lui porter grand intérêt. Androgyne, intrigante à plus d’un titre, elle n’avait pourtant pas retenu son attention. Il penchait parfois dans sa direction, intéressé par les relents de jalousie et d’envie qui flottaient jusqu’à lui quand il se montrait par trop acharné à chercher la compagnie de Thétis, mais sans jamais plus s’attarder sur cette Guide effacée, peu réactive somme toute, qui semblait toujours profondément ennuyée du monde qui l’entourait. Ce n’était pas la froideur piquante de Constance –qui l’avait attiré, tant par ce qu’elle disait que par ce qu’elle taisait-, ni la distance frustrée qu’avaient certaines personnes à l’égard de l’agitation. Il sentait chez elle come une plombante lassitude, qui lui faisait penser qu’il avait mieux à faire que de s’attarder sur un spectre lointain au monde qu’il hantait.
Mais ce soir, les aléas de l’existence –ou, soyons fous, la volonté d’Hellish- l’avaient conduit dans cette rue, et tomber sur cette Guide en pareille occasion lui faisait reconsidérer son jugement plus ou moins arrêté. Elle n’était commune, avec cette voix indifférente aux genres comme aux émotions, ces mèches blanches qui s’ébattaient sur son front surplombée d’une casquette aux motifs surannés. Et ces yeux, miroirs polis qui reflétaient ainsi que ceux d’un chat plutôt que de faire plonger en les tréfonds de son âme… Plutôt attirants, tout compte fait, dans leur étrangeté.
Il se demanda quel effet il ferait lui-même à la jeune Guide qui mordillait sa pipe, dont le bout luisant lui faisait face comme une corne pointée, érigée en défense. Son timbre riche et chaud, son odeur entêtante, envahissante même, et la chaleur presque palpable qui suintaient de ses pores… Il était une présence qui parlait aux nez et à la peau autant qu’au regard. Ainsi dessinés par les sens d’une aveugle, il devait être aussi agréable et attirant que trop imposant au goût d’une intimité préservée comme la sienne. Son apparition n’était pas tant une rencontre qu’une parfaite intrusion dans son monde de brumes. Il n’était pas collé à elle, mais ainsi fait qu’il exhalait à chaque instant tout ce qui dormait à l’intérieur de lui, il aurait tout aussi bien pu être pressé contre elle.
La jeune femme devait plus que jamais avoir conscience de leurs deux corps. Et surtout du sien propre. Comment réagirait-elle face à cette présence obstinée, presque agressive de sensualité ?

-Bonsoir Morgan. Quelle charmante ruelle on t’a allouée… Juste un rien trop étriquée et brumeuse.
Elle ne pouvait les voir, mais ses lèvres s’ourlèrent d’un sourire ; de toute manière à peine perceptible dans la nuit, et sous l’habit de moustache qui les surplombait.
Tu te plais ici ?, lâcha t’il d’un ton septique en avisant le panorama aussi restreint que peu visible.
C’était une conversation tout à fait anodine. On aurait pu la tenir dans n’importe quelle boutique, face à un stand au marché, ou pour ébaucher une discussion téléphonique.
« Comment allez-vous ? Il ne fait pas très beau aujourd’hui. »
Des banalités, pour tâter le terrain et y faire quelques premiers pas.

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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Mar 27 Aoû - 15:35

Morgan n'attendait pas depuis longtemps quand elle sentit une présence entrée dans sa rue. Mais, malgré la brume, elle sut aussitôt que ce n'était pas une pauvre âme égarée... Elle était Guide, et ses dons lui permettaient d'identifier aussitôt la présence d'un de ses semblables. Mais quel Guide serait assez fou pour s'aventurer dans la ruelle d'un autre ?

Là encore, la réponse n'attendit pas... Comment ne pas reconnaître cette aura si particulière ? Un homme, à la fois aussi léger qu'un fantôme, mais avec une telle présence qu'on ne sentait que lui, même dans ce brouillard épais de fin de journée. Ca, Morgan serait capable de le reconnaître entre milles, même dans une foule sans fin. Elle n'eut d'ailleurs pas besoin d'entendre sa voix pour tourner son visage sans expression vers lui.


- Morgan.
- Bartel.

Bartel Pan, le célèbre guide sans attache. Une vraie star parmi leur monde fermé, mais son nom n'était pas toujours entouré d'éloge. Un homme si fort, si beau, si charismatique...

Morgan le haïssait. Oh, probablement pas autant que l'Architecte d'Aerials, mais elle le détestait de tout son être. Elle l'avait rencontré à la cour de Thétis, et sans le voir, elle avait compris qu'il aimait taquiner et tourné autour de sa tendre Maîtresse. Peut-être était-elle trop possessive, mais elle ne supportait pas ce comportement, et nombre de fois l'aveugle avait manqué de le chasser à coup de pieds, en grognant comme un chien de garde. Elle ne supportait pas ses gamineries d'enfants, alors qu'il était bien plus âgé qu'elle. Elle exécrait cette aura qui l'entourait. Trop masculine, trop forte... Ça lui rappelait les soldats qu'elle avait côtoyé à Aerials, des hommes trop hommes pour avoir un cœur. Elle doutait d'ailleurs que Bartel en ai un, il était insaisissable, incompréhensible. Elle ne le saisissait pas et s'en méfiait donc.

Pourtant, à première vue, Bartel semblait sympathique. Il souriait (tout du moins, Morgan le devinait), parlait avec calme mais sympathie... Mais il n'y avait rien à faire, elle ne l'acceptait pas.


- Cette rue me convient. Je n'ai pas besoin de gros espaces... A quoi cela me servirait ? Pour le paysage ?

Elle pouffa de rire, ironique, et souffla un peu de fumée de sa pipe. Elle tendit le bras dans sa charrette, prit une pipe plus classique, et la remplit d'un tabac qu'elle savait fort, mais avec beaucoup de goût, puis elle tendit la dite pipe à l'autre Guide, sans le regarder.

- Tu en veux ? Ça devrait te plaire...

Pourquoi être sympathique face à quelqu'un qu'elle détestait ? Parce que Thétis lui avait demandé des efforts. Et qui était-elle, pour se rebeller contre sa Maîtresse ? Elle n'était qu'un chien bien dressé, qui voulait avant tout faire plaisir à la belle architecte du monde d'Infinity.
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Jeu 29 Aoû - 22:01

Bartel se garda bien de penser trop fort, mais il haussa un sourcil en observant la jeune femme.
Il en était à lorgner d'un œil septique son affublement des plus surprenant, tout en mantel épaisse, écharpes jetées en repars, braies informes et terrible casquette aux proportions abyssales -s'interrogeant sur la raison de pareille avalanche pour vêtir un corps si frêle, une envie de s'en dégengler lui pétillant sur le bout de la langue- quand une vague particulière d'émotions l'entoura dans un abattement de sensations qui ravirent son sixième sens. Il avait appris longtemps auparavant à ne pas rejeter ce qu'on lui envoyait par bouffées furieuses. S'y fermer ne servait à rien : il fallait savourer cette sensibilité qui était la sienne, en faire une force plutôt que de la cloîtrer. Il était alors toujours déployé et prêt à capter les émotions qui s'échappaient d'autrui. Et parfois, comme en cet instant, elles étaient si intenses qu'il les voyait presque suinter de son vis-à-vis.
La donzelle nourrissait à son encontre une véritable détestation. Derrière son batelage qui donnait l'impression d'une bonne volonté à l'accepter, se cachait en réalité tant de haine contenue qu'il pouvait s'en gorger sans même en chercher la volonté au fond de lui. C'était un incendie. Qui lui brûlait le corps, épissait sa salive. Il grimaça un sourire en sentant la colère lui monter aux tempes. Son corps voulait réagir. S'échauffer en soumettant la menace. Il voulait dominer cette haine qui lui brûlait les veines, la transformer en peur. L'animal qui contenait l'esprit aurait aimé éprouver sa force, écraser l'ennemie d'une puissance prosaïque et injuste.
Il brida les élans pulsatifs de son corps. Ce n'était pas sa colère. Ni même son désir. Il captait là un écho, une association faîte entre lui et un autre. Morgan le détestait, mais pas pour ce qu'il était profondément ; il ravivait un souvenir douloureux, la ramenait à un instant cuisant. Ce n'était pas lui le problème. C'était le passé.
Il se laissa aller à nommer les autres effluves entêtantes qui s'élevaient dans la nuit, un rictus dubitatif aux lèvres. Rejet aveugle, méfiance. Quel accueil ! Il avait rarement perçu autant de refus d'entrer en contact spécifiquement dirigé vers lui. Si on lui réservait une certaine méfiance, voir une franche hostilité, la haine qui dégoulinait de Morgan était un sentiment autrement plus fort et surprenant que ce à quoi il se trouvait confronter habituellement.
Et bien ! Il ne garderait pas un souvenir impérissable de cette rencontre fortuite. Joiler de polis vagabonds n'était visiblement pas dans les cordes de Morgan. Toujours bon à savoir. La prochaine fois il s'imposerait plus franchement, sans prendre la peine de se montrer pondéré.
Prévenu par son don, il eut tout le loisir d'admirer la maîtrise de la jeune femme, qui, exsudant sa haine en silence, lui offrit une face saisissante d'impassibilité. Il attendit qu'il se fêle, curieux de voir une émotion traverser son visage... Et quand elle vint, il ne fut que plus surpris. Même son air amusé était convainquant. Il devait s'avouer impressionné. Un tel sang-froid avait quelque chose d'inhumain... Voilà quelqu'un qui n'était pas fait d'un bois commun. Plus dur que la moyenne. Magnifique ! Le meilleur pour se faire griffes et crocs.
Morgan allait souper de sa présence.


-Je manque de tact, mais je sais observer ce qui m'entoure, rétorqua l’Égaré en dévisageant son curieux vis-à-vis. Et ma foi, ce n'est pas si différent d'une autre impasse. Mais on s'y sent terriblement oppressé ; le panorama n'est pas tant dérangeant que les sensations qui me collent au corps ici.
Il eut une moue amusé en songeant que Morgan ne pouvait pas véritablement comprendre où il voulait en venir. Son don était un secret bien gardé.
A vrai dire, je me suis toujours demandé si la rue qu'on allouait à un Guide faisait écho à ce qu'il est, ou si tout n'est qu'hasard comme la plupart des choses en ce monde... Ou tout du moins, la plupart des choses qui n'ont rien à voir avec Hellish, conclut-il d'un ton amusé.
Face à son offre curieusement généreuse, il se frotta la barbe dans un crissement de poils. Il n'avait pas trop agacé ses sens avec le tabac durant sa courte vie. Les plaisirs lui en étaient étrangers ; s'il avait fumé un temps sous l'égide venimeuse de Brocéliandre, ce n'avait été que par désir puéril de lui convenir en tous point en se mettant à son échelle. Mais il n'avait jamais éprouvé l'envie de retenter l'expérience depuis.
Cependant, il ne rechignait jamais à découvrir de nouvelles sensations. Pourquoi donc refuser cette étrange marque d'affabilité ? La réponse ondula dans ses tripes, désagréable.
Il se méfiait. Morgan ne l'appréciait pas. Pourquoi lui cacher ? Pourquoi le retenir ? Sa haine aurait dû l'inciter à le rejeter franchement. Et pourtant, elle l'invitait à s'attarder en lui offrant de quoi le mettre à l'aise. C'était incompréhensible.
Intrigué, il décida de se laisser porté par le charmant paradoxe que lui opposait Morgan. Il verrait bien où le conduirait cette ambivalence entre action et pensées... Avec un haussement d'épaule, il attrapa la pipe qu'on lui tendait.

Et bien, je n'ai pas pour habitude de fumer, mais je vais faire confiance à ton avis d'experte. Merci bien d'ailleurs, pour cette générosité. C'est inattendue venant d'un Guide D'infiniy.
Il sourit dans sa barbe avec roublardise. Bartel ne pouvait pas dévoiler son don. Mais il avait d'autre moyen de lui faire comprendre que son comportement l'intriguait.
Comme elle ne pouvait le voir et que lui faire face ne servait donc à rien, il s'adossa à un des murs qui bordait la roulotte, observant la pipe d'un air distrait. Comment formuler sa pensée sans se trahir ? Il choisit d'énoncer une évidence logique.

Je me sais peu apprécié à la cour de Téthis. Je t'y ais déjà vu d'ailleurs, et je ne doute pas que tu partages l'avis de tes confrères à mon sujet ; alors pourquoi diable te montrer si avenante ?
Il lâcha un rire grave et court.
Moi qui espérait que tu ferais quelques difficultés pour te laisser approcher ! J'en serai presque déçu. Habituellement, on m'oppose au moins un peu de rejet.
Il resta silencieux un instant. Puis sourit à nouveau.
Au fait ? Je ne sais pas fumer la pipe, et je n'ai pas de feu sur moi. Sois mon mentor en cela, Morgan.

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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Ven 6 Sep - 6:36

Morgan n'aimait vraiment pas la présence de Bartel, trop forte, trop lourde, trop masculine... Ca l'étouffait, elle qui était fragile sous son armure, mais son sang-froid a tout épreuve était très utile pour repousser cette présence et garder un air calme et impassible. Question de fierté personnelle sans doute. De plus, la Guide était persuadée que, d'une façon ou d'une autre, sa Maîtresse adorée était capable de connaitre ses moindres faits et gestes, or elle lui avait demandé d'être plus amicale et clémente avec l'homme. Morgan faisait donc de son mieux pour la satisfaire, espérant avoir la reconnaissance de son Architecte, voir peut-être une récompense.

Ecoutant le discours de son interlocuteur, Morgan prit un peu de fumée, la savoura, puis la souffla, formant des petits nuages aux formes gracieuses. La question sur l'origine des Rues des Guides était intéressante, elle devait avouer que le vagabond n'était pas un imbécile, et elle lui exposa donc sa théorie.


- J'ai pu visiter quelques ruelles d'autres Guides... Elles ressemblent au caractère ou aux goûts du Guide qui l'occupe, donc je pense que les ruelles s'adaptent à leur propriétaire. Mais est-ce que ça vient de la ville, des Architectes ou d'Hellish, ça je n'en ai aucune idée...

Hellish était une entité vraiment très étrange. Cet homme au masque de lapin n'était ni humain, ni Guide, ni Architecte, il était au-dessus de tout ça, presque un dieu... Mais un dieu qui aimait mettre le désordre et semé la zizanie entre les mondes. Il y avait même des rumeurs qui disaient que c'était lui qui choisissait les Architectes et leur donnait leur pouvoirs, mais personne ne sait la vérité. Hellish est comme de l'écume, tout le monde connait son existence, mais on ne sait pas de quoi il est fait et, surtout, personne ne peut l'attraper.

Morgan sortit de ses pensées en entendant la remarque de Bartel au sujet des guides d'Infinity. Elle fronça les sourcils, n'appréciant pas vraiment. Elle portait un vrai respect envers le monde d'Infinity et ses collègues Guides, et elle ne laisserait pas quelqu'un les insulter.


- Mesure tes paroles quand tu parles de nous, les Guides d'Infinity, ou je vais devenir agressive...

Ses mots étaient toujours aussi calmes et posés, mais on pouvait sentir une légère menace derrière. Heureusement pour lui, le vagabond changea légèrement de sujet, et mit en question le coté amical de Morgan malgré la haine qu'elle lui portait. Pour le coup, l'aveugle fut un peu déçu, elle croyait qu'il avait comprit depuis longtemps. Elle se décala du mur où elle était adossé, puis reprit la pipe.

- Voici ma théorie: les Guides sont des chiens. Quand un Architecte, un Maître, en attrape un, il le dresse, et le Guide devient alors le plus fidèle et loyal des compagnons. Certains le font à contre-coeur, mais d'autres, comme moi, sont très dévoués à leur Architecte. J'obéis à Thétis, au moindre de ses ordres, et elle m'a un jour demandé d'être plus amicale avec toi. Alors j'obéis.

Elle rangea à sa ceinture sa pipe japonaise, et prit sa boite d'allumette. Elle en fit bruler une, mit la pipe qu'elle avait passé à Bartel à ses lèvres, et alluma le tabac à l'intérieur grâce à l'allumette. Quand le tabac prit feu et que la fumée envahi sa bouche, elle écrasa l'allumette au sol, inspira et souffla plusieurs fois pour bien faire démarrer la pipe, puis la tendit à Bartel.

- D'ailleurs, si on continue ma métaphore, toi tu es un chien errant. Tiens.
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Sam 7 Sep - 21:31

Bartel était un oiseau. Une de ces bêtes à plumes qui riait des dormeurs au matin, chantant joyeusement au dehors des maisons pour éveiller les amoureux du lit. Il avait lui aussi sa petite ariette au bout des lèvres, n'attendant qu'un mouvement pour tournoyer jusqu'aux oreilles choisies. Mais pas de notes claires qui s'enroulaient dans l'air, reposant sur la pulpe des étendues carmines, souriantes au repos. La courbe de ses mélodies était plus langoureuse, subrepticement lascive. Son chant grave et profond, riche de terre odorante et de racines emmêlés ; il y avait dans ses mots tout l'écho ancestral des forêts qui se murmuraient à mots jetés au vent. Un chuchotement semblable à celui des feuilles dans les tréfonds sylvestres agitaient ses paroles. Accrochés à ses phrases, l'angoisse et la fascination séculaires pour les bois ténébreux, se balançant dans le creux des mots, serpentant sur les allées sinueuses d'un discours parfumé à l'humus. La mousse fondante gorgée d'humidité et de jours dégoulinants, posée sur les tonalités empruntées par sa voix. Ses pauses étaient une respiration unique de cent arbres assoupis. Ses rires les bruits lointains, les branches tendues au ciel. Dans un silence, le terrier et la grotte, les ombres chaudes qui se décomposaient au premier geste ondoyant sur les corps immobiles. Ses sourires se déclinaient en pas étouffés sur un tapis de feuilles ; grelottant légèrement d'une ondée courte, qui ne s'immisçait qu'à peine, entre les chevelures des géants aphones qui s'endormaient pour cent ans de songes liquides quand frémissait la graine. Au présent, il conjuguait la sensualité des jours de pluies et des sables brûlants. Au lendemain, il promettait les paupières abaissées répondant à la danse des mains.
Bartel était un oiseau. Bartel était une forêt. Il était une voix de terre retournée, de fleurs qui se pâmaient sur un sol noir et riche. Une manifestation de vent lourd des murmures sylvestres, l'apparition tenace des dieux oubliés qui bruissaient encore dans l'ombre, riant des ténèbres de leurs tombeaux aphones ; la résurrection d'un nom qu'on avait hurlé jusqu'à l'île de Paxos, prônant l'affreuse nouvelle d'un décès fatal au panthéon héllénique.
Pan. Il avait choisis ce nom, s'était approprié son terrible fardeau. Pour un long printemps, il serait ce dieu qu'on avait tué à travers toutes les terres de Rome ; quand viendrait l'hiver prochain, le sien propre, alors le nom attendrait qu'on ne le porte de nouveau dans une paume chaude, qu'on le conduise à des lèvres et le niche sous une langue prête à danser sur les chairs.
Pan. Qui bourgeonnait le temps d'un souffle qu'on ne reprenait pas. Qui se fanait dans l'attente d'une nouvelle embellie à troubler de ses courses et ses chants. Quelque part, les montagnes vibraient quand s'élevait le croissant de ses cornes. Aux cimes où reposaient les neiges, on faisait danser la lumière à sa venue. Mais c'était dans les creux suants des vallées que naissait la musique, sous la touffeur bruissante des branches, au pied des troncs sortis du sommeil par le jeu de sabots sur la terre qui respirait les odeurs de la nuit.
Dame Selène répondait aux chants de la forêt ; sur la terre, dans le ciel, le vent portait des poèmes qui aux oreilles des chanceux, amenaient l'inspiration des profondeurs humides et des hauteurs fichées de vibrations blanches. A ceux qui écoutaient, le soir chantait la sérénade.
Bartel était un oiseau. Bartel était une forêt. Bartel était une voix, et un nom ; il était la chanson incarnée de la nuit. La mélodie faîte chair. Les vents parlaient avec ses lèvres, soufflaient d'entre ses joues. Chaque mouvement inscrit dans le tissu carné de son corps avait sa propre note ; Bartel avait des touches de piano sous la peau, des pistons sur les doigts. Il claironnait à sa manière, l'oiseau sauvage, avec sa voix propre et ses antiques héritages. L'amalgame de toutes les musiques oubliées et rejaillis sous les doigts, sur la langue, dessous la plante des pieds.
Bartel, la chanson.
Son hilarité amorça le prochain chant. Les notes frétillaient sur sa langue, épicées et chaudes. Il laissa leur grésillement nerveux prendre un envol puissant de ses lèvres souriantes.


-Quelle hargne que voilà pour une femme si paisible d'apparence ! Et tes joues restent blanches, elles ne s'échauffent pas. Tu manques de couleurs, comme cette rue, Morgan.
Rire brûlant qui se déploie, sa courbe langoureuse inscrite dans l'air ; rapporté d'une traction dans la gorge, pour laisser vibrer de nouvelles paroles.
Mais je suis Pan, maintenant comme pour jamais. Et toi, toute d'ivoire et d'écume... Tu me sembles parfaite en tant que Séléné. Je n'ai pas de bœufs blancs à t'offrir, mais tu te contenteras bien de ma compagnie, n'est-ce pas ?
Moqueur comme un corbeau, le joueur de mots. L'agressivité de la dame lunaire réveille son plaisir à brocarder autrui. Révérence fantoche à ses paroles trop sèches ; il fait glisser la menace sur la paume de sa main, et l'écarte d'un geste, presque gracieux dans son indifférence.
Je ne doute pas que tu la goûtes comme un divin nectar... On sent dans ta posture et dans ta froide colère un véritable amour à mon encontre.
Douce ironie, tendre bouchée acide que son ton chargé d'une morgue forgée porte comme une piqûre à l'oreille de la Guide.
Mais pardonne moi, tu fais là d'incommensurables efforts pour te montrer avenante. Je n'oserai moquer cet accueil si charmant que tu me fais... Tout en pondération, en gentille retenue. C'est tout à ton honneur que d'être un morceau de glace.
Le mur fait un petit bruit joliment poussiéreux quand il s'en détache d'une poussé. Pas besoin d'un soutient pour rester debout.
Pourtant, vois-tu, être agréable est visiblement au-dessus de tes forces. Je crains que ne tu ne doives flancher cette-fois au moins ; on peut sentir dans la nuit l'odeur piquante de ta colère. Je t'exaspère, demoiselle arctique.
Il lui fait face, bras croisés. Elle ne peut pas le voir, mais sa chaleur gifle l'air de la nuit.
C'est ce dont j'ai envie. Laisse donc tomber ce masque, explose à mon visage ; j'aime la chaleur et les couleurs des bombes. Habite un peu ce coupe-gorge étriqué et brumeux qu'on t'a offert ; je ne demande pas mieux. Hurle, tempête. "Montre toi agressive". Je n'en serai qu'heureux.
Il hausse les épaules, désinvolte, exhalant la décontraction comme une seconde aura superposée à l'autre, envahissante et trop intense, de sa sensualité. Il le sait, et en joue complètement.
Téthis n'a rien à faire là, ici, en cet instant. Je ne la connais sûrement pas aussi bien que toi, mais elle veut le bonheur de son peuple avant toute chose. Non ? Je ne pense pas qu'elle te voit comme un chien auquel on apprend à ne plus grogner ; bon. Je t'accorde qu'elle doit vouloir te changer pour te rendre douce et avenante, à sa propre image. Mais si nous parlons bien de la même Téthis, qui supporte sans broncher et avec le sourire mes avances ; pire, m'invite à revenir même, m’accueille à bras ouverts et ne me reproche jamais de l'approcher de trop près...
Il retient un sourire en sentant la jalousie émaner de Morgane, poursuivant sans rien laisser paraître de son amusement :
.. et bien je la vois mal te forcer à changer. Pas aussi radicalement que tu le penses en tout cas. En vérité, je penche pour une manœuvre plus subtil de sa part ; elle veut que tu me supportes, sûrement. Moi ou n'importe qui d'autres d'ailleurs. Mais connaissant ma propension à m'immiscer partout, Téthis a dû miser sur ma personne pour faire fondre les barreaux de ta prison de glace.
Il dévoile ses dents dans un sourire-croissant-de-lune. Il n'a pas les cornes, mais le nouveau Pan se débrouille bien sans ces attributs là ; et il a l'esprit aiguisé qui manquait par trop à son prédécesseur et maître divin. Sa pensée est logique, incisive. Bartel sait comment diriger un dialogue. On l'a vu trop souvent comme une bête sauvage, et à lui de se complaire en ce rôle... Mais à ceux qu'il ne peut atteindre qu'en étant animal, il dévoile toute l'étendue de son implacable capacité d'analyse.
L’Égaré sait où il veut en venir. Morgan doit commencer à douter désormais ; lui ne se pose pas même la question. Il sait avoir sûrement raison.

Comprends-tu Morgan ? La plupart des gens voient en ton Architecte une imbécile heureuse un peu nigaude qui se complaît dans sa bêtise. Mais il n'en est rien. Téthis est bien plus intelligente qu'elle ne veut le laisser paraître ; j'ai faillis me laisser prendre moi aussi, mais j'ai finis par comprendre qu'elle cachait bien son jeu.
L'homme s'approche, de quelques pas. Il glisse le tuyau de la pipe entre ses lèvres, aspire une bouffée de tabac. La chaleur de son souffle atteint Morgan quand il lève la tête pour exhaler la fumée dans l'air humide de la nuit.
Je crois que tu commences à le réaliser : Téthis avait prévu cette rencontre. Elle savait que je finirai par m'intéresser à toi. Bien sûr, elle ne pouvait déterminer où ni quand... Mais elle savait, crois moi. Elle savait déjà que je me trouverai en face de toi. Que je ne manquerai pas de te faire sortir de tes gonds. De m'imposer dans ton existence comme dans celle de tous les autres. Et en connaissance de cause, elle t'a fais la demande d'être plus agréable avec moi, sachant l’altercation inévitable ; car elle pensait sûrement ainsi que je te ferai du bien.
Il eut un rire bas.
Elle ne voulait pas te jeter dans mes bras, que ce soit clair. Téthis n'aurait pas fais cela. Non. Mais elle avait dans l'idée que je pourrai t'être bénéfique. Que je pourrai t'apporter quelque chose. Quoi donc, je n'en ai pas la moindre idée, mais ce raisonnement me semble diablement convenir à ton Architecte ! L’intelligence et la manipulation au service d'une bonté naturelle... Tout à fait charmant, sidérant, et sans conteste terrifiant d'efficacité.
Il aspire une nouvelle bouffée. La fumée danse dans son corps, le tabac brûlé a bon goût. Il est riche de saveurs. Morgan n'a pas sortit sa pire herbe à fumer ; studieuse, la jeune Guide a pris soin de suivre l'instruction de son Architecte à la lettre.
Tout à son honneur.
Il rend la pipe à sa propriétaire, l'invitant à reprendre une bouffée de sa propre marchandise.

Le plus amusant étant que, si je suis à ses yeux un chien errant, alors notre belle dame pense pouvoir m'attirer avec de la pâtée... Et qu'en l’occurrence, tu es la pâtée.
On sent le sourire caustique dans sa voix. Retour à l'envoyeur.
Je te propose donc d'en finir avec cette métaphore peu flatteuse, argue t'il en haussant un sourcil, d'un ton conciliant. Voyons nous en humains pour ce soir au moins.
Petit silence. ( Ecoute les forêts qui respirent dans cet instant de calme ; elles parlent au travers de son souffle odorant. Chut. Compte les secondes qui bruissent comme les feuilles sur les branches. )
Après tout, que je sache, je ne suis pas venu te renifler le derrière pour te saluer. Ta comparaison tombe à l'eau, donc ; mais si tu y tiens tant, je serais tout à mon aise de m'y conformer de suite.
Dernière pique. Il range ses armes pour le moment, marquant une pause dans leurs passes successives. Que Morgan réponde donc à ces lancés d'aiguilles là.
( Lui écoute les chansons dans le soir, qui bercées dans le vent, portent jusqu'aux tympans les vivats des étoiles... Pan est revenu. A t'il jamais vraiment manqué ? Est-il seulement déjà mort ? )
( Chut. Ne pense pas trop fort. La nuit murmure aux creux de ton oreille ; écoute un peu sa voix, et fais taire ton esprit. )

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Into Darkness
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Surnoms honteux: L'Aveugle
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Mer 11 Sep - 8:46

Bartel était vraiment doué pour lui faire ressentir toute sorte d’émotions : la haine, la colère, la jalousie… Mais aussi, le ressentiment, le doute…la peur. Morgan avait peur. Peur de cet homme, cet homme trop viril, à l’aura trop puissante, trop imposante. Cet homme trop fort, qui l’écrasait de sa simple présence et lui donnait envie de fuir. Mais elle ne fuirait pas, elle ne fuirait jamais, c’était contre sa nature. Pourtant, elle en mourrait d’envie, car Bartel était fort, et ses mots des flèches de vérité qui traversaient son âme de part en part… Elle avait peur, et elle avait de bonnes raisons.

« Tu manques de couleur… » Morgan avait rejetée les couleurs, depuis longtemps. Son teint pâle, ses yeux morts, ses cheveux blancs, ses vêtements noirs… Morgan était monochrome, mais elle ne voyait plus les couleurs, alors à quoi bon s’en entouré ? Les couleurs n’étaient à ses yeux qu’illusions et poudre aux yeux, elles ne servent à rien quand on ne voit plus le monde. Le noir et le blanc ne mentent pas, ils sont authentiques, et ne permettent aucune concession. Elle manquait de couleur, mais c’était voulu…

« Mais je suis Pan… » « Tu me sembles parfaite en tant que Séléné… » Pan et Séléné… Morgan n’avait reçu aucune éducation, elle ne comprenait donc pas les références de l’homme. Ca lui donnait le sentiment d’être une idiote, d’être impuissante face à ce puits de science qui se cache sous des faux airs de vagabonds…

« C’est tout à ton honneur que d’être un morceau de glace… » Morgan était faite de glace, elle le savait bien, mais c’est ainsi qu’elle a été formé. Dans les campagnes enneigées d’Aerials, face aux pires horreurs du métier de soldat, comment aurait-elle survécu si elle ne s’était pas crée une armure de glace autour de son cœur ? Malgré elle, elle avait été façonnée par Wilhelm, à l’image de son monde : froide, dur, sans sentiments, impassible… Et même si l’ironie dégoulinante de Bartel lui déplaisait, elle ne laissait rien paraître, son visage restait de marbre, comme une statue…

« Hurle, tempête… » Oh, si elle n’écoutait que ses pulsions, Morgan l’aurait fait avec plaisir. Hurler, déchainé sa colère et sa rancœur, le frapper peut-être, se défouler, tout simplement… Mais non. La Guide aveugle ne disait rien, fantôme imperturbable face au monstre de vie qu’est son interlocuteur. Elle ne disait rien, ne bougeait pas, et même si elle avait envie de s’énerver ou de fuir, elle restera aussi immobile qu’elle l’était à cet instant.

« Thétis… » Ca y’est, enfin une réaction, Morgan fronça les sourcils. Il n’y avait guère que le nom de sa Maîtresse tant aimée pour la faire réagir. Et elle n’aimait pas quand Bartel prononçait le nom de l’Architecte d’Infinity. Elle était jalouse, parce qu’il était plein de vie, et charmeur, et très attirant, alors qu’elle n’était qu’un fantôme androgyne, invisible et glacial. Comment pourrait-elle rivaliser et ne serait-ce qu’espérer avoir une chance face à lui ? Et là encore, la jalousie l’entourait comme une aura, alors qu’il décrivait de manière si juste sa Maîtresse. Oui, elle cachait son intelligence derrière un sourire maternel et posé. La Guide l’avait comprit tout de suite : Thétis savait jouer des apparences et manipuler son monde pour l’emmener où elle le voulait. Mais elle le faisait pour le bien de son monde, et c’est cette force tranquille caché derrière sa beauté et ses sourires qui suscitaient une telle admiration chez Morgan. Elle aimait son Architecte et sa loyauté n’était pas sortie de nulle part. Elle l’aimait si fort, et c’est parce que ce sentiment était si puissant dans son cœur qu’elle rejetait autant Bartel.

Elle bougea à peine quand elle reçu la fumée de l’homme sur son visage, et après avoir laissé le silence de la ruelle les entouré, elle répondit enfin. Elle prit le temps de souffler elle-même un peu de sa propre pipe avant que sa voix ne sorte, légère, mais claquante.


- Nous ne sommes pas humains, Bartel Pan. Nous ne le sommes plus. Nous avons obtenus des pouvoirs incroyables, mais en échange, nous sommes devenus des esclaves qui arrachent des âmes innocentes pour les offrir à nos Maîtres. Je ne dis pas que je m’en plains, bien au contraire, je prendrais toute les âmes de la Terre pour les donner à ma Maîtresse si je le pouvais, et je le ferais sans aucun regrets ni remords. Mais je suis lucide : je ne suis plus un être humain.

L’aveugle prit à nouveau le temps de fumer un peu, laissant les fragrances de son tabac l’envahir. Elle savait qu’elle n’avait pas le même don pour manipuler les mots que l’homme, et elle se sentait un peu plus impuissante encore, mais elle devait faire de son mieux pour s’exprimer.

- Je ne pense pas que nous arriverons à nous entendre. Nous sommes trop différents, nous ne voyons pas les choses de la même façon. Même si cela m’ennuit de ne pouvoir satisfaire ma Maîtresse, je ne pense pas pouvoir un jour t’apprécier. Tu l’as compris tout seul : je te déteste, et j’ai mes raisons pour cela. Ta compagnie me met mal à l’aise, et je ne pense pas que tu pourras changer cela. Tu n’es pas fort à ce point.

Un défi ? Oui, c’est vrai que ses mots ressemblaient à ça. Elle le mettait au défi de réussir à la mettre à l’aise à ses cotés, mais si il voulait y arriver, il allait devoir trouver une méthode différente de celle qu’il utilisait habituellement…


H.S: Désolé, je n'avance pas beaucoup ;w;
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Fauteurs de Troubles
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Dim 22 Sep - 23:09



Absinthe - Chartreuse





Absinthe et Chartreuse étaient des teignes. Deux petites fées virevoltantes, agaçantes. Perturbantes... Fouineuses. Un garçon, une fille, une fille et un garçon. Quelle importance. Ils étaient deux, ils étaient un... Qu'importe. Les deux chenapans erraient tranquillement entre les ruelles d'HellishDale cette. Voler les objets et dossiers pouvant rappeler un être tout juste devenu Égaré à des proches n'était pas un travail reposant, bien au contraire. Pourquoi les humains s'attachaient-ils a tant de paperasse, tant de bibelots inutiles ? Libres comme l'air si l'on omettait le joug d'Hellish, cette notion d'attachement leur échappait. Tant mieux, tant pis, ils n'avaient jamais eu l'idée de se poser la question.  Mais ce soir, pas de maison à piller, pas de papiers à brûler. Le Lapin Blanc les avaient envoyer cette nuit là à la recherche d'un être. Un tournant majeur dans cette ville crasseuse, une personne spéciale.

Crapahutant dans les ordure, Chartreuse tira fermement les cheveux de sa jumelle qui ne se priva pas pour lui répondre d'un coup de pieds, ricanant plus que ne s'indignant. Les rues étaient vides, seules quelques silhouettes peu engageantes se découpaient à la lueur de la lune. Ils n'avaient rien à craindre. Pas eux. Pas les deux immatériels, les deux chats errants, petite légende urbaine HellishDale. Légende toute aussi répandue que...

- Je ne veux pas le trouver Absinthe, il est trop grand et il sent mauvais !
- Si tu désobéi le patron te filera une bonne paire de claque !

Tandis que les jumeaux braillaient sans honte entre les ruelles, ils approchaient de leur destination. Une petite ruelle de Guide ou l'agitation n'en était pas moins intéressante. Les écoutant d'une oreille, ils se penchèrent à l'unisson dans l'angle du mur, retenant leur rire. Il n'avait pas de quoi fanfaronner vu les teneurs de la discussion échauffée mais ils n'en avaient que faire. Toutes ces broutilles ne les concernaient pas. Quand le ton sembla s'être quelque peu calmé, leurs petites ombres semblables à celles de chatons prirent reflet sur le mur adjacent.

- Nous te cherchions Pan Bartel.
- Dis le à l'endroit, c'est vraiment moche en inversé !
- Tais toi laisse moi lui parler !
- Je ne vois pas pourquoi TU devrais toujours annoncer ce genre de choses et pas moi !
- Je t'ai laissé casser les cadres de photos dans la dernière maison !

Une dispute ridicule entre deux enfant qui semblaient pourtant tout savoir à l'instar de l’Éphémère ou même de sieur lapin. Terminant leurs enfantillages, c'est d'un seul geste identique que les petits êtres tendirent leur main, avançant un objet près du visage de Bartel. Ils avaient pourtant fait table rase de son passé, avait laissé un néant dans les souvenirs de ses proches. Ils ne gardaient pourtant qu'un vague souvenir de lui, rien de plus qu'une vulgaire page arrachées dans le long carnet de doléance de cette ville maudite. Dans leur paume, la petite clef brillait d'un éclat terne, presque morbide dans la pâleur de la brume.

Spoiler:
 

- Bien désolé m'am'zelle, mais elle n'est pas pour vous.
- Mais vous n'avez rien à regretter.
- Ne la perd pas Pan, elle pourrait bien t'être utile.
- Ou peut-être pas du tout !

Et aussi vite qu'ils étaient apparu, les deux pestes reprirent leur chemin en trottinant, riant dans la moiteur de l'endroit. La breloque rouillée était tombé au pied de Bartel lorsque Chatreuse avait esquissé une révérence maladroite vers la demoiselle aveugle.



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Chasseur d'horizons - Ombre sauvage
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Surnoms honteux: Trop pour les citer ; on le dit volage, sauvage, presque fou peut-être. Amusez-vous avec ce matériel.
Ton monde (Guide, Prisonnier ou Architecte):
MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Jeu 3 Oct - 18:55

Elle frémissait, comme l'onde d'un lac sous la brise, claire à son regard et pourtant pleine d'une profondeur secrète. Une bourbe d'émotions confuses s'agitait en elle, parcourant ses tréfonds en lents chemins sinueux qui aboutissaient aux sens même de celui auquel s'opposait son mutisme arctique. De glace et d'obscurité, elle était pleine d'échos qui ne l'atteignaient qu'à moitié, comme si elle n'eut pas été vraiment là, près de lui, à subir sa présence. Lointaine, la jeune femme s'était retranchée au fond de sa grotte ténébreuse, refusant de lui accorder une attention sincère- mettant à distance ses piques en les observant filer depuis une position supérieure, comme si il s'était agité depuis l'autre bout de la rue pour lui faire comprendre ses paroles. Il sentait bien sa gêne, son malaise, la surprise teintée de frayeur qui l'avait étreinte face aux vérités assénées avec poids, qu'il décochait de son carquois brillant sans plus de cérémonie, semblant déjà tout savoir, gigantesque de clairvoyance quand elle se rendait compte de sa propre ignorance à son égard, déboussolée par son discours trop incisif, l'esprit qu'on sentait derrière la sensation physique de sa présence. Confusément, Morgan pouvait toucher la vérité du doigt... Elle avait conscience qu'il en savait trop, trop vite et trop bien. Que son mur édifié avec tant de soin, sur les fondations nauséabondes de ses traumatismes, puisse être enjambé en un tour de main par quelqu'un devait la mettre en position désagréable ; mais que ce fut lui la catastrophait. Elle n'était sûrement pas prête à s'ouvrir, et encore moins à lui. Car il était un homme ? En raison de sa façon d'être ? Ou... Du fait de ses relations cordiales avec Téthis ?
Une fois de plus, il eut tout le loisir de suivre les fusées qui explosaient en elle à l'évocation de sa très chère Architecte. Alors que ses paroles suintantes d'acidité ne faisaient qu'effleurer le cœur de Morgan, faisant monter une peur légère, un malaise vite mué en hostilité sourde, il suffisait d'un nom accolé à son sourire plaisant pour qu'elle ne réagisse, non seulement physiquement, mais également par une brusque montée de jalousie qui pétillait sur la langue. Il savoura ce feu vivace qui montait d'elle, intrigué et amusé. Quel genre d'amour avait donc Morgan pour son Architecte ? Réagissait-elle comme un enfant qui ne voulait pas qu'on lui ravisse l'attention de sa mère, ou bien comme une amante frustrée incapable de s'affirmer, mais qui ne manquait jamais de se laisser aller à quelque élan sentimentale quand on avisait l'élu indifférent de son cœur ? Téthis avait bien dû se rendre compte des sentiments de Morgan pour elle, en tous les cas. Surprenant alors, qu'elle l'ait laissé à portée de ses griffes... A moins justement que l'Architecte, gênée par ces intentions brumeuses, ait tenté de diriger sa Guide vers lui pour qu'elle se distraie de son amour muet ? Pour se débarrasser d'elle, échapper aux attentions trop fortes, ou bien, comme il y avait déjà songé, car elle pensait qu'il ressortirait quelque chose de positif de cette altercation ? Impossible d'être certain de quoi que ce soit pour le moment.
Mais peu importait. Il n'était pas venu pour contenter Téthis, originellement. Il n'y comptait d'ailleurs toujours pas...
Son intérêt pour Morgan avait subtilement évolué. Elle n'était pas qu'une conquête qu'il voulait faire, autant par défis que par attirance, mais aussi un sujet diablement passionnant. Un cas de figure à étudier. Car, son pouvoir répondait au fond à un élément crucial de sa personnalité : l'envie de découvrir l'autre. Bartel aimait connaître le monde qui l'entourait, apprendre sur le plus anodin badaud qui croisait son chemin. Il ne s'intéressait aux autres pas qu'en raison de la perspective d'une éventuelle liaison, contrairement à ce que pensaient la plupart, faute aux on-dis. Si il n'était jamais contre l'échange de quelques caresses, c'était aussi sa passion pour le contact social qui le poussait à connaître tant de gens différents. Peut-être à cause de Brocéliandre et de sa psyché complexe, Bartel était fasciné par les autres, leur vie, leur psychologie. Il se plaisait à tenter de les comprendre, à déceler leurs sujets de mécontentement... Et à décider, arbitrairement, de les résoudre comme il le pouvait.
En plus d'être une mémoire multiple en mouvement, abritant les histoires complètes ou en fragments de ceux qui croisaient son chemin, il changeait les vies en y passant brièvement. Depuis sa position, il pouvait analyser froidement les êtres et les situations ; avec son empathie, comprendre ce que voulaient ses interlocuteurs avant qu'ils ne le sachent eux même. Au fond, son pouvoir n'était pas tant un cadeau qu'on lui avait fait, qu'un présent du hasard à tous ceux qui finissaient par croiser le singulier voyageur qu'il se plaisait à être. Si à son nom s'attachait luxure et sauvagerie, il n'avait pas connu qu'elles au fil tordu de son existence. Trop souvent, on avait fait l'erreur de le voir comme une bête, et rarement Bartel se faisait le déplaisir de détromper les gens sur son compte. S'ils voyaient l'animal, ils ne prendraient pas gare à l'homme.
Il était une épée à double tranchant. La plupart n'en voyait qu'un, sans se douter que le deuxième pourrait bien les surprendre, les prenant en tord. C'était à son avantage, alors jamais il ne se donnait la peine de faire changer les rumeurs. Qu'ils se prémunissent donc contre ce qu'ils connaissaient... Lui se chargerait de rendre vaines ces mesures, tout au plaisir de surprendre ses nombreux détracteurs.
Morgan avait affaire, ce soir là, à l'homme et non pas à la bête. Elle ne le savait pas. Ne voulait pas le savoir peut-être, tenant à tous prix à le déconsidérer pour l'écraser de mépris ; car le repousser en se sentant, d'une manière ou d'une autre supérieure, aurait été plus simple. Or, il avait tout fait pour lui démontrer qu'il était plus fort, implicitement, explicitement. Par sa présence et par ses mots, il l'avait inquiété, dominé, et depuis le début, Morgan était une souris digne entre les pattes du chat. Elle gardait contenance mais n'en menait pas large : il s’insupportait et l'effrayait. Délibérément. D'entrée de jeu, elle lui avait fait comprendre -sans paroles, rien qu'en synesthésies- qu'il n'aurait pas ses faveurs, ni sa sympathie, et encore mieux son approbation. Il ne recherchait particulièrement aucune des trois. Cependant, la providence l'avait mené ici, dans cette ruelle sordide à la Guide intrigante, et sa nuit s'y finirait alors. Son intérêt premier avait été charnel... Mais il avait changé au fur et à mesure, se muant en soif d'apprendre.
D'apprendre son histoire, son être tout entier, en sentiments, réactions, actes. Ce n'était là que pure indiscrétion de sa part, mais pas seulement. Il était convaincu de pouvoir apporté quelque chose à Morgan ; car Téthis le pensait à coup sûr, en partie. Elle était plus clairvoyante que lui, sa pensée fluide et précise. Si elle avait vu leur rencontre comme un bénéfice commun, alors il faisait confiance à son jugement critique. Parfois, il avait l'impression que l'Architecte le connaissait mieux que lui même, alors qu'il pouvait se targuer de ne rien se cacher et d'aimer à s'analyser pour se comprendre et se changer. A sa manière, il était gêné par ce sentiment de vulnérabilité qui se cramponnait à lui sous le regard serein de Téthis ; le malaise qui hantait Morgan, poisseux, lui était familier. Bartel savait pertinemment ce qu'il lui infligeait. Pourtant, il n'avait aucun scrupule à devenir tortionnaire, et il nomma tranquillement chaque sentiment de la Guide, un air impénétrable sur le visage, et le corps vibrant de sensations. Aucune n'était vraiment désagréable au fond. Chaque créature vivante lui était un banquet, tous composés de morceaux de choix. Il pouvait même choisir la pitance récoltée par son don en provoquant l'émotion, amenant son interlocuteur à lui délivrer ce qu'il jugeait agréable. Au fond, Bartel se nourrissait des autres. De leurs histoires, de leurs sentiments. De leur chaleur, quand ils prenaient sa main... Ainsi que tout le reste. Il était une banque mémorielle de sensations et d’anecdotes partagées, une encyclopédie chaotique aux pages parfumées.
Ce qui lui donnait Morgan sans le savoir s'imprimait, martelait son esprit pour s'y inscrire. Il ne demandait qu'à faire de même, dans un partage comme il en connaissait si bien ; lui rendre ce qu'elle offrait sans se rendre compte de rien. C'était en partie la raison de son expressivité et de sa franchise : le désir d'être sur un pied d'égalité avec ceux qui le côtoyaient. Morgan ne le lui permettait pas. En se renfermant, refusant tout contact, elle se rendait vulnérable toute seule, sans qu'il y soit pour grand chose. Plus elle se fermerait, plus il aurait de pouvoir sur elle.
Car peut importait son silence, l'empathie faisait parler son être tout entier. Qu'elle le veuille ou non. La jeune femme ne savait de rien lui, tandis qu'il apprenait toujours plus d'elle. Peu importait son désir maniaque de préservation : elle ne pourrait jamais prétendre à l'once d'une égalité en refusant de jouer le jeu des relations sociales. Il gagnait du terrain sur son intimité... Elle le repoussait vainement, brandissant une image photocopiée de lui, sans le regarder vraiment. A ce train là, elle se serait livrée sans qu'il n'ait eu besoin de faire preuve de la moindre cordialité. Il ne se plaisait pas à ce genre de relations, cependant, Morgan ne lui laissait pas le choix sur ce point là : ce n'était pour le moment qu'un dialogue à sens unique. Tout juste savait-elle de lui qu'il n'était pas aussi stupide qu'on se l'imaginait.
<< Advienne que pourra >>, songea l’Égaré sans plus s'émouvoir de la fumée qui lui revint à la figure, s'évanouissant en volutes dans sa barbe. Il sentirait le tabac jusqu'à son prochain bain.


- Nous ne sommes pas humains, Bartel Pan. Nous ne le sommes plus.
Il haussa un sourcil, intrigué. Plus humain ? Vraiment ? Quelle étrange vision de son état... Et que se pensait-elle donc ? Un spectre, comme certains Égarés le geignaient, incapables de se détacher d'une vie qui n'était plus la leur ? Morgan en avait le teint, sans aucun doute, mais même un ectoplasme faisait preuve de plus d'ardeur ; au moins pouvait-elle se rassurer sur un point de sa nature... Quoi qu'elle fut, on ne la comptait pas dans les rangs des esprits tapageurs.
Nous avons obtenus des pouvoirs incroyables, mais en échange, nous sommes devenus des esclaves qui arrachent des âmes innocentes pour les offrir à nos Maîtres.
Il ne s'était pas encore posé la question de savoir quel pouvait-être le don de Morgan. Quelque chose qui soit en rapport avec sa nature profonde, donc ? C'était bien souvent le cas. Parfois de manière tout à fait ironique.
Je ne dis pas que je m’en plains, bien au contraire, je prendrais toute les âmes de la Terre pour les donner à ma Maîtresse si je le pouvais, et je le ferais sans aucun regrets ni remords. Mais je suis lucide : je ne suis plus un être humain.
Il y avait de quoi frissonner devant tant de dévotion. Bartel n'avait jamais apprécié les patriotes, chauvins et autres bizarres créatures qui naissaient dans les bras immobiles de la société, enflammées pour un rien, protecteurs d'une opinion, garant d'un modèle, d'un principe, à cheval sur les conventions ou bien même loyaux à l'outrance envers un supérieur. Il avait lui même été prêt à tout donner un jour ; Morgan avait le résultat de sa confiance mal placée sous les yeux- ou plutôt les nez et les oreilles, étant donné qu'elle n'y voyait plus grand chose d'autre que du noir. Vraisemblablement, elle ne l'appréciait pas. Quoi qu'il en fut, on ne l'avait plus repris à se dévouer corps et âme pour un être ou une cause. Cette existence de varech ne le faisait plus que grimacer.
Il suivit cependant avec attention le nouvelle vague de malaise qui montait en Morgan. Elle savait bien que son discours n'exprimait pas clairement ce qu'elle ressentait ; que trouver les bons mots n'était pas tâche facile, et que s'y escrimer maintenant alors qu'elle en usait si peu d'habitude ne menait pas à grand chose. Quand bien même il aurait déblatéré un flot sans fin d'inepties, Bartel aurait semblé plus convainquant que la Guide. L'art de l'orateur.
En un même temps, il partagea la fumée de Morgan avec contentement, avant de souffler sur sa propre pipe pour goûter le tabac plus aisément qu'en inhalant des brumes. La jeune femme continua de parler, droite et fière, ayant à peine bouger depuis qu'il était arrivé. A croire qu'elle avait pris racine, il était presque tenté de vérifier si ses orteils s'enfonçaient dans le bitume...

Je ne pense pas que nous arriverons à nous entendre. Nous sommes trop différents, nous ne voyons pas les choses de la même façon. Même si cela m’ennuie de ne pouvoir satisfaire ma Maîtresse, je ne pense pas pouvoir un jour t’apprécier. Tu l’as compris tout seul : je te déteste, et j’ai mes raisons pour cela. Ta compagnie me met mal à l’aise, et je ne pense pas que tu pourras changer cela. Tu n’es pas fort à ce point.
Elle parlait, parlait, parlait. Il avait réveillé le volcan sous le glacier, fait sortir du sommeil une partie immergée de la Guide, quelque chose qu'elle avait enfouie en elle pour mieux devenir une morte-vivante, spectre blafard qui aurait voulu plus que tout disparaître aux yeux du monde entier... Ou bien apparaître différemment, pour Téthis au moins, que son rôle de fantôme ne devait guère séduire. Mais peut-être n'était-il pas si juste de la désigner comme spectre. Au fond, Morgan ressemblait à l'Islande : glace et feu. Il suffisait de jouer au tremblement de terre et de l'ébranler assez pour qu'elle n'éveille ses incendies cachés. Ils ne demandaient qu'à se relever, à danser, à brûler. Bartel commençait à entrevoir, peut-être, pour quelle raison l'Architecte l'avait si volontiers confronté à sa Guide... Il serait, dans sa vie, une commotion parfaite propre à la sortir des glaces dans lesquelles s'était figée à jamais son humeur.
Alors, il lui offrit son plus beau sourire, qui vibra dans sa voix quand il prit la parole.


-Allons bon, tu penses que deux êtres différents n'ont rien à faire ensemble ? Quel intérêt à ne côtoyer que ceux qui nous ressemblent ? Pourquoi donc mener une vie sereine et plate, en refusant tout détour qui promette de plus amples réjouissances ? Ne garde pas toujours les mains dans les poches, Morgan.
<< Tu n'es pas assez souple, ni d'esprit ni de cœur. Quelle étrangeté, de me détester tant alors même que je ne t'ai jamais fais subir même l'once d'un préjudice. Prêterais-tu une oreille trop attentive aux racontars ? Je pense que tu as tout le loisir de constater que je n'étais pas qu'une bête sauvage. Je raisonne aussi bien que toi, voir mieux.

Il ne tentait même pas d'être vexant. Ils savaient tous deux très bien que ce n'était que la pure vérité.
J'aurai tout aussi bien pu te plaquer dans un coin et de violer si ta chair m'intéressait tant que ça. Quoique je ne sois pas indifférent à ton image, j'ai d'autres appétits que ceux du corps à combler ; ne fais pas l'erreur de ne voir un moi qu'une portion d'homme aux aspirations réduites. Tiens, vois un peu !, je fais même preuve de bonne volonté à nous mettre sur un pied d'égalité en me dévoilant ainsi, lâcha t'il d'un ton amusé qui sonnait comme un rire. Peut-être un rien arrogant. En fait, je n'arrange pas mon image auprès de toi, plus je parle et plus ta rancune s'accumule. Tu n'aimes pas être dominée, Morgan... Mais depuis le début, tu sais qu'il ne pourra pas en être autrement avec moi. Je te donnerai forcément un sentiment de faiblesse ; ou plutôt, tu verras toujours ma force propre comme une menace.
Il haussa les épaules, retirant un peu de fumée de la pipe. Il l'exhala de côté, pour ne pas indisposer Morgan ; la provocation était terminée, il n'était que franc désormais, sans plus de cérémonie.
Le problème étant que je ne cherche pas à te plaire, ni même à me remettre en question. Simplement à te connaître. Contre ton gré, certes... Mais on s'accorde généralement à dire que je suis un gentil tyran. Je m'impose sans délicatesse- franchement. Je ne chercherai pas à te manipuler ou quoi que ce soit. Si j'ai des intentions particulières, je les déclare clairement. Tu peux au moins me faire confiance : je n'ai pas pour habitude de tromper les gens. Pose moi des questions, j'y répondrai.
Nouveau bruit d'expiration parfumée.
En réalité, je suis probablement la meilleure compagnie que tu puisses espérer, Téthis étant exclue, car ma foi, personne ne peut rivaliser avec quelqu'un d'aussi inhumainement avenant et polis. Je ne me formalise pas de grand chose et je ne mens jamais.
<< Voilà. Je t'ai décris mes cartes, à toi de voir ce que tu en fais. Tu gardes distance pour des raisons irrationnelles qui ne me regardent pas ; bah, je tenterai bien des les découvrir un jour ou l'autre à vrai dire, mais pas ce soir. Que vas tu croire de qu'on raconte ou de ce que tu vis ?

Et il se tut, considérant que tout était dis. Morgan ne répondit pas. Pas tout de suite néanmoins. Appuyé contre un mur, il ne la regardait pas. Son dos était mouillé, le brouillard rendait sa peau moite. Il se sentait le poil humide et lourd. La nuit n'avait que sa fraîcheur pour plaire.
Il posa distraitement sa pipe sur la charrette près d'un panier quelconque, après l'avoir vidé par terre en se brûlant les mains. Le bouts de ses doigts siffla contre la froideur obscure du soir. Puis se fut au tour de ses oreilles. Bartel baisse un regard désabusé vers le sol ; il croisa deux paires d'yeux brillants qui évoquaient des braises au fond d'une cheminé. Ses sourcils redessinèrent une courbe, et un étrange sourire éclaira son visage. Il se pencha vers les deux créatures surgis de la nuit brumeuses, accroupis de tout sa masse en face des petits corps frêles mais intouchables.
Absinthe et Chartreuse. Les chats errants, les papillons de nuit qui s'amusaient autour des lampadaires- sans jamais se brûler aux ampoules, préférant les briser d'un jet de pierre malveillant. Les sales gosses, impertinents et mauvais, qui venaient courir entre vos jambes pour vous faire trébucher. De petites mouches fatigantes qui bourdonnaient toujours quand on n'en voulait pas, surgissant dans le seul but de vous importuner. D'horribles créatures, aussi irritantes que l'Ephémère et ses réponses évasives, ses silences lourds de secrets bien gardés, ses manières mystérieuses... Les petits préférés d'Hellish, deux ombres mauvaises qui rodaient dans les demeures, débarrassant les Égarés de toute entrave voulue ou non. Des tueurs d'espoirs, bambins diaboliques qui jouaient avec la mémoire nanti d'une insouciance cruelle. Deux petites teignes sans éducation, ce que l'enfance pouvait produire de pire, puisqu'en plus de se croire tout permis, ils l'étaient bels et bien.
Absinthe et Chartreuse, donc. Ils se croisaient parfois, tous trois amateurs d'errances nocturnes et de frayeurs distillées... Le duo terrible ne l'appréciait pas beaucoup, en partie car il leur volait la vedette en monopolisant une fraction de l'imaginaire collectif, étant devenu lui même une légende urbaine. Du reste, il était grand, adulte, et nullement impressionné par leur immunité.
De quoi s'attirer leurs foudres, donc.
Tout près d'eux, il se fendit d'un sourire sadique, lâchant d'une voix doucereuse à l'attention de Morgan :

Je te présente Absinthe et Chartreuse, que tu connais sûrement déjà. Ce sont deux bons amis. Je suppose qu'ils me cherchaient pour le plaisir de ma présence ; eux savent y goûter, n'est-ce pas ?
Il les couva d'un regard terriblement lourd, mais ils ne lui prêtèrent aucune attention, trop occupés à se chamailler, comme de coutume. Son sourire se fit railleur. On ne changeait pas des enfants aussi mal élevés. Il se releva donc ; pour se pencher une deuxième fois aussitôt, en manifestant son mécontentement d'un grognement irrité. Sans remercier les deux intrus, il tendit la main pour attraper l'objet qu'on lui tendait, mais ses doigts ne le touchèrent pas avant que la clé ne tombe à terre dans un tintement étrangement sordide. Les deux phénomènes lui abandonnèrent et la breloque et leurs paroles énigmatiques, échos fades d'un discours mieux rodé de l'Ephémère.
Il ramassa la clé, s'interdisant d'être trop atteint par son trouble. Il réfléchirait plus tard... Penser à ce qu'un pareil cadeau pouvait impliquer nécessiterait qu'il soit seul. Car jamais les deux petits monstres ne seraient venus lui offrir un présent de leur propre chef. Ce qui ne pouvait signifier qu'une chose...
Hellish s’intéressait à lui. Terrifiant, vraiment. Terrifiant. Sa vie promettait de prendre un tour nouveau ; pour peu qu'elle ne cesse pas brusquement. Un frisson lui parcourut l'échine, à sa propre surprise. Il repoussa la peur et la conviction que ce soir venait de le changer son chemin, de le conduire vers un terme fatidique. Combattant le sentiment dérangeant qu'on le dirigeait dés lors vers une voie nouvelle, et que ne sachant rien des attentions de celui qui se croyait dans le bon droit de le manipuler, il ne pouvait comprendre ce qu'il lui fallait éviter afin de ne pas jouer son jeu.
Il se força à ne pas trop réfléchir, et déclara simplement d'un ton las :

Et bien, notre conversation m'en semble coupée.
Puis il rangea la clé dans sa poche, se tourna vers Morgan, et la dévisagea en attendant une réponse que l'apparition funeste avait encore retardée.

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Dernière édition par Bartel Pan le Mar 27 Jan - 12:36, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Dim 13 Oct - 6:10

Le jeu avait changé, Bartel n'était maintenant plus que vérité absolue. Et en cela, il ressemblait à un Architecte... A la fois à Thétis, qui semblait tout savoir des sentiments humains, et à Wilhelm, qui semblait tout connaître du monde. Et ça effrayait Morgan, qui était si impuissante, qui ne connaissait rien à rien. Elle avait atteint le statut de Guide, un statut autant mépriser que envié, mais elle n'en restait pas moins une gamine d'un petit village au fin fond d'Aerials, sans éducation, si ce n'est celle du combat et des armes lorsqu'elle était soldat.

Morgan ne savait rien, ne comprenait pas les Hommes, et sa barrière d'indifférence et de glace était la seule défense efficace qu'elle avait trouvé. Comment aurait-elle pu sauver sa vertue depuis si longtemps, sinon ?

Mais Bartel lui, était savant. Et orateur. Il savait manier les mots, il savait manier les sentiments, et la barrière de glace n'était qu'une formalité pour lui qu'il brisait à petits coups précis mais efficace. Il atteignait le coeur de la Guide, il atteignait son âme, menaçait sa santé d'esprit et sa vertue... Mais que lui resterait-il si il remettait tout cela en question ? Qui sera t'elle si il change tout, d'un claquement de doigt ?

Bartel réussit même à ébranler ses convictions les plus sombres, à mettre en doute ses théories sur la condition des Guides, juste avec quelques mots francs. Il se livre à elle, comme si ils se connaissaient depuis des années (quoi que, c'est le cas...), mais elle ne sait pas quoi faire de tout cela. Que faire de tant d'informations ? On ne lui confit jamais rien, elle n'est qu'un fantôme, qu'une voleuse d'âme !

Morgan est perdue, comme une enfant. Elle aimerait se jeter dans les bras de Bartel pour marteler son torse de coups de poings, lui hurler de se taire, parce qu'elle ne connait que la violence comme tout dernier recours. Elle ne sait pas manier les mots, elle ne sait pas ce qu'elle doit dire ou faire...


- Nous te cherchions Pan Bartel.
- Dis le à l'endroit, c'est vraiment moche en inversé !

Morgan sursauta, prise de court. Elle ne les avait pas entendu arriver. Elle n'entendait jamais Absinthe et Chartreuse arrivés. Ils étaient de la même nature qu'Hellish, invisible, indétectable, surtout pour l'aveugle qui ne voyait que du noir. Elle n'aimait pas trop ces gamins, et s'en méfiait comme la peste...

- Je te présente Absinthe et Chartreuse, que tu connais sûrement déjà. Ce sont deux bons amis. Je suppose qu'ils me cherchaient pour le plaisir de ma présence ; eux savent y goûter, n'est-ce pas ?
- J'imagine bien que vous êtes les meilleurs amis du monde...

C'est vrai qu'ils devaient bien s'entendre, les trois âmes égarés, voyageurs espiègles qui s'amusement à tourmenter ceux qui ont le malheur de croiser leur route. Cela dit, Morgan préférait encore croiser le chemin de Bartel que celui des deux petits monstres. Car quand on apercevait Absinthe et Chartreuse, c'était toujours pour une raison particulière, et en général, parce qu'Hellish voulait transmettre à leur victime un message. En l'occurrence, Bartel...

Les gamins se chamaillèrent, laissèrent tomber quelque chose au sol, puis disparurent, comme ils étaient venus. Qu'est-ce cet objet pouvait bien être ? L'aveugle analysa dans sa tête le bruit de chute qu'elle avait entendu: un bruit métallique, venant d'un petit objet...une clé peut-être ? Mais pourquoi faire ? Le silence de l'homme l'intriguait, lui aussi devait s'en poser des questions, sur ce qu'Hellish pouvait bien lui vouloir.

Ce petit évènement avait couper leur conversation, et tant mieux. Morgan avait pu en profiter pour se calmer un peu. Elle se redressa de son mur, et s'approcha de sa "boutique ambulante". Après un dernier nuage de fumée odorant, elle retira les cendres de sa pipe, la nettoya, puis la rangea dans sa ceinture, sous son poncho. Elle commença ensuite à ranger ses affaires.


- Je pense que tu devrais t'occuper en priorité de cet objet que t'ont donné les sales gosses. Si c'est Hellish qui te le donne, cela doit être très important, et probablement dangereux.

C'en était même particulièrement inquiétant, mais elle n'allait quand pas lui dire qu'elle s'inquiétait pour lui... La Guide rangea ses sachets de tabacs dans la charrette, sous clés.

- Quand à nous deux... S'il te plait, laisse moi un peu de temps pour me reposer. Ta conversation est passionnante, mais épuisante. Laisse moi un peu de temps...et revient me voir.

Oui, elle l'invitait explicitement à venir la revoir. Pas maintenant, là elle était vraiment fatiguée par ce jeu, par ce combat, contre lui et contre elle-même. Mais un peu plus tard, pourquoi pas... Malgré ses réticences, et les sentiments que Bartel avait fait ressurgir, elle ressentait l'étrange besoin d'en savoir plus sur lui. De vérifier si les rumeurs qui disaient qu'il était un animal étaient vrai, ou si il était surtout un homme plus intelligent que les autres...
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Lun 14 Oct - 18:01

-J'imagine bien que vous êtes les meilleurs amis du monde...

Et dans cette voix, l'égarement ; ironie stupéfiante à celui qui l'était de statut officiel.
Morgan s'était perdu, elle avait suivit le chemin de ses mots jusqu'à trouver son propre cœur. Elle en avait vu la vulnérabilité, l'étrange fragilité de ce morceau de viande pulsant... Touché cet organe douloureux qui battait sur le tempo changeant de ses sentiments. Doucement, tâter les artères bouchées par la glace. Lentement, fais le tour des émotions qui cinglaient son sang échauffé par une voix qui portait en elle trop de talent à parler ; ou peut-être bien avec fulgurance, au contraire à vitesse contrariée, décuplée sauvagement sous les yeux inquisiteurs du vagabond échevelé par le vent et la pluie. Trouble. Instillé avec art, peut-être voulu, sûrement collatéral ; causalité du dévoilement soudain, du lever de rideau stupéfiant, si vertigineux en son être, qu'il donnait la nausée.
Au sortir de cette rencontre, Morgan serait comme malade. Elle connaîtrait le doute, elle aurait peur de ses propres paroles, jugerait ses actes sous une lumière nouvelle. Elle remettrait en cause cette habituelle froideur qui lui était devenu un rempart de chaque instant- la mettant à distance des gens, du monde. De la vie. Sa vie, la sienne qui passait, déroulait ses longues journées brumeuses, et qu'elle regardait de loin, indifférente, sinuant à ses pieds, écrasant les joies bourgeonnantes par peur de les voir flétrir, afin de ne pas sentir l'hiver qui reviendrait toujours, fanant les fleurs qu'elle avait aimé. Morgan craignait la face hideuse des tristesses quotidiennes, des douleurs qui cheminaient le long d'une existence, attendant qu'on ne vienne à portée de leurs poings. Elle tentait d'éviter ces hères anthropophages, et cependant qu'elles hurlaient, battaient le vent, trépignaient loin de ses yeux figés sur un vide miroitant, la jeune femme portait aussi ses pas loin des népenthès suspendues aux branched, s'interdisant un bonheur rené. Plutôt que d'aller cueillir la lumière immobile qui n'attendait que d'être captée par ses mains, la guide égarée se complaisait dans ses ténèbres moites drapées de brumes argentées par le pinceau sélène. Les nuis nitiscentes palpitaient loin de ses paumes ; l'aube rubescente s'éteignait sans caresses pour son visage glacé.
Comme un papillon gris, beauté quiescente demeurée interdite après la grêle, Morgan vaguait au bord du monde, spectre morne, le cœur en ruine, l'âme faussement apaisée par un souffle morbide. Elle s'agitait tel un linceul sur un balcon, les yeux tournés vers l'infinis d'une noirceur qu'elle peuplait de silences- quand elle aurait dû combler ce manque de vu, s'isolant de la vie par peur de s'y faire mal. Comme un enfant refusant de remonter sur le vélo, après sa première chute...
Alors le sybarite laissa tomber à plat les paroles illusoirement acides de son vis-à-vis blafard. Il les vit comme des pierres qui ne ricochaient pas ; crevant dans un bruit d'une brièveté inapte à le graver dans la postérité, la peau huileuse d'un lac à l'onde atone, par un soir aux bleus troublés d'étoiles. Inexplicablement, il s'attrista. Une sensation diffuse de calme l'enveloppa. Coula dans ses veines comme un épais sirop. Il eut l'impression de se muer en un nuage épais, de s’empâter soudain en enrobages de velours noir... D'être un enfant enveloppé d'écharpes, de laine drue, de gros bonnets et de caleçons hérissés.
Il frissonna, résonant en diapason de Morgan. Un souffle lourd s'échappa de son corps apaisé, et le voyageur frotta ses mains caleuses en songeant qu'un bon feu aurait été le bienvenu. Un coup d’œil vers la Guide lui montra son expression neutre, quand une pluie confuse tombait sur son esprit.
Elle répondit.


-Je pense que tu devrais t'occuper en priorité de cet objet que t'ont donné les sales gosses. Si c'est Hellish qui te le donne, cela doit être très important, et probablement dangereux.
Il sourit, désabusé, et si la fatigue de Morgan ne l'avait pas frappé, il serait partis d'un rire grave. Au lieu de quoi le soir chuinta seulement d'un reniflement amusé.

-Et bien, t'inquiéterais-tu pour moi Morgan ? Je n'ai que faire d'Hellish. Qu'il me cherche donc au travers des mondes qu'il se plaît à manipuler depuis sa petite place forte, rencogné dans les ombres... Il aura bien du mal à tenir le rythme de mes voyages.
Quoi qu'il soit, je doute qu'il me suive là où je vais divertir mon existence. Même son ombre à lui ne porte pas si loin.

Le vagabond hausse les épaules, emportant un soupir dans le mouvement machinal.
Au pire des cas, il y aura toujours quelques-uns pour se réjouir du trépas d'un vert-galant tel que moi. De quoi me ravir dans la tombe, n'est-ce pas ?
Il sourit dans sa barbe, arrogant. Que sieur lapin vienne donc lui poser une main gantée sur l'épaule... Après tout, peu importait. Le monde était vaste- et surtout, loin d'être solitaire. Il ne savait que trop bien qu'aux frontières de l'un dansaient les autres.
Quoique Bartel ne fut pas aussi léger à l'idée qu'on s'intéresse à lui qu'il voulait le faire croire, son inquiétude première avait cédé place à un certain fatalisme teinté d’indifférence. S'inquiéter et courir dans les sens ne servait à rien ; et peu importe la situation, il refusait de s'exiler d'Hellishdale. Ici le retenaient encore deux ou trois âmes dorées... Hellish ne lui ravirait pas.

Bon, je ne suis pas exempt d'inquiétude à vrai dire. Mais craindre une menace spectrale ne fait pas partie de mes habitudes. Qu'Hellish aille... Au diable, ma foi ! Pour peu qu'il ne le soit pas lui même.
Il partit d'un rire bref et s'affala contre le mur, exhalant une buée chaude vite déliée par l'air froid. Les dernières paroles de Morgan ne le firent que sourire. Il se frotta la barbe en les écoutant, attentif au vide qui les rongeait tout deux. Et sûrement fut-elle surprise, car cette fois, il mit du temps à répondre, comme cherchant ses mots. Pourtant, ce n'était pas le cas : jamais Bartel n'aurait pris soin d'apprivoiser sa langue. Il se laissa plutôt surprendre, savourant son propre étonnement et cette petite victoire. Quand il lui répondit, ce fut d'une voix curieusement chaude.
A ta guise Morgan. Je suis tout aussi fatigué que toi à vrai dire.
Il fit une pause. Dedans se lisait un sourire agréable.
Je ne vais donc pas nous infliger plus longtemps ma conversation. Mais ne penses pas te débarrasser de moi si vite et si bien que cela ! Je vais veiller à tes côtés cette nuit. Et rentrer avec toi à Infinity. J'ai à faire là-bas ; pas à la cour, et tu m'oublieras donc pour un temps au moins.
Il se redressa à peine pour s'étirer, tout comateux en réponse à la fatigue subite par Morgan.
Voilà un sursit qui te laissera le temps d'interroger ton cœur. Quant à moi, et bien... J'ai des portes amies auxquelles toquer, disons.
Dans ses pensées, une femme et de nouvelles surprises ; Nienor n'en finissait plus de le faire s'exclamer. A lui de rendre la pareille à l'intrigante amante... Il lui dessinerait ses nouvelles découvertes, lui conterait ses voyages- et cette nuit, aux côtés de Morgan. Avec un sourire mystérieux, glisserait hors de ses poches des cartes postales de la ville empestée de secrets, qui pourtant fascinait tant l'étrange femme aux yeux d'horloges à rebours. Il lui nommerait les photos imprimées, qui aux narines sensibles sentaient encore l'encre tiède, et caressant son bras, l'inviterait à tenir entre ses doigts incultes un crayon dont les arabesques dictées par sa voix seraient plus gracieuses que la dernière fois. Il lui apprendrait l'univers tout entier ; elle son corps, et le savoir obscur qui y dormait en boule.
Demain soir. Plus tard. D'abord, il passerait la nuit avec Morgan. Il continuerait d'embaumer sa ruelle, présence silencieuse et tenace. De ses parfums, de son souffle, des mélodies fugaces et légères de son corps, il lui ferait sentir qu'elle n'était plus seule, mais libérée de ce sentiment d'agression qui régissait sa vie.
Lentement, elle s'habituerait à le sentir tout proche. Il dompterait cette tempête d'ombres et de neige qui emportait dans son sillage des âmes innocentes.
En silence, Bartel s'adossa à son mur, et ferma à demi les yeux pour profiter du calme vertigineux de la nuit parfumée de tabac.
Entre deux brumes, il compta les secondes en songeant au violon qui gémissait quelque part dans les rêves d'une sœur abandonnée...

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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Dim 27 Oct - 6:31

Morgan était l'hiver. Elle était le froid, la glace, le vent, la fin de tout ce qui fait chaud au coeur. Elle était le souffle qui vous glace la nuque, la neige qui étouffe le bruit de vos pas, le froid qui mord votre peau. Cela faisait longtemps maintenant, et malgré ses tentatives de faire partie entièrement d'Infinity, elle restera pour toujours une enfant d'Aerials, une enfant de Wilhelm, une enfant de l'hiver.

Bartel était le printemps, mais il était aussi l'été. La chaleur, le soleil qui brille, la douceur de l'air, les fleurs et les arbres qui reprennent beauté et grandeur, les animaux qui s'éveillent et chantent, la joie de vivre retrouvée.

Morgan était l'hiver, Bartel l'été. Et l'hiver ne dure jamais pour toujours... Le printemps revient, à chaque fois. Même pour Morgan, qui pensait que plus rien ne pourrait jamais l'atteindre, avait sentit la chaleur du printemps. Et son coeur de glace commençait à fondre, doucement, très lentement, mais sûrement.

C'est pourquoi elle ne repoussa pas l'homme quand celui-ci lui affirma qu'il resterait veiller pour la nuit à ses cotés. Qu'il fasse ce qu'il veut, elle s'en fichait, ou au moins, ça la perturbait moins. Elle s'adossa elle-aussi au mur, et attendit.

Personne ne vint cette nuit là. Morgan commençait à s'habituer à la présence de l'autre Guide, et réfléchissait à son sujet. Pourquoi arrivait-il si bien à transpercer ses barrières ? Est-ce qu'il l'a comprenait si bien que ça ? Il n'y avait aucune âme à prendre ce soir, et elle voulait vérifier. De plus, la nuit n'était pas finie, il restait plusieurs heures avant l'aube, et elle avait besoin de repos.

Morgan rangea alors son échoppe, la fermant à clé. Protection vaine, puisque la rue disparaitrait avec son départ. Elle fixa son échoppe, ne se souvenant plus où se trouvait exactement l'homme.


- Je rentre à Infinity.

Elle le savait, il allait la suivre. Elle se dirigea donc vers le fond de la rue. Un pas, elle était à HellishDale. Un autre pas, elle était à Infinity. Le pouvoir des Guides.

Morgan aimait cette sensation d'être entourée d'eau, elle se trouvait plus légère, et avait l'impression d'être constamment dans les bras de sa douce Maîtresse. Mais l'eau avait un énorme désavantage: elle brouillait ses sens, et elle était donc bien plus maladroite. Ca se voyait déjà à ses pas, pas très assurés. Elle avait vraiment besoin d'une canne...

Morgan avança vers la demeure de Thétis, heureusement qu'elle connaissait le chemin par coeur. Bartel allait-il la suivre ? Oui, elle était persuadé qu'il était là pour voir sa Maîtresse, et même si ça lui serrait le coeur de jalousie, elle n'y pouvait rien.

Arrivé dans le palais, elle lui parla, sans savoir où il se trouvait exactement, elle se contenta donc de regarder droit devant elle.


- Je vais me coucher.

Ce n'était pas une invitation à la suivre, mais Morgan voulait voir. Elle voulait savoir si Bartel allait la suivre. Allait-il tenter de la faire sienne ce soir ? Allait-il simplement l'accompagner sans entrer ? Ou simplement ne pas la suivre ? Tout ceci était un test, assez grotesque il est vrai, pour voir si Bartel la comprenait si bien que ça.

A taton, lentement pour ne pas tomber, Morgan se dirigea vers sa chambre, heureusement située au rez-de-chaussé. Elle entra, mais ne ferma pas la porte à clé. Une fois à l'intérieur, elle se déshabilla, retirant les nombreuses couches de vêtement qui recouvraient sa peau. Elle enfila ensuite une chemise de nuit, qui semblait bien trop grande pour elle, et alla se coucher dans son lit.

Elle n'aimait pas ce lit. Il était bien trop grand. Elle s'y sentait seule. Petite, ses frères et elle dormaient tous ensemble dans le même lit, faute de place, et elle ne se sentait donc jamais seul. A l'armée, elle dormait dans un dortoir, et même si elle avait son propre lit, la pièce n'était pas vide. Mais ici, à Infinity, elle avait un immense lit, et elle s'y sentait seul.

Bartel allait-il comprendre cela...?
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MessageSujet: Re: Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]   Dim 24 Nov - 3:51

OMG. Désolé pour ce post étrange en tout point, dans la forme comme dans le fond..... Et la conclusion. O.o


Les étoiles ne brillaient jamais ici. Elles se cachaient derrière la brume, les fumées- les murs. Il ne les cherchait pas, paupières retombées, le souffle court d'un dormeur.
Il en était à penser à sa vie. Pas à regretter, pas à pleurer ou se lamenter sur ses choix et ses bifurcations... Simplement à regarder en arrière, les yeux fixés sur cette route qu'il avait tenu si fermement à tracé de ses seuls pas. Une fois de plus, il ne put que constater avec amusement que c'était une volonté extérieur qui l'avait poussé là malgré tout. Jamais il n'avait choisis de suivre cette route de son propre chef ; il l'avait dés naguère regardé de loin, désireux d'y porter son existence insipide, mais c'était Brocéliandre qu'il fallait rendre responsable de sa renaissance contrainte. En le noyant de sa présence empoisonnée, à le suffoquer d'un amour venimeux, à lui montrer de petits sentiers scabreux, le prenant sous son aile noire pour le porter vers des bois pétrifiés ; à se rendre coupable d'un jeu maniaque qui consistait à le tordre. Elle avait, par mille tours astucieux de ses mains fulgurantes, fait de lui une créature perdue. Puis, après l'avoir désorienté, pointé du doigt une direction sans mot dire, avec un sourire crane. Il avait tout juste eu le temps de regarder vers cet autre horizon, que la gorge pleine de questions qui menaçaient d'enfler, se tournant de nouveau vers son guide, il s'était heurté à son absence, violente et inéluctable. Elle n'était plus là. S'en était aller. Était... Était. Un être au passé, le temps terrible des pertes et des abandons.
Était. Et par ce simple changement de son statut fondamental, Brocéliandre avait fait de lui un homme libre.
Libre. Un bien grand mot à dire vrai, un mot énorme qui sa chargeait d'angoisses inexorables, de puantes frayeurs solitaires, d'un sens incliné vers le bien, mais glissant, fuyant, par trop ardu à piéger. Libre. Juste une syllabe chargée de sens, d'envie, d'ardent désir, de tremblements circonspects. N'avait-on pas peur au fond, de choisir la liberté une fois que l'on pouvait l'obtenir ? C'était forcément marcher seul, se précipiter au devant de soirées solitaires, d'un monde vide qui rongeait, qui cognait, un monde qui vous happait... Ou plusieurs, quand l'on avait fais la relative erreur de prendre racine dans cette ville affamée qui dévorait ses habitants, les recrachant dépouillés, bâtards immondes d'une mère plus dégoûtante encore. Par quel étrange hasard s'était-il donc trouvé être à la fois si croqué d'aventure que d'audace ? Il s'était découvert d'insoupçonnées réserves, et l'assurance toute fraîche qu'il s'était découvert n'avait laissé de le surprendre également. Il avait germé, en quelque sorte. A vitesse accélérée, on l'avait projeté de l'état de pousse à celui de plante fleurie, et encore maintenant il gardait ses pétales. Et il avait beau se dire que viendraient les flétrissures, Bartel n'aurait osé mentir : il adorait cela.
En quelques années, il s'était fait de solides expériences. Après avoir été soudainement étiré d'un âge à l'autre par une stupide erreur, une fredaine aux conséquences imprévisibles à la loque trempée de larmes qu'il était, le voyageur avait finalement repris son souffle. Il avait avancé à son rythme dés sa panique défaite, peut-être plus heureux en fin de compte d'avoir abandonné derrière toute une existence de marche forcée sur une route qui ne convenait pas à ses pieds. Face au choix clair et simple, le jeune imbécile qu'il était aurait peut-être reculé. Bartel n'était plus certain de bien connaître le gosse qu'il avait été. Pas une tête brûlée en tout cas, sauf quand pesait dans la balance une petite sœur autiste ou l'amour toxique d'une géniale dépressive...  En y repensant, il se découvrait de plus en plus étranger. Car oui, au fond, lui aussi avait grandis. Plus vite et plus étrangement que n'importe qui d'autre, mais il avait grandis. Sans préavis, avec pour seule prescription celle d'un folle furieuse condamnée par ses vices.
Tout cela pour en venir à cette nuit. Parmi tant d'autres, elle n'avait rien de bien spéciale. Elle portait un nom de femme, certes, et le visage blafard d'un spectre qu'il se faisait violence à rendre plus matériel lui flottait à la face, mais il y avait tant d'autres soirs semblables à celui-ci...  Et il était heureux pourtant. Une sensation diffuse de contentement, l'impression agréable d'un corps chaud, bien portant. Il suffisait de peu. Un sentiment d'apaisement, un bien-être physique, et le tour était joué, son bonheur emballé. Pourquoi rendre les choses plus compliquées qu'elles ne l'étaient vraiment ? Tout ne tenait qu'à quelques menus facteurs. Une fois remplis, ils avaient d'ors et déjà de quoi se montrer conciliants et bon bougres. Avant toute chose, l'Homme est un animal, et comme tous les autres, il cherche pitance, compagnie occasionnelle et divertissements, pour ceux qui possèdent le sens du jeu. Et tiens d'ailleurs..."Du pain et des jeux". Tout avait été dis. Bartel n'en demandait pas plus ; sans chaînes, il pouvait décider quand bon lui semblait que sa vie l'ennuyait, pour aller la peupler plus largement qu'avec de si prosaïques dessins.
Les petites joies lui faisaient un royaume. Il l'étendait à grands renforts de contacts humains.
Il fut surpris qu'on cherche à le toucher de nouveau. Lui, la bête, l’innommable printemps des horreurs chaleureuses. On ne voulait pourtant pas tremper les doigts dans le marasme hideux de parfum et de lave qui lui tenait lieu d'être ; du moins quand la glace vous avait pris le cœur. Trop de risques à se servir un peu de ces odeurs qui collaient au corps, à poser sa main sur une joue rugueuse. Certains doigts ne savaient pas ces courbes croquantes, cette peau capiteuse... On se serait perdu dans le paysage emmêlé de son corps. Alors non, il ne fallait pas, on ne pouvait pas ; la paume s'éloignait, laissant à l'air cette peau gorgée de soleil et de vent. On observait de loin la forêt en mouvement, la montagne aux pentes tentatrices. Glisser sur de semblables plans était scabreux au delà de tout- désirer la chute dans les bras de cette sylve, c'était préférer à une route tranquille un chemin sous la pluie. Il fallait la démence pour vous pousser à pareille étrangeté. Y avait-il contraint, à force de sa présence tenace, la Guide aux yeux d'opale ?


- Je rentre à Infinity.
Elle ne le fuyait pas pourtant, sereine, en apparence comme en son fond à portée d'Empathie. Ce n'était qu'une manière de lui faire la conversation, peut-être une invitation à la suivre ; il ne savait pas bien, mais Bartel n'avait aucun intérêt à rester plus longtemps en ville. Morgan s'était finalement accommodée de sa présence, curieusement gagnée par une sorte de douce résolution que le silence lui avait insufflé mieux que tous les mots du monde... Assis dans son ventre, ils avaient pu tous les deux méditer. Lui sur sa vie, elle sur cette nuit.
Le silence avait cela de fantastique qu'il faisait de toutes les paroles envolées à peine plus tôt, une mixture étrange qu'on goûtait pour mieux la comprendre. Après un refus, l'acception finissait généralement par se faire à son tour, car il ne pouvait en être autrement : c'était une voix intérieur qui reprenait les mots énoncés par une autre. Prendre en compte ce que l'on se disait soit même avait quelque chose d'hypocrite, mais c'était une manière comme une autre d'intégrer des vérités sorties d'une bouche étrangère. Un procédé ingénieux d'intégration spirituelle par macération impalpable d'une nourriture souvent amère, que le temps adoucissait pourtant après quelques utiles cabrioles.
Bartel garda le silence, plutôt content de lui ; une intrusion tout en douceur finalement, à peine brusque si ce n'était en paroles. Morgan finirait bel et bien par se faire à sa présence... Et peut-être celle des autres, en fin de compte ? Il ouvrirait cette huître, déploierait ce bourgeon. Soufflerait sur elle tout un été de paroles, jusqu'à ce qu'enfin rayonne cette glace éternelle qu'elle avait choisis d'être. Sans la faire fondre, il cristalliserait cette beauté aveugle à ses propres charmes, taillerait les angles inutiles pour la transfigurer ; ferait de cette femme renfrognée un joyau sur l'horizon, la merveille qu'elle aurait pu être.
Il serait l'artiste, elle serait son œuvre. Par faute de Brocéliandre ? Peut-être ; mais lui ne briserait personne. Il saurait sublimer tous ceux qui l'entouraient, ferait éclore ceux qui s'étaient flétris. Il serait le deuxième printemps de tous les laissés pour compte. A plus forte raison, celui de Morgan.



Ils quittèrent le Chemin d'un même mouvement, laissant derrière eux une absence... De ruelle. L'impasse se volatilisa le plus simplement de monde alors qu'ils posaient le pied sur le sable argenté, allumé par quelque surnaturelle nitiscence. Il ne faisait jamais vraiment nuit à Infinity... Pas ici tout de moins. Il fallait chercher en des abysses plus lointains pour trouver quelque profondes ténèbres ; sans quoi, on était ici baigné dans une aube perpétuelle, une radiance légère, douce à sentir comme à voir. On aurait pu se trouver déranger par cette lumière qui ne s'éteignait jamais, et pourtant, les yeux ne s'en plaignaient guère. L'esprit et le corps, envoutés, ne disaient rien finalement de cette étrange persistance lumineuse, car elle n'agressait pas les sens : on aurait même pu l'oublier, sans trop d'effort, tant elle n'était que caresses et non poignards aveuglants comme le spectre solaire.
Ce monde était ainsi fait que tout y était complaisant... Même l'espace, emplit d'une eau agréable qui vous entourait d'un perpétuel massage, impalpable, et pourtant fantastique de bienfaits, n'arrivait pas à irriter les sens. En fin de compte, Infinity avait plus à voir avec la vision qu'on se faisait du paradis, qu'Aériel et ses glaces implacables. Même un électron libre comme Bartel devait s'avouer séduit par la douceur déroutante des lieux. Il n'aurait peut-être pas pu passer sa vie ici, mais Infinity restait de loin le monde le plus sûr et le plus reposant, nonobstant la préférence qu'il vouait à Inferna. Impossible de se sentir menacé ici, on en était à se demander comment un univers si paisible pouvait s'abaisser à participer au rapt sauvage des Essences... Tout du moins Téthis était-elle assez conciliante et pétris de remords pour offrir à ses Égarés une vie douce, acceptant de garder au palais ceux d'entre eux qui revenaient dans ses bras. Une vraie mère poule... A vous en faire regretter d'avoir suivis le Guide d'un autre Architecte.
Bartel jeta un coup d’œil à Morgan, un demi sourire aux lèvres. Il haussa les sourcils, surpris du spectacle qui s'offrait à lui dans un instant d'abandon. Elle semblait plus à sa place ici qu'à Hellishdale, étrangement. Le fantôme se transformait en reflet de lune, tout au fond de l'océan, sur le sable... Quelque chose comme un voile de lumière ondulant, ou une algue argenté qu'un courant tiède agitait.
L'impression ne dura qu'une seconde, avant que la jeune femme ne reprenne les apparences d'un spectre, mais l'Egaré garda l'image de cette sublimation gravée sur la rétine. Une image unique, une image éphémère aussi vite défaite qu'elle s'était tissée ; l'image fascinante d'un être épanoui pour un instant fragile, d'une femme éclose aux charmes déployées... La chanson neuve entre les joues de l'enfant, le premier chant d'un oiseau qui découvrait ses ailes. Rien de moins que la plus belle naissance du monde. Morgan aurait tout aussi bien pu apparaître face à lui, issue du vide, née à partir de l'air, baptisée par la Lune et habillée de reflets.
Elle avait semblé tout à coup plus réelle, avant de s'effacer à nouveau derrière sa réserve coutumière. Bartel passa une main sur son sourire, étiré désormais entre deux joues noircies de barbe, raffermis dans sa résolution de faire éclore ce bourgeon de femme claqué d'une ternissure atroce, agrippée trop fort contre son corps caché.
Il savait désormais pour quelle beauté mener ce combat. L’avoir aperçu nourrissait son désir d'être un deuxième printemps ; une nouvelle chance dans la vie de la Guide. Juste une seconde merveille, l'arc-en-ciel après la pluie, le bateau sur les vagues. Peut-être agréable à vrai dire, moins violent qu'au jugé. Peut-être doux en fin de compte. Peut-être un feu de cheminé plutôt qu'un incendie. Un feu bondissant malgré tout, mais uniquement dans l'âtre- l'âtre de son cœur.
Il l'observa tituber, vaguement indisposée par son nouvel environnement. Plus large, moins définis ; un peu épais même. Il lui vint l'idée que son bras ne serait pas de trop pour la soutenir, mais le voyageur s'abstint finalement de tout geste : sa réputation le précédait, Morgan aurait pu y voir moult de sous-entendus qu'il n'y aurait pourtant pas glissé... Et vraisemblablement, personne ne venait la chercher après ses nuits d'attente. L'aveugle savait tracer son chemin seule, et cette démarche vacillante qui était la sienne appartenait au corps qui lui avait échu ; peut-être ne la trouvait-elle pas si dérangeante. A vrai dire, Morgan pouvait même être fière de cette preuve d'indépendance. Il approuva silencieusement ce voyage courageux -quoique familier- qu'elle entreprenait sans aide... Puis, songeant finalement qu'il ne lui plaisait pas tant de rester coi, se permit quelques mots finalement.


-Je suis impressionné par ta persévérance, Morgan. D'aucuns auraient agrippé une épaule secourable pour faire ce chemin.
Elle ne répondit pas. A vrai dire, la Guide ne parla plus du tout, et il se surprit en palpant les effluves traînantes de ses sentiments. De la détermination, une certaine pression. Quelque chose comme un espoir tenu, enrobé d'une peur fauve encore assoupie. C'était à la fois craquant, feuilleté, plein d'épice et sucré. Intriguant mais plein de saveur ; amusante tempête de sens mêlés qui lui fouettait les nerfs.
Il aurait juré, sans l'Empathie qui lui collait au corps, qu'elle était angoissée... Pourtant, il n'en était rien, et ce dénie de son impression première l'intrigua fortement. Que ressentait exactement Morgan, et par-dessus tout, pour quelle raison ? Ne pas le savoir lui faisait éprouver quelque chose de bizarre. Il n'était que rarement laissé ainsi dans le flou, du fait de son don, et Bartel se serait presque cru aventureux maintenant abandonné de cette compréhension. Tout au plus savait-il que le paraître n'avait aucune résonance avec l'être ; sans lui indiquer le chemin, cette certitude lui permettait de ne pas emprunter le mauvais. Au vu du terme de cette soirée, il resta prudent et n'en choisit aucun, restant à leur croisée.
Pour une fois, Bartel retint sa langue et sa curiosité. Avait-il tant besoin de tout savoir ? Sûrement pas. Laisser un peu de mystère embaumer cette vie qu'il se plaisait à remplir, parfois à tord, de connaissances étayées un peu trop sauvagement au goût de bien de gens, n'avait après tout rien de bien malheureux... Parfois, il fallait accepter de lâcher prise, de ne plus dominer la situation.
Parfois, il fallait cesser d'être Pan... Redevenir cet autre... Ce nom douillet que portaient les siens. Celui dont il avait échu par la fatalité de la naissance, avant qu'une main ne le pousse dans les neiges d'Aerial. Savez vous ? Ce nom là.
Celui que personne ne vous dira.


Le chemin ne fut pas si long, pas si désagréable non plus. La lumière crissait en éclats doux sur le sable ; à moins que leurs pas soient responsables de ces notes croustillantes. Peu importait. Une musique développée de la bouche opaline du paysage alentour accompagnait leur marche, et connaître sa provenance n'avait rien d'essentiel. Elle était là, sous leurs pieds et à portée d'ouïe, endormie, roulée en boule contre des coraux frétillant d'une vie nocturne argenté. Chaque mouvement était un doigt posé sur une touche, deux pulpes serrées contre une corde, un apex vêtu d'ongle sur un piston de cuivre... Musique ambiante, chuchotant dans leur cou.
Bartel prêta une oreille attentive et deux narines frémissantes au paisible univers d'Infinity, sans chercher à comprendre comment pouvait se reproduire le miracle fugitif des beautés qui le sollicitaient. C'était que sous les rondeurs de Dame Sélène, toutes les couleurs du jour s'effaçaient sous l'estompe platinée auxquelles les nuits étaient intimes. Des ombres sensibles s'agitaient alors, perdues entre deux eaux... A lui de les nommer, d'y sourire, de les dédaigner du regard.
Ils avancèrent sur le chemin ; qui décidément, ne fut pas si long. Puis l'Acropole se dressa face à eux, scintillant sous les feux bleutés de la nuit. Ils ne ralentirent pas pour capter d'un regard les jeux de la lumière sur les coupoles en verre : l'un, les yeux à demis clos, sentait l'odeur doucereuse émanant de l'édifice torsadé, limpide et enroulé sur ses propres spirales transparentes, l'autre n'avait un regard que pour tromper la première impression. La giclée noire de la cécité s'était chargée de lui ravir la vue... Pas au bon sens du terme, comme on pouvait s'en douter.


Ils entrèrent dans le palais sans un mot, simplement auréolés de la douce radiance qui s'exhalait des pierres du palais tout en courbes. Le lieu était à l'image de Téthis : sublime, presque lascif, et chaste nonobstant. Sobre mais bien décoré, d'une architecture reposante au regard, qui ne laissait pourtant pas d'être nantie de bien des détails qui gagnaient à être décomptés. Guère plus que de légers ornements, de discrètes fioritures sur les murs, dans les coins, au plafond. Tout en nuances, ce beau palais, enjolivé de petits riens, qui changeaient tout à eux seuls, et comble de la grâce, qu'on pouvait presque penser là à sa propre attention... Comme si l'Architecte -non celle du palais, mais du monde tout entier- avait tenu à vous faire un cadeau particulier. Ces détails, émaillés là, laissés à portée du regard, toujours si proches en vérité... Jolie mosaïque, tendre présent aux yeux. On ne pouvait qu'approuver une pareille attention, douce attention, délicate même, admirable, ravissante ! Magnifique et touchante. Fantasmée peut-être. Illusoire ? Allons bon ! Voyons toujours en l'autre une véritable grâce, soyons bons, ayons pour notre prochain un véritable amour.
Peace and love.
Bartel se sentait toujours scruté pourtant, à l'entrée du palais. Il y avait trop d'espace aussi, des courbes trop aériennes, une subtilité trop apparente peut-être, pour ne pas avoir été mise en valeur d'une manière un peu ostentatoire. Des trop de partout, des trop à s'en étouffer ; à s'en péter le bide. Si les mots pouvaient nous sustenter, celui-ci aurait remplis des panses dans le palais de Téthis.
Mais surtout, l'abondance de ces charmants détails qu'on découvrait ici, donnait une impression étrange d'absolue indiscrétion quand on y faisait attention. Ou bien, l'artiste plus que l'homme se découvrait sensible à cette richesse dans l'ornementation, trouvant peut-être moins de plaisir que de gêne face à ce travail qu'il ne pouvait chaque fois q'étudier. Impossible de rester indifférent à la beauté de lieux, il était pris toujours d'une complaisance muette, apaisé par la vision de ces courbes accouplées. Cependant, il suffisait d'observer un peu plus en détails... Et alors, tous ces petits riens réunis là... Comme des yeux. Des yeux fichés au mur, qui vous fixaient, certes sereins, mais scrutateurs. Des yeux braqués sur votre peau. A croire qu'on voulait vous bouffer.
Bartel avait toujours eu l'impression que Téthis habitait les murs de son palais. Même en sachant l'Architecte si pétrie de bienveillance et de bonnes attentions, gageure que de ne pas s'inquiéter à l'idée qu'elle puisse voir et entendre tout ce qui se passait dans sa demeure... Dans un moment pareil, alors qu'ils n'étaient que deux à faire claquer leurs pas, à souffler dans l'air tiède comme un thé parfumé, Bartel ne sentait que trop bien un malaise s'installer. Rien qu'un tout petit. Minuscule.
Morgan le brisa d'un ton... Suspendu.


- Je vais me coucher.
Suspendu. Bartel chercha un autre mot, mais il lui sembla que c'était le bon. Il y avait une attente dans le ton de Morgan, et quelque chose d'un peu nauséeux s'exhalait d'elle, une odeur de patience rongée, de rigidité flageolante. Il capta ses sentiments confus en ayant l'impression d'attraper des toiles d'araignée entre ses doigts, ne sachant trop quoi faire de ces informations vagues qui lui collaient à l'esprit. Septique, il resta muet, observant Morgan s'éloigner d'un pas presque assuré. Elle se dirigea tout droit vers un couloir bordé d'une kyrielle de portes closes. Il la suivit du regard sans esquisser de pas... Et s'assit au milieu du grand hall, cerné d'escaliers. Ferma les yeux.

Que pouvait-il nommer ? Parmi toutes les flaveurs qui l'assaillaient, lesquelles étaient assurément reconnaissables ? Sur quoi pouvait-il donc compter ? Tout cela avait-il vraiment d'importance ? Il était tard. Ou bien tôt ; peu importait, Pan farandolait avec les astres et flânait au ruisseau. Il chanterait le jour durant, à l'exception d'une période de rêveries obscures. Et la nuit, il danserait. Et la nuit, il vivrait. La nuit, il resterait debout pour sentir le monde, qui relâchant dans sa torpeur quelques odeurs antiques, l'inciterait à humer l'air d'un beau soir vibrant. La nuit, il faudrait bien quelqu'un pour écouter aux portes de silence, et ce serait son oreille collée au battant noir. Il guetterait, fébrile, la sortie des étoiles. Attendrait, couché dans la poussière, que les vents poussent des nuages embarrassants jusqu'à plus loin au dessus des bois sombres. Dans l'obscurité incrusté de lumière sélénite, Pan trouverait un rythme à son coeur indompté ; à l'aube seulement, chercherait le sommeil.
Il y aurait forcément des réponses après tant de grands actes. Une révélation occulte, quelque mystère parfumé de pluie chaude. Quand chercherait-il cette soirée loin des villes ? Une peau attendait le martel de ses lèvres. Il était forgeron de la chair, pétrissant, caressant ; peut-être bien potier. Entre ses mains les corps roulaient, sous ses paumes se dessinaient les courbes. Sa bouche était un terrible marteau, posant d'un baisé la passion sur l'enclume. Il avait laissé justement, un temps quelconque auparavant, une oeuvre seule devant le feu... L'une des plus belles sûrement, portant un nom vomis par cent horloges brisées.
Niénor. Ô Niénor... L'étrange floraison que pouvait être Niénor, émoustillant principe de langueur affichée sur une moue de Niénor, le dos pâle de Niénor. Il était en montagne avec Niénor, elle était toutes les neiges d'un monde caniculaire, toutes les flammes dans le puits des volcans. Avec Niénor, le temps n'existait pas- elle tuait le temps, le piétinait de ses petits pieds blancs. Il la laissait faire, convaincu d'être vivant pour jamais en compagnie de Niénor ; Niénor.
N'aurait-il pas dû aller trouver Niénor ? Elle ne l'attendait pas. Personne ne l'attendait jamais, sauf peut-être Misael qui n'avait que faire des jours. Les autres avaient bien trop la notion du temps incrusté à l'intérieur du crâne pour tolérer ses absences et prendre la peine de les compter. On ne cherchait plus Bartel après quelques rencontres ; on savait qu'il ne viendrait pas avant longtemps encore, qu'il était comme ces vents qui n'arrivent que quelques fois dans l'an. Ou bien il peuplait votre vie, ou bien il en disparaissait. Niénor l'avait compris, car Niénor comprenait tout de lui. Sous ses yeux, charmant camaïeux tout grésillant de bruns chauds, il se sentait aussi transparent qu'une larme sur le cil d'un enfant. Elle pouvait lire en lui sans doute, dans le moindre plis de sa peau, et ses yeux où se précipitaient les secondes -pour mieux mourir- lui donnaient l'impression de n'être rien de plus que limpide à la face du monde. C'était que Niénor le désarmait, Niénor l'enchantait.
C'était qu'elle était là, si proche. Pourquoi ne pas porter ses pas jusqu'à sa petite boutique ? Amener avec lui quelques odeurs nouvelles, laisser son nez glisser le long de son dos, et l'entendre rire, ou bien chanter tant le bruit s'y prêtait ; l'entendre dire qu'il était à lui seul toute une parfumerie. Niénor aimait composer des essences avec les senteurs qui lui drapaient les épaules, rôdaient, furtives, sur une parcelle de corps. Elle se plaisait à leur donner des noms, à chercher le monde et l'action qui se cachaient derrière une odeur tenace, agrippée à sa peau... Et lui se prêtait au jeu, car pour Niénor, il voulait bien se laisser faire.
Il ne tenait qu'à lui d'aller toquer contre sa porte ouverte. De lui souhaiter le bonsoir, et de baiser sa main. De sortir d'une poche ou de quelque autre endroit, une nouvelle babiole rapportée d'Hellishdale ; de lui montrer, souriant, d'autres fragments de vie devant lesquels soupirer. Niénor aimait le savoir si enclin au voyage. Il était son deuxième corps, un peu d'elle même qui parcourait les mondes. Comme elle était ici, lui devait avaler quelques routes pour les lui recracher.
C'était un peu le contrat, peut-être, entre Niénor et lui.
Qu'avait-il de nouveau pour la charmante fleuriste ? De petits récits grognons, quelques rimes fraîches, des pistils secs à lui donner. Des pierres, des colorants, une ou deux poignées de sable. Un véritable trésor d'inutilités sanctifiées par le pouvoir de la distance, glanées dans les sept mondes. Lui aurait-il amené quelques cartes postales qu'elle aurait jubilé ! Tout ce qui venait de loin était beau aux doux yeux de Niénor ; voilà pourquoi il se devait de se tenir écarté... A trop la contraindre à subir sa présence, il finirait par perdre tous ses charmes pour la belle qui n'aimait rien temps que de le voir revenir. Il n'était pas question de rester, avec Niénor. Au contraire, elle le jetait à la porte, l’exhortant à revenir la gorge gonflée de récits.
A lui d'accomplir sa volonté. Niénor quêtait, songeait ; lui faisait, sourire aux lèvres. Il était ses deux mains, ses deux pieds, ses deux yeux, envoyés dans le vent faire la cueillette auprès des mondes. Qu'à cela ne tienne, il faisait bien. Encore une fois, il avait dans le coeur et dans les poches, tout ce dont il devait se munir pour chavirer Niénor.
Pourtant, il n'irait pas ce soir. Il ne serait pas Pan, ou alors, un Pan édulcoré, quelque chose d'un peu ternis et de bridé. Assis au milieu du grand hall, il se décida à... Ne pas choisir. Rester en place, attendre. Les yeux fermés, le nez aux aguets.
Le monde sentait bon, le palais tintait doucement. L'harmonie, deux mille lieux sous les mers...


On le tira de sa méditation au beau milieu de l'entrée quelques. Quelques. Quelques quoi à vrai dire ? Heures, minutes, jours ? Bartel eut l'agréable impression de sortir d'une torpeur éternelle. Quand il ouvrit les yeux, cent ans étaient passés, et le monde tenait encore debout.
Incroyable, l'univers existait donc sans Pan. Quelle fatuité tout de même, de ne pas disparaître quand s'éteignait l'amant de toutes les lunes ! Le ciel devait en être endeuillé tout du moins. Plus aucun souffle pour monter vers les astres, incarné en musique soufflé dans des roseaux... Atroce dénouement.
Bartel leva des yeux de tourbe fertile frangée de mousse vers un valet qui lui fit un sourire convivial, mesuré, et charmant.


- Thétis vous demande.

- Magnifique. Tout le monde devrait avoir le bon sens de faire de même.
On lui tourna le dos. Il haussa les épaules, un sourire juste doucement narquois pendu aux lèvres. Nul besoin d'être devin pour comprendre de quoi aller traiter leur conversation à venir...


*****


Il toqua à la porte, doucement. Sous le jeu de ses phalanges, elle s'ouvrit. On ne l'avait pas fermé ; l'Egaré esquissa un sourire. Ainsi donc, l'Architecte savait bel et bien tout de son palais... Terrifiant. Si elle n'avait pas été charmante, Téthis aurait été horrifique.
Il entra, doucement, dans la chambre de Morgan. On l'en avait prié, avec délicatesse, et à voir la lueur dans l'oeil de son vis-à-vis quasi-divin, Bartel aurait juré que la "jeune" femme avait tout prévu du déroulement de cette soirée. Elle lui avait demandé le plus simplement du monde d'aller rejoindre sa Guide, d'annoncer sa venue, et d'entrer dans son lit. Rien que ça.
Sans la toucher. Il n'avait pas cherché à comprendre ; s'était exécuté. Téthis savait mieux que quiconque ce que désirait Morgan... A savoir, elle même. Mais cela, elle ne lui donnerait pas. Pas pour le moment tout du moins. Alors, elle lui offrait autre chose en compensation. Une piètre offrande, un cadeau d'excuse.
Lui. Bartel Pan. Peut-être bien la pire repentance du monde.
Dans l'obscurité, il se dressa d'un côté du lit. L'Empathie lui révéla que Morgan était éveillée. Depuis tout ce temps ? Ou bien il venait de la sortir du sommeil, auquel cas il devait lui sembler un monstre sortit de dessous son lit.


-Morgan. On m'envoie très solennellement te tenir chaud.
Elle ne fit pas de commentaire. Mortifiée ? Choquée ? Déconnectée ? Il ne chercha pas à comprendre. A quoi bon de toute manière ? Cette nuit était trop étrange, trop chargée pour ses sens. Il les laissa vagabonder dans la pièce, et s'allongea sans attendre de commentaire de la part de l'Aveugle. Tout habillé, à son grand dam.
Pendant une seconde, se savoir sous des draps inconnus qu'il n'avait pas choisis de visiter lui fit un effet étrange. La nuit bourdonnait, mais le silence était lourd. Il ne savait pas bien si Morgan était pétrifiée ou groggy à côté de lui. Tout ce qu'il sentait d'elle était un corps froid, un peu gelé malgré les couvertures. Il soupira d'aise, décidant que rien n'avait d'importance.
Le monde continuait de tourner. Le matelas était confortable, et son occupante originelle, à défaut de posséder une once de chaleur, était un être humain aussi consistant qu'un autre... Il se tourna vers elle, gigantesque dans le lit.

Et bien, c'est la mission la plus plaisante qu'on m'ait jamais confié. Mais restons sages cette nuit. Une grande dame nous surveille ; pas de chuchotis avant de dormir m'a t'elle dit.
Il sourit, savourant la bizarrerie de la situation. Jamais on ne le reverrait vivre une nuit telle que celle-ci. Trop étrange finalement, à son goût.
Il ferma les yeux.

Bonne nuit Morgan.

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Kairec <3
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Quelque part entre deux brumes (PV Bartel) [CLOS]

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